‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 21 sur 26 · Chapitre 5 Comment les deux jeunes compagnons, Frédéric et Reinhold, firent ensemble connaissance.

Chapitre 5 Comment les deux jeunes compagnons, Frédéric et Reinhold, firent ensemble connaissance.

Sur une belle pelouse, ombragée de grands arbres, était étendu un jeune compagnon de bonne tournure, nommé Frédéric. Le soleil était sur son déclin, et ses feux rougeâtres éclairaient la campagne. De l’extrémité de l’horizon, on apercevait distinctement au loin la fameuse ville de Nuremberg qui s’étendait dans la vallée, et ses tours orgueilleuses s’élançant vers le ciel qui dorait leurs flèches. Le jeune compagnon avait appuyé son bras sur le sac de voyage qui était près de lui, et il jeta des regards pleins de désirs vers la vallée. Il cueillit quelques fleurs qui se trouvaient dans le gazon au-dessous de sa tête, et les lança négligemment dans les airs ; puis il regarda de nouveau avec tristesse autour de lui, et ses yeux se remplirent de larmes. Enfin, il se souleva et se mit à chanter d’une voix agréable une chanson où il peignait le bonheur de revoir sa ville natale et un être chéri. – Après avoir chanté, Frédéric tira de son sac un morceau de cire, l’échauffa dans ses doigts, et se mit à modeler une belle rose artistement épanouie avec toutes ses feuilles. Pendant son travail, il murmurait quelques strophes de la chanson qu’il avait chantée ; et, perdu dans ses pensées, il n’apercevait pas un beau jeune homme qui s’était arrêté depuis quelque temps derrière lui, et contemplait son travail. – Eh ! mon ami, dit enfin le jeune homme : c’est un morceau d’artiste que vous faites là.

Frédéric le regarda avec effroi, mais en voyant les yeux noirs et expressifs du jeune étranger, il lui répondit en souriant : – Ah ! mon cher sire, comment daignez-vous faire attention à un travail qui me sert de passe-temps en voyage. – Si vous nommez passe-temps un travail aussi fini, reprit l’étranger, vous devez être un statuaire fort exercé. Vous m’avez déjà doublement charmé. D’abord par la chanson sur le mode de Martin Haescher, que vous avez si agréablement chantée ; et maintenant j’admire votre beau talent de modeleur. Où comptez-vous vous rendre aujourd’hui ? – Le but de mon voyage est là devant nos yeux, dit Frédéric. Je vais à ma ville natale, à la belle cité de Nuremberg. Mais le soleil est déjà très bas, et cette nuit, je la passerai dans ce hameau là-bas, puis demain au point du jour, je me remettrai en route, et à midi j’arriverai à Nuremberg. – Eh ! comme cela se trouve bien, s’écria le jeune homme, nous faisons même route ; je vais aussi à Nuremberg. Je passerai la nuit avec vous dans ce village ; et demain, nous partirons ensemble. Mais en attendant, causons un peu.

Le jeune homme qui se nommait Reinhold, se jeta sur le gazon, auprès de Frédéric, et continua : – N’est-ce pas, je ne me trompe point, vous êtes un habile fondeur ou du moins vous travaillez l’or et l’argent.

Frédéric baissa les yeux, et dit d’un ton d’humilité : –  Ah ! mon cher sire, vous me tenez pour quelque chose de mieux et de plus élevé que je ne suis en effet. Je vous dirai tout simplement que j’ai appris la profession de tonnelier, et que je vais à Nuremberg prendre du travail chez un maître connu. Vous allez bien me mépriser, maintenant que vous savez que je ne modèle pas de belles statues, mais que j’enfonce des cercles autour des tonneaux. – Reinhold se mit à rire aux éclats, et s’écria : – Vraiment, cela est fort plaisant ! Je vous mépriserais parce que vous êtes tonnelier ; et moi… moi, je ne suis pas autre chose !

Frédéric le regarda fixement ; il ne savait que penser, car le costume de Reinhold n’annonçait pas le moindrement un compagnon tonnelier en voyage. Son pourpoint de fin drap noir, garni de velours, sa belle fraise, sa courte et large épée, sa barrette ornée d’une longue plume tombante, lui donnaient l’apparence d’un riche marchand, bien que l’expression singulière et hardie, répandue dans ses traits, éloignât de lui toute idée du commerce. Reinhold s’aperçut des doutes de Frédéric, et ouvrant son sac, il en tira son tablier de tonnelier et sa serpe. – Regarde, mon ami ! s’écria-t-il. Doutes-tu encore que je sois ton camarade ? Je vois que mon costume t’étonne ; mais je viens de Strasbourg où les tonneliers s’habillent comme des gentilshommes. Sans doute, comme toi, j’aurais eu quelque envie de prendre un autre métier ; mais celui de tonnelier me semble aujourd’hui préférable à tous, et j’y fonde quelques espérances. N’en est-il pas ainsi de toi, camarade ? Mais il me semble presque qu’un nuage sombre a obscurci la joie de ta belle jeunesse. La chanson que tu chantais était pleine de désirs et de douleurs ; il s’y trouvait des plaintes qui me semblaient sorties de mon cœur, et je devinais les paroles avant que tu les eusses prononcées. C’est une raison de plus pour me faire tes confidences, et d’ailleurs ne serons-nous pas, tous deux amis et compagnons à Nuremberg ?

