‹ Contes fantastiques Tome IIIChapitre 5 sur 26 · Quatrième partie Le cahier de l’élève des jésuites

Quatrième partie Le cahier de l’élève des jésuites

« Laissez voyager votre fils en Italie ! c’est déjà un habile artiste ; il ne lui manque pas à Dresden de beaux tableaux originaux à étudier, mais cependant il ne doit pas rester ici. La libre vie d’artiste se révélera à lui dans le pays des arts, ses études seront plus vivantes, et il rendra mieux ses propres pensées. Il ne lui sert plus à rien de copier. Cette plante a grandi, elle a besoin de plus de soleil pour produire des fleurs et des fruits. Votre fils a une véritable âme d’artiste, ne vous inquiétez pas du reste. » Ainsi parlait le vieux peintre Stephan Birkner aux parents de Berthold. Ceux-ci ramassèrent tout ce qui n’était pas indispensable pour les faire subsister pauvrement, et fournirent au jeune homme les moyens de faire un long voyage. De cette sorte, s’accomplit le plus ardent désir de Berthold, celui de voir l’Italie. « Lorsque Birkner m’annonça la résolution de mes parents, je sautai de joie et de ravissement. Jusqu’à mon départ, ma vie fut comme un rêve. Je ne pouvais plus toucher un pinceau. L’inspecteur des jeunes artistes qui vont en Italie, fut forcé de me faire sans cesse des récits de cette contrée où l’art fleurit. Enfin, le jour, l’heure arrivèrent. Les adieux de mes parents furent douloureux ; ils avaient de tristes pressentiments, ils pensaient qu’ils ne me reverraient plus et ne voulaient pas que je partisse. Mon père lui-même, homme ferme et résolu, eut peine à se décider. – L’Italie ! tu vas voir l’Italie ! me criaient mes camarades ; et mes désirs rallumés surmontaient ma douleur. Je partis. Il me semblait que, dès la porte de la maison paternelle, commençait déjà ma carrière d’artiste. » Berthold avait étudié dans tous les genres, mais il préférait le paysage, auquel il s’adonna avec ardeur. Il crut trouver à Rome d’amples matériaux pour cette partie de l’art ; il n’en fut pas ainsi. Dans le cercle de ses camarades et de ses amis, il entendait dire sans cesse que la peinture d’histoire était la plus noble, et que tous les autres genres lui étaient subordonnés. On lui conseilla de changer de manière s’il voulait devenir un grand artiste, et ces propos, joints à l’impression que produisirent sur lui les fresques de Raphaël au Vatican, le déterminèrent à abandonner le paysage. Il dessina d’après Raphaël ; il se mit à copier de petits tableaux à l’huile des autres maîtres célèbres. Grâce à son habileté et à son opération, il réussit parfaitement dans ses travaux ; mais il voyait clairement que toute la vie de l’original manquait dans ses copies. Les pensées célestes de Raphaël, de Corregio, l’échauffaient (il le croyait du moins) d’un feu créateur ; mais dès qu’il voulait fixer les jets de son imagination, ils disparaissaient dans un nuage. Cette lutte sans fruit, ces efforts sans cesse renaissants, lui inspiraient une tristesse extrême, et souvent il s’échappait du milieu de ses amis pour aller dessiner secrètement des groupes d’arbres et des parties de paysage dans le voisinage de Rome. Mais ces travaux aussi ne lui réussissaient plus comme autrefois ; et, pour la première fois, il douta de la réalité de sa vocation d’artiste. Ses plus belles espérances semblaient se perdre. « Ah ! mon digne ami, mon maître, écrivait Berthold à Birkner, tu as beaucoup fondé sur moi ; mais ici où la lumière devait pénétrer dans mon âme, j’ai acquis la conviction que ce que tu nommais le génie d’un artiste n’était qu’un peu de talent et de facilité. Dis à mes parents que je reviendrai bientôt pour apprendre un métier qui puisse me faire vivre, etc. » – Birkner répondit : « Que ne suis-je près de toi, mon fils, pour t’arracher à ton découragement ! Mais, crois-moi, tes doutes mêmes témoignent de ta vocation d’artiste. Celui qui marche plein de confiance en ses forces seules, est un fou qui se trompe ; car il lui manque cette impulsion de volonté qui ne réside que dans la pensée de notre impuissance. Persiste ! Bientôt tu te sentiras des forces ; alors, suis paisiblement la route que t’indique la nature, sans te laisser troubler par les conseils de tes amis. Tu seras alors peintre de paysage, peintre d’histoire ; quoi que ce soit, peu importe : tu seras toi ! » Il arriva que, justement dans ce temps où Berthold reçut cette lettre consolante de son vieux maître, la réputation de Philippe Hackert commença à se répandre dans Rome. Quelques-uns de ses tableaux, exposés publiquement, furent beaucoup admirés ; et les peintres d’histoire eux-mêmes convinrent qu’il y avait de la grandeur et du génie dans ses imitations de la nature. – Berthold respira. Il ne voyait plus dédaigner son genre favori, et un homme qui le cultivait était prisé et honoré. Il éprouva un violent désir d’aller à Naples étudier sous Philippe Hackert. Il écrivit, plein de joie, à Birkner et à ses parents qu’il avait enfin trouvé la route qui lui convenait, et qu’il espérait devenir un jour un grand peintre. L’honnête Hackert accueillit avec bonté son compatriote, et bientôt l’élève marcha sur les traces du maître. Berthold acquit une grande habileté à représenter les divers genres de végétation ; et il réussit fort bien à donner à ses tableaux la profondeur et la teinte vaporeuse qu’on trouve dans ceux de Hackert. Sa manière lui valut beaucoup de louanges ; mais pour lui, il pensait qu’il manquait encore dans ses paysages, et même dans ceux de son maître, quelque chose qu’il ne savait dire, et qui se dévoilait à lui dans les chaudes compositions de Claude Lorrain et dans les déserts sauvages de Salvator Rosa. Il s’éleva en lui mille doutes contre son maître, et il se sentait surtout découragé lorsqu’il voyait Hackert peindre avec un soin infini le gibier mort que lui envoyait le roi. Mais il surmonta ces pensées qu’il regardait comme coupables, et continua de suivre avec ardeur les enseignements de son maître, qu’il égala bientôt. Aussi Hackert l’engagea-t-il à exposer, au milieu de ses propres tableaux de nature morte, un grand paysage que le jeune élève avait composé avec beaucoup de soin. Il plut généralement aux connaisseurs et aux artistes ; un petit vieillard, singulièrement habillé, gardait seul le silence et se mettait à sourire chaque fois qu’on vantait le talent du jeune peintre. Berthold l’aperçut arrêté devant son tableau, le contemplant d’un air de compassion et secouant la tête. Un peu enflé par les louanges dont il avait été l’objet, Berthold ne put se défendre de ressentir une humeur secrète contre cet étranger. Il s’approcha de lui et lui dit d’un ton plus aigre qu’il n’était nécessaire : – Vous ne me semblez pas content de ce tableau, bien que des artistes célèbres et des connaisseurs renommés le trouvent à leur gré ?

