‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 22 sur 26 · Chapitre 6 Comment les deux jeunes apprentis, Reinhold et Frédéric, furent reçus dans la maison de maître Martin.

Chapitre 6 Comment les deux jeunes apprentis, Reinhold et Frédéric, furent reçus dans la maison de maître Martin.

Le lendemain matin, en se réveillant, Frédéric n’aperçut pas son nouvel ami qui s’était jeté la veille sur un lit de paille, auprès de lui ; et comme il ne vit pas non plus le luth et le sac de voyage, il pensa que Reinhold avait eu ses raisons pour prendre une autre route. Mais à peine Frédéric fut-il sorti de la maison, que Reinhold, son sac de voyage sur le dos, vint au-devant de lui. Il portait son luth sous son bras, et il était vêtu tout différemment que la veille. Il avait ôté sa barrette à plumes, déposé son épée, et au lieu de son pourpoint de velours, il avait endossé une casaque unie, de couleur grise. – Eh bien ! frère, dit-il gaiement à son camarade étonné ; eh bien ! frère, me tiens-tu maintenant pour un vrai compagnon ? Mais écoute, pour quelqu’un qui a de l’amour, tu as bien bravement dormi. Vois comme le soleil est déjà élevé. Allons, mettons-nous tout de suite en route.

Frédéric était silencieux et renfermé en lui-même, il répondait à peine aux questions de Reinhold, et n’entendait pas ses plaisanteries. Reinhold, d’une impétuosité sans égale, sautait çà et là, chantait et jetait sa barrette dans les airs. Mais lui aussi devint plus silencieux, plus ils approchaient de la ville. – Je ne puis marcher davantage, tant je suis saisi d’un doux effroi et d’une inquiétude que je ne puis exprimer. Reposons-nous un peu sous ces arbres, dit Frédéric, au moment où ils se trouvaient presque arrivés à la porte de Nuremberg ; et il s’étendit sur le gazon.

Reinhold s’assit auprès de lui, et dit après quelques instants : – Hier soir, j’ai dû te paraître bien singulier, mon cher frère. Mais lorsque tu me racontais ton amour, et que tu te montrais si malheureux, il me passa mille folles idées par la tête, qui me troublaient et qui m’eussent rendu fou, si ton chant et mon luth n’eussent chassé les mauvais esprits. Ce matin, lorsque le premier rayon du soleil me réveilla, j’avais retrouvé toute ma gaieté. Je courus dans la campagne, et en passant au milieu des buissons fleuris, il me vint une foule d’idées agréables. Je songeais à la manière dont je t’avais rencontré, et comme mon cœur s’était senti porté vers le tien. – Une histoire qui se passa en Italie, il y a quelque temps, tandis que je m’y trouvais, me vint à la mémoire. Je veux te la conter ; car elle montre bien vivement ce que peut faire l’amitié. Il arriva qu’un noble prince, ami zélé et protecteur des beaux-arts, offrit un prix élevé pour un tableau dont il détermina le sujet, magnifique, il est vrai, mais fort difficile à traiter. Deux jeunes peintres, qui étaient liés par l’amitié la plus étroite, résolurent de concourir pour ce prix. Le plus âgé des deux, mieux expérimenté dans le dessin et dans l’art d’ordonner les groupes, eut bientôt conçu et tracé le tableau ; tandis que le plus jeune, déjà découragé dès le premier jet, eût entièrement renoncé à son projet, si son ami ne l’eût rassuré sans relâche par ses conseils. Mais, lorsqu’ils commencèrent à peindre, le plus jeune, passé maître dans l’art des couleurs, sut donner à son camarade plus d’un avis dont celui-ci profita avec succès ; si bien que jamais le plus jeune n’avait aussi parfaitement dessiné un tableau, et que jamais le plus âgé n’avait poussé le coloris avec autant de vigueur. Lorsque les deux tableaux furent terminés, les deux peintres tombèrent dans les bras l’un de l’autre ; chacun était profondément ravi du travail de l’autre, chacun d’eux reconnaissait que l’autre avait mérité le prix. Enfin, il se trouva que le prix fut accordé au plus jeune, qui s’écria tout confus : L’ai-je donc mérité ? Qu’aurais-je pu faire sans les conseils de mon ami, sans sa vigoureuse assistance ? L’autre lui répondit : Et ne m’as-tu pas aussi assisté de tes conseils ? mon tableau n’est pas mauvais, grâce à tes soins ; mais le tien mérite la préférence. Concourir au même but avec zèle et franchise, c’est le devoir de deux amis, le laurier que l’un obtient doit aussi honorer l’autre. – N’est-ce pas, Frédéric, le peintre avait raison ? Concourir pour un même prix, doit unir deux amis véritables, au lieu de les diviser. Une misérable envie ou une haine vulgaire doivent-elles trouver place dans de nobles âmes ? – Jamais, répondit Frédéric ; oh ! certes, jamais. Nous sommes devenus frères et amis ; dans peu de temps, nous ferons tous deux, à Nuremberg, notre œuvre de maître, une belle tonne poussée sans feu ; mais le ciel me préserve d’éprouver la moindre jalousie, si la tienne était mieux que la mienne, mon cher Reinhold. – Ah ! ah ! ah ! s’écria Reinhold en riant aux éclats, repose-toi sur moi de ton œuvre de maître, tu la feras à la satisfaction de tous les tonneliers. Et afin que tu n’en ignores, pour ce qui concerne les dimensions et la proportion, la belle courbure des cercles, tu as trouvé en moi ton homme. Nous chercherons du bois de tronc de chêne, coupé en hiver, sans piqûres de vers, sans bandes rouges et blanches, et sans nœuds ; tu peux t’en fier à mes yeux pour cela. Et je n’en ferai pas moins mon chef-d’œuvre, de façon à contenter tout le monde. – Mais, Dieu éternel ! s’écria Frédéric, que faisons-nous là à babiller sur notre meilleur chef-d’œuvre ? Sommes-nous donc en concurrence ? en concurrence pour mériter Rosa ! En vérité, la tête me tourne. – Eh ! frère, dit Reinhold en criant toujours, il n’a pas été du tout question de Rosa. Tu es un rêveur. Allons, lève-toi, et gagnons la ville.