À ces mots, Reinhold regarda amicalement Frédéric, et lui tendit la main. – Plus je te vois, camarade, répondit Frédéric, plus je me sens attiré vers toi, et plus une voix s’élève dans mon âme, qui répète comme un écho tes paroles amicales. Il faut que je te dise tout. Non pas qu’un pauvre diable comme moi ait des secrets importants à confier, mais parce qu’il y a toujours place pour nos douleurs dans le cœur d’un ami, et dès les premiers moments de notre connaissance, je te regarde déjà comme un ami fidèle. Me voici devenu tonnelier, et je puis me vanter de connaître mon état ; mais depuis mon enfance, j’étais porté de toute mon âme vers une plus belle profession. Je voulais devenir un grand maître dans l’art de fondre le bronze et de ciseler l’argent comme Peter Fischer ou l’Italien Benvenuto Cellini. Je travaillais avec un zèle ardent chez messire Johanes Holzschuer, le célèbre ciseleur à Nuremberg ; il ne fondait pas lui-même, mais il savait donner les meilleurs enseignements. Maître Tobias Martin, le tonnelier, venait souvent avec sa fille, la belle Rosa, dans la maison de messire Holzschuer. Sans m’en apercevoir moi-même, je pris de l’amour. Je quittai ma patrie, et j’allai à Augsbourg pour me perfectionner dans mon art ; mais alors je sentis bien vivement le feu qui me dévorait. Je ne voyais, je n’entendais que Rosa ; tous les efforts, tous les travaux qui ne devaient pas me conduire à la posséder, ne me causaient que du dégoût. Je pris la seule route qui devait me mener à ce but. Maître Martin ne veut donner sa fille qu’au tonnelier qui fera le meilleur chef-d’œuvre dans sa maison, et qui plaira du reste à Rosa. Je jetai de côté le ciseau, et j’appris le métier de tonnelier. Maintenant je veux aller à Nuremberg, et travailler chez maître Martin. Mais depuis que la ville est là, devant moi, et que l’image de Rosa se montre plus vivement à mes yeux, j’expire presque de crainte et d’effroi ; et je vois toute la folie de mon entreprise. Sais-je donc si Rosa m’aime, ou si jamais elle m’aimera ?

Reinhold avait écouté l’histoire de Frédéric, avec une attention toujours croissante. Il appuya sa tête sur son bras, et demanda d’une voix sourde : – Rosa vous a-t-elle jamais donné un gage d’amour ? – Ah ! répondit Frédéric, Rosa était plus un enfant qu’une jeune fille lorsque je quittai Nuremberg. Elle me voyait avec plaisir, elle me souriait gaiement quand je lui tressais des couronnes dans le jardin de messire Holzschuer, mais… – Alors tout espoir n’est pas perdu ! s’écria tout à coup Reinhold avant tant de violence et d’une voix si éclatante, que Frédéric en tressaillit. À ces mots, il se releva si brusquement que son épée retentit à son côté ; lorsqu’il fut debout, le clair-obscur du crépuscule, éclairant son visage pâle, donna à ses traits une expression si dure et si farouche que Frédéric ne put s’empêcher de lui demander quel sentiment l’avait agité d’une façon si subite. Il s’était relevé à son tour ; en se reculant, son pied heurta contre le sac de Reinhold, il en sortit un accord murmurant, et Reinhold s’écria en colère : – Méchant compagnon, ne brise pas mon luth ! L’instrument était attaché sur le sac avec une courroie, Reinhold la déboucla, et en toucha les cordes si impétueusement, qu’il semblait vouloir les briser. Mais bientôt son jeu devint doux et harmonieux. – Viens, mon frère, dit-il d’un ton calme, viens avec moi au village. Je porte là dans mes mains un excellent moyen de bannir les méchants esprits qui pourraient se trouver sur notre chemin, et qui m’en veulent, à moi, particulièrement. – Eh ! mon cher camarade, qu’avons-nous à redouter des méchants esprits ?… Mais ton jeu est fort agréable ; continue, je t’en prie !

Les étoiles d’or avaient percé l’azur foncé du ciel, le vent du soir passait en murmurant sur les prairies parfumées, les ruisseaux coulaient plus rapidement, les arbres se balançaient avec plus de force, tandis que Frédéric et Reinhold descendaient la vallée en jouant du luth et en chantant, et les sons de leurs chansons amoureuses s’élevaient dans les airs, comme portées sur les ailes des chérubins. Arrivés à leur gîte, Reinhold se débarrassa avec vivacité de son sac et de son instrument, et pressa impétueusement contre son sein Frédéric, qui sentit tomber sur ses joues les larmes brûlantes que répandait son jeune compagnon.

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