L’étranger regarda Berthold d’un œil perçant : – Jeune homme, dit-il, tu aurais pu devenir quelque chose ! Berthold se sentit saisi jusqu’au fond de l’âme, du regard de cet homme et de ses paroles. Il n’eut pas la force de l’interroger davantage, et n’osa pas le suivre tandis qu’il s’éloignait lentement. Bientôt après, Hackert lui-même entra, et Berthold lui conta ce qui venait de lui arriver avec cet homme singulier. – Ah ! dit Hackert en riant, que cela ne t’embarrasse pas. C’est notre vieux grondeur à qui rien ne plaît. Je l’ai rencontré dans la première salle. Il est né à Malte, de parents grecs ; c’est un singulier personnage. Il peint fort bien ; mais tout ce qu’il produit a une apparence fantastique, qui vient sans doute de ce qu’il a conçu des opinions absurdes sur la manière de représenter les arts, et de ce qu’il s’est créé un système qui ne vaut pas le diable. Je sais fort bien qu’il ne fait pas grand cas de moi ; mais, je le lui pardonne, car il ne pourra m’ôter la réputation que j’ai acquise. – Il semblait à Berthold que ce Grec eût touché une de ses blessures intérieures, attouchement douloureux, mais salutaire, comme celui du chirurgien qui sonde une plaie. Bientôt il oublia cette rencontre, et se remit à travailler avec ardeur.