Frédéric se leva et se mit en route, l’esprit tout troublé. Lorsqu’ils furent entrés dans une auberge pour se laver et se rajuster, Reinhold dit à Frédéric : En vérité, pour moi je ne sais chez quel maître aller à l’ouvrage ; et je pense, mon cher frère, que tu m’emmèneras volontiers avec toi chez maître Martin. Penses-tu réussir à travailler dans son atelier ? – Tu m’ôtes du cœur un lourd fardeau, répondit Frédéric ; avec toi, je serai moins timide, et j’aurai moins de peine à surmonter ma frayeur.

Alors les deux jeunes compagnons se dirigèrent vers la maison du célèbre maître tonnelier, Tobias Martin.

C’était justement le dimanche où maître Martin donnait son repas d’échevin, et à l’heure du repas. En entrant dans la maison, Frédéric et Reinhold entendirent d’abord le retentissement des verres et le joyeux bruit que faisaient à table les convives. – Ah ! dit Frédéric, un peu intimidé, nous arrivons dans un moment peu favorable. – Je pense au contraire, dit Reinhold, que nous arrivons au bon moment ; car, dans un joyeux festin, maître Martin est sans doute de bonne humeur et disposé à accéder à une demande.

Bientôt après, arriva maître Martin, dans ses habits de fête, le nez et les joues animés d’un épais vermillon. Dès qu’il aperçut Frédéric, il s’écria : – Voyez donc, c’est Frédéric ! Mon bon garçon, te voilà donc revenu. C’est fort bien ! et te voilà tout entier adonné au magnifique état de tonnelier ! Il est vrai que messire Holzschuer fait une terrible grimace lorsqu’on parle de toi ; il prétend qu’il s’est perdu un grand artiste en ta personne, et que tu aurais fait de jolies figures et des balustres comme on en voit à Saint-Sébald et à la maison des Fugger, à Augsbourg ; mais c’est un sot bavardage, et tu as bien fait de te tourner vers les bonnes choses : sois donc mille fois le bienvenu chez moi !

À ces mots, maître Martin le prit par les épaules, et le serra rudement dans ses bras. Frédéric sembla renaître à l’accueil amical de maître Martin : toute sa timidité disparut, et il fit au maître sa demande avec rondeur, non pas seulement pour lui-même, mais aussi pour son ami Reinhold. – Eh bien ! dit maître Martin, cela se trouve parfaitement, et vous ne pouviez mieux venir ; car le travail augmente, et nous manquons de travailleurs. Soyez donc bien arrivés tous les deux ; déposez vos sacs et entrez. Le repas est presque achevé ; mais vous pouvez encore prendre place à table, et Rosa aura soin de vous.