Le succès de ce grand tableau lui avait donné l’envie d’en faire un second. Hackert lui choisit lui-même un des plus beaux points de vue de Naples, et comme le premier tableau représentait un coucher de soleil, il l’engagea à faire un lever. Berthold avait à peindre beaucoup d’arbres exotiques, beaucoup de coteaux chargés de vignes ; mais surtout beaucoup de nuages et de vapeurs. Il était un jour assis sur une grande pierre, au lieu choisi par Hackert, terminant sa grande esquisse d’après nature. – Bien touché, vraiment ! dit quelqu’un derrière lui. Berthold leva les yeux ; le Maltais regardait son dessin, et ajouta en riant ironiquement : Vous n’avez oublié qu’une seule chose, mon jeune ami. Regardez là-bas cette muraille peinte en vert ! La porte est à demi-ouverte ; il vous faut reproduire cela avec l’ombre portée : une porte à demi-ouverte fait un effet prodigieux ! – Vous raillez sans motif, monsieur, répondit Berthold. De tels accidents ne sont pas autant à dédaigner que vous le pensez, et mon maître les reproduit volontiers. Souvenez-vous de ce drap blanc étendu dans le paysage d’un vieux peintre flamand, qu’on ne pouvait enlever sans détruire l’harmonie du tout. Mais vous ne me semblez pas un grand ami du paysage, auquel je me suis adonné de corps et d’âme ; veuillez donc me laisser travailler en paix. – Tu es tombé dans une grande erreur, jeune homme, dit le Maltais. Je te dis encore une fois que tu aurais pu devenir quelque chose ; car tes ouvrages montrent visiblement un effort pour tendre à des idées élevées ; mais tu n’atteindras jamais à ton but, car le chemin que tu suis n’y conduit pas. Retiens bien ce que je vais te dire : Peut-être parviendras-tu à ranimer la flamme qui dort en toi, et à t’éclairer de sa lueur, alors tu reconnaîtras l’esprit véritable des arts. Me crois-tu assez insensé pour subordonner le paysage au genre de l’histoire, et pour ne pas reconnaître que ces deux branches de l’art tendent au même but. – Saisir la nature dans l’expression la plus profonde, dans le sens le plus élevé, dans cette pensée qui élève tous les êtres vers une vie plus sublime, c’est la sainte mission de tous les arts. Une simple et exacte copie de la nature peut-elle conduire à ce but ? – Qu’une inscription dans une langue étrangère, copiée par un scribe qui ne la comprend point et qui a laborieusement imité les caractères inintelligibles pour lui, est misérable, gauche et forcée ! C’est ainsi que les paysages de ton maître ne sont que des copies correctes d’un original écrit dans une langue étrangère pour lui. – L’artiste, initié au secret divin de l’art, entend la voix de la nature qui raconte ses mystères infinis par les arbres, par les plantes, par les fleurs, par les eaux et par les montagnes ; puis vient sur lui, comme l’esprit de Dieu, le don de transporter ses sensations dans ses ouvrages. Jeune homme ! n’as-tu pas éprouvé quelque chose de singulier, en contemplant les paysages des anciens maîtres ? Sans doute, tu n’as pas songé que les feuilles des tilleuls, que les pins, les platanes, étaient plus conformes à la nature, que le fond était plus vaporeux, les eaux plus profondes ; mais l’esprit qui plane dans cet ensemble t’élevait dans une sphère dont l’éclat t’enivrait. – Étudie donc la nature avec assiduité, avec exactitude, afin de t’approprier la pratique nécessaire pour la reproduire ; mais ne prends pas la pratique pour l’art même. – Le Maltais se tut, et après quelques instants de silence, durant lesquels Berthold resta la tête baissée, sans proférer une parole, il ajouta : Je sais qu’un génie élevé sommeille en toi, et je l’ai appelé d’une voix forte, afin qu’il se réveille et qu’il agite librement ses ailes. Adieu. Il semblait que l’étranger eût en effet réveillé les sensations que Berthold portait en lui. Il lui fut impossible de travailler davantage à son tableau. Il abandonna son maître, et dans son trouble, il appelait à grands cris l’esprit que le Maltais avait évoqué. « Je n’étais heureux que dans mes rêves. Là, se réalisait tout ce que le Maltais m’avait dit. J’allais m’étendre au milieu des verts buissons, agités par des vapeurs légères, et je croyais entendre des sons mélodieux s’échapper de la profondeur du bois. Écoutez ! Écoutez ! Entendons les voix de la création, qui prennent une forme palpable à nos sens ! et les accords devenaient de plus en plus sensibles à mon oreille, et il me semblait que j’étais pourvu d’un sens nouveau, qui me faisait comprendre, avec une clarté merveilleuse, ce qui m’avait semblé inexplicable. – Le secret enfin découvert, je traçais dans l’espace un hiéroglyphe de feu ; mais cet écrit hiéroglyphique était un paysage ravissant, dans lequel s’agitaient, comme balancés par des accords voluptueux, les arbres, les buissons, les eaux et les fleurs. » Un tel bonheur n’arrivait au pauvre Berthold qu’en songe, ses forces étaient brisées, et son âme était en proie à un désordre plus grand encore qu’au temps où il apprenait à Rome l’état de peintre d’histoire. S’il entrait dans un bois sombre, un frisson mortel s’emparait de lui ; s’il en sortait, s’il apercevait un horizon lointain, des montagnes bleues, des plaines resplendissantes de tons lumineux, sa poitrine se resserrait avec douleur. Toute la nature, qui lui souriait jadis, était devenue menaçante pour lui, et les voix qui le charmaient dans le murmure des ruisseaux, des brises du soir, dans le frémissement des feuillages, ne lui annonçaient plus que misère et chagrins. Enfin son mal se calma un peu ; mais il évita d’être seul dans la campagne ; ce fut ainsi qu’il se joignit à deux jeunes peintres allemands pour faire des excursions dans les magnifiques environs de Naples. L’un deux, nous le nommerons Florentin, s’occupait moins d’étudier profondément son art que de jouir d’une vie joyeuse et animée. Ses cartons en témoignaient. Des groupes de paysans dansant, des processions, des fêtes champêtres, Florentin savait jeter rapidement, d’une main légère, toutes ces scènes sur le papier. Chacun de ses desseins, à peine esquissé, avait de la vie et du mouvement. En même temps, l’esprit de Florentin n’était nullement fermé aux pensées élevées, et il pénétrait au contraire, plus qu’aucun autre peintre moderne, dans l’esprit des tableaux des anciens maîtres. Il avait esquissé à grands traits, dans son livre de croquis, les fresques peintes d’une vieille église de moines à Rome, dont les murs étaient à demi abattus ; elles représentaient le martyre de sainte Catherine : on ne pouvait voir rien de plus gracieux et de plus pur que ce trait qui produisit sur Berthold une impression profonde ! Il se prit de passion pour le fairede Florentin, et comme celui-ci tendait toujours à rendre avec vivacité les charmes de la nature, sous son aspect humain, Berthold reconnut que cet aspect était le principe auquel il devait se tenir pour ne pas flotter à l’aventure. Tandis que Florentin était occupé à dessiner rapidement un groupe qu’il venait de rencontrer, Berthold avait ouvert le livre de son ami, et s’efforçait de reproduire la figure de sainte Catherine, ce qui lui réussit, bien qu’à Rome, il ne pût jamais animer ses figures à l’égal des originaux. Il se plaignit beaucoup à son ami de cette impuissance, et lui rapporta tout ce que le Maltais lui avait dit au sujet de l’art. – Eh ! mon cher frère Berthold, dit Florentin, le Maltais a complètement raison, et j’estime autant un beau paysage que le plus beau tableau d’histoire. Je pense en même temps que l’étude de la nature vivante nous initie dans les secrets de la nature inanimée. Je te conseille donc de t’habituer à copier des figures ; tes idées deviendront plus lucides. – Florentin avait remarqué l’état d’exaltation de son ami : il s’efforça de l’encourager, en lui disant que cette disposition annonçait une prochaine amélioration dans ses vues d’artiste ; mais Berthold consumait sa vie dans ses rêves, et tous ses essais ressemblaient aux efforts d’un enfant débile.