En parlant ainsi, maître Martin entra dans la salle avec les deux compagnons. On y voyait tous les honorables maîtres de la corporation avec messire Jacobus Paumgartner, tous l’œil vif et le visage fleurissant. Le dessert venait d’être servi, et un vin plus précieux jaunissait dans les grands verres. C’était le moment où chaque convive parle d’une chose différente, où tous croient cependant se comprendre, et où l’on rit en éclats sans savoir pourquoi. Mais dès que maître Martin, prenant les deux jeunes gens par la main, annonça que deux compagnons, pourvus de bons témoignages, allaient entrer chez lui, l’assemblée devint calme, et chacun regarda avec attention les nouveaux venus. Reinhold promenait ses regards autour de lui presque avec orgueil ; mais Frédéric baissa les yeux, et se mit à tourner sa barrette dans ses mains. Maître Martin leur indiqua deux places au bas bout de la table ; mais c’étaient justement les meilleures qu’il y eût, car peu de moments après, Rosa vint s’asseoir entre eux, et leur servit des mets agréables et un vin excellent. – La charmante Rosa, dans tout l’éclat de la grâce et de la beauté, brillante d’attraits, assise entre ces deux beaux jeunes hommes, au milieu de tous ces vieux maîtres barbus, c’était un tableau ravissant à contempler ; on était tenté de les comparer tous les trois à un nuage blanc et brillants sur un ciel sombre, ou à trois beaux arbustes chargés de fleurs, qui élèvent leurs têtes éclatantes au-dessus d’un gazon pâle et desséché. Frédéric pouvait à peine respirer, tant il éprouvait de joie et de bonheur ; ce n’était qu’à la dérobée qu’il se hasardait à lancer un regard sur celle qui remplissait son âme. Ses yeux étaient fixés sur son assiette, comme s’il lui eût été impossible d’y toucher. Pour Reinhold, ses yeux, d’où s’échappaient des regards étincelants, se portaient sans cesse sur la charmante vierge, et il commença à raconter ses longs voyages d’une façon si merveilleuse que jamais Rosa n’avait ouï un tel langage. Il lui semblait que tout ce dont parlait Reinhold se levât vivant devant elle, au milieu de figures sans cesse changeantes. Elle était tout yeux, tout oreilles, et elle ne savait ce qui se passait en elle, lorsque Reinhold, dans le feu de son discours, prenait sa main et la pressait avec ardeur. – Mais, Frédéric, dit Reinhold, en s’interrompant tout à coup, pourquoi restes-tu donc ainsi muet et immobile ? As-tu perdu l’usage de la parole ? Allons, trinquons à la santé de la chère et belle demoiselle qui nous traite si bien.

Frédéric saisit d’une main tremblante le grand verre que Reinhold avait rempli jusqu’aux bords, et celui-ci le força de vider jusqu’à la dernière goutte. – Maintenant, à la santé de notre brave maître ! s’écria Reinhold ; et il remplit de nouveau le verre de Frédéric, qui fut une seconde fois forcé de le vider. Alors, les esprits fumeux du vin montèrent à son cerveau, et agitèrent son sang paisible qui circula en bouillonnant dans toutes ses veines. – Ah ! j’éprouve un bien-être inexprimable, murmura-t-il en rougissant ; jamais je n’ai éprouvé autant de bonheur. – Rosa, qui interprétait sans doute ses paroles autrement, lui souriait avec douceur. – Chère Rosa, dit Frédéric, enfin débarrassé de toute retenue ; ne vous souvenez-vous donc plus du tout de moi ? – Eh ! mon cher Frédéric ! répondit Rosa les yeux baissés, comment serait-il possible que je vous eusse oublié en si peu de temps ? Chez le vieux Holzschuer… Dans ce temps-là j’étais encore une enfant, et vous ne dédaigniez pas de jouer avec moi, et vous saviez toujours inventer quelque joli jeu. J’ai encore la charmante petite corbeille en filigranes d’argent, dont vous me fîtes présent à Noël, et je la conserve soigneusement comme un précieux souvenir.