Non loin de Naples, était située la villa d’un duc, d’où l’on découvrait le Vésuve et la mer. Elle était hospitalièrement ouverte aux artistes étrangers, et particulièrement aux peintres de paysages. Berthold allait souvent travailler en ce lieu ; il affectionnait une grotte du parc où il s’abandonnait à ses rêveries. Un jour qu’il s’y trouvait, écrasé par les désirs sans nom qui rongeaient son cœur, versant des larmes brûlantes, et suppliant le ciel d’éclairer son âme, un léger bruit se fit entendre dans le feuillage, et une femme ravissante apparut à l’entrée de la grotte. « Les rayons du soleil tombaient sur sa face angélique. Elle me jeta un regard inexprimable. – C’était sainte Catherine. Non, c’était mon idéal ! Éperdu de ravissement, je tombai à genoux, et elle disparut en souriant. – Ma prière de tous les jours était donc exaucée ! » Florentin entra dans la grotte et fut frappé de surprise en voyant Berthold se jeter sur son sein, en s’écriant : Ami, ami ! je suis heureux ! Elle est trouvée !

À ces mots, il s’éloigna rapidement, regagna en toute hâte son atelier, tendit une toile et commença de peindre. Comme animé d’un esprit divin, il représenta, dans tout le feu de la vie, cette image céleste qui lui avait apparu. Toutes ses sensations se trouvèrent changées depuis ce moment. Au lieu de ce chagrin dévorant qui desséchait le plus pur sang de son cœur, il montrait une satisfaction et un bien-être extrêmes. Il étudia avec ardeur les chefs-d’œuvre des vieux maîtres, et bientôt il produisit des pages originales qui excitèrent l’étonnement des connaisseurs. Il n’était plus question de paysages ; Hackert convint lui-même que son jeune élève avait enfin deviné sa vocation. Berthold eut à peindre de grands tableaux d’église. Il choisit quelques scènes riantes de légendes chrétiennes ; mais partout se retrouvait l’image merveilleuse de son idéal. On reconnut dans cette figure les traits et la tournure de la princesse Angiolina T ***, d’une ressemblance frappante ; on le dit au peintre lui-même, et le bruit courut que le jeune Allemand avait été profondément blessé au cœur par les yeux de la belle dona. Berthold s’irrita fort de ces propos qui donnaient un corps matériel à ses affections célestes. – « Croyez-vous donc, disait-il, qu’une semblable créature puisse errer sur la terre ? Elle m’a été révélée dans une vision ; ç’a été la consécration de l’artiste. » Berthold vécut content et heureux, jusqu’au jour où les victoires de Bonaparte en Italie conduisirent aux portes de Naples l’armée française, dont l’approche fit éclater une terrible révolution. Le roi avait abandonné Naples avec la reine, comme on le sait. Le vicaire général conclut un armistice honteux avec le général français, et bientôt arrivèrent les commissaires républicains pour recevoir les sommes stipulées. Le vicaire général s’enfuit pour échapper à la rage du peuple qui se croyait abandonné de tous ceux qui devaient le protéger, et tous les liens de la société se trouvèrent rompu. La populace brava toutes les lois dans sa sauvage furie, et des hordes effrénées aux cris de : Viva la santa fede,coururent piller et brûler les maisons des grands seigneurs qu’ils regardaient comme vendus à l’ennemi. Les efforts que firent, pour rétablir l’ordre, Moliterno et de Roca Romana, les deux favoris du peuple, furent infructueux. Les ducs Della Torre et Clément Filomarino avaient été égorgés ; mais la soif sanguinaire du peuple n’était pas apaisée.