Des larmes brillèrent dans les regards radieux du jeune compagnon, il voulut parler, mais ses paroles ne s’échappèrent de sa poitrine qu’en sons inarticulés, et faibles comme des soupirs : – Ô Rosa… chère… Rosa… – J’ai toujours désiré sincèrement de vous revoir, reprit Rosa, mais je n’aurais jamais pensé que vous deviendriez un jour un tonnelier. Ah ! quand je pense aux belles choses que vous faisiez autrefois chez maître Holzschuer ; c’est cependant dommage que vous ne soyez pas resté artiste. – Ah ! Rosa, dit Frédéric, ce n’est que pour vous que j’ai renoncé à la profession chérie.

À peine Frédéric eut-il prononcé ces mots, qu’il eût voulu s’abîmer dans le sein de la terre pour cacher sa frayeur et sa honte. L’aveu était venu malgré lui sur ses lèvres. Rosa détourna le visage, et Frédéric chercha en vain des paroles pour s’excuser. En ce moment, messire Paumgartner frappa à plusieurs reprises sur la table, avec le manche de son couteau, et annonça à la société que messire Vollrad, digne maître chanteur, allait commencer une chanson. Messire Vollrad se leva aussitôt, et chanta une belle chanson sur la mode de Hans Vogelgesang, qui réjouit grandement l’assistance, et fit sortir Frédéric lui-même de sa sombre rêverie. Après que maître Vollrad eut chanté encore plusieurs chansons sur d’autres modes agréables, tels que le mode paradisien, le mode orangé et d’autres, il se prit à dire que s’il se trouvait à la table quelqu’un exercé dans l’art divin des maîtres chanteurs, il attendait qu’on lui ferait entendre d’autres chansons. Reinhold se leva, et dit que s’il était permis de s’accompagner du luth à la manière d’Italie, il essaierait de répondre à cet appel. Personne ne s’y opposant, il alla chercher son instrument, et après avoir légèrement préludé, il chanta la chanson suivante :

Avez-vous vu la source

D’où coule

Un vin généreux ?

Sous un bois arrondi

On l’entend murmurer ;

Son parfum, son bouquet,

Se répandent à la ronde.

Qui l’a conservé ?

Quelle main habile,

Sous les cercles mobiles,

A renfermé ses esprits ?

C’est un tonnelier !

Joyeux compagnon,

Habile dans son art,

Ami du bon vin

Qu’il loge si bien.

Écoutez murmurer

Dans le verre,

Ce vin pétillant :

Il chante la louange

Du bon tonnelier

Qui l’a conservé.

Cette chanson fit un plaisir extrême à l’assemblée, et particulièrement à maître Martin dont les yeux brillaient de joie et de plaisir ; sans faire attention à Vollrad, qui s’étendait longuement sur la manière de Hans Muller, que, disait-il, le compagnon avait fort bien imitée, maître Martin se leva de sa place, et s’écria en agitant le grand verre qui servait à boire à la ronde : Viens ici, mon brave tonnelier et maître chanteur, viens ici ; tu videras ce verre avec ton maître !

Reinhold obéit. En revenant à sa place, il dit bas à l’oreille de Frédéric qui rêvait profondément : – Chante maintenant ta chanson d’hier soir. – Y songes-tu ! répondit Frédéric tout irrité.

Mais Reinhold s’adressant à l’assemblée : – Mes vénérables sires et maîtres ! dit-il. Voici mon cher frère Frédéric qui sait un grand nombre des plus belles chansons, et qui a une voix plus agréable que la mienne ; mais son gosier est encore desséché par la poussière de la route, et il vous servira son talent une autre fois !

On se mit alors à louer Frédéric de toutes parts, comme s’il eût déjà chanté. Plusieurs maîtres prétendirent même, que sa voix était en effet plus agréable que celle du compagnon Reinhold, et Vollrad, après avoir vidé un plein verre, soutint gravement que Frédéric imitait mieux les beaux modes allemands que Reinhold, dont le chant était trop italien. Mais maître Martin rejeta sa tête en arrière, se frappa son gros ventre à le faire retentir, et s’écria : Ce sont mes compagnons. Je dis mes compagnons ! les compagnons de Tobias Martin, maître tonnelier à Nuremberg. Et tous les maîtres baissèrent la tête en signe d’assentiment, et dirent en faisant tomber les dernières gouttes de leurs grands verres : – Oui, ce sont de braves compagnons, maître Martin !

Chacun alla enfin prendre du repos. Maître Martin fit donner à chacun des deux nouveaux venus, une belle chambre dans sa maison.

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