Berthold s’était échappé à demi-vêtu d’une maison en flammes, il tomba au milieu d’une bande de furieux qui se rendaient avec des torches allumées au palais du duc de T ***. Le prenant pour un des leurs, ils l’entraînèrent avec eux. – Viva la santa fede !criaient-ils, et en quelques instants le palais fut en feu ; les domestiques, tout ce qui s’opposa à leur rage, furent égorgés. Berthold avait involontairement pénétré dans le palais. Une épaisse fumée remplissait ses longues galeries. Il parcourut rapidement les chambres qui s’écroulaient, au péril de tomber dans les flammes, cherchant partout une issue. Un cri perçant retentit près de lui, il entra dans un salon voisin.

Une femme luttait avec un lazzarone qui l’avait saisie d’une main vigoureuse, et qui se disposait à lui plonger un couteau dans le sein. – Prendre la femme dans ses bras, l’emporter à travers les flammes, descendre les degrés, fuir à travers le plus épais du peuple, Berthold fit tout cela en un moment. Le couteau à la main, noirci de fumée, les vêtements déchirés et en désordre, Berthold fut respecté ; car on le prit pour un brigand et un assassin. Il arriva enfin dans un lieu retiré de la ville, déposa près d’une maison en ruine, celle qu’il avait sauvée, et tomba sans mouvement. Lorsqu’il reprit ses sens, la princesse était à genoux devant lui, et lavait son front avec de l’eau fraîche. – Ô grâce aux saints ! te voilà rendu à la lumière, toi qui m’as sauvé la vie ! dit-elle d’une voix attendrie et d’une douceur extrême.

Berthold se leva, il crut rêver, il regarda longtemps la princesse. – Oui, c’était elle. La figure céleste qui avait réveillé son génie. – Est-il possible ! est-il vrai, dit-il, suis-je donc au monde ? – Oui, tu vis, dit la princesse. Tu vis pour moi ; ce que tu n’osais pas espérer est arrivé par un miracle. Oh ! je te connais bien. Tu es le peintre Berthold, tu m’aimes et tu éternises mon image dans tes plus beaux tableaux. Pouvais-je donc être à toi ? Mais maintenant je t’appartiens, et pour toujours. – Fuyons ! oh ! fuyons ensemble.

Un sentiment singulier, comme si une douleur subite détruisait ses plus doux rêves, traversa l’âme de Berthold, en entendant ces paroles brûlantes. Mais lorsqu’elle le serra dans ses bras d’une blancheur de neige, lorsqu’il la pressa avec ardeur dans les siens, des frémissements inconnus, une douleur enivrante l’arrachèrent à la terre : – Oh ! non, s’écria-t-il ; ce n’est point un rêve qui m’abuse ! Non, c’est ma femme que j’étreins pour ne plus jamais la quitter, c’est elle qui apaise les désirs dont l’ardeur me dévorait !

Il était impossible de fuir de la ville. Les troupes françaises étaient devant les portes, et le peuple, quoique mal armé, lui en défendit l’entrée durant deux jours. Enfin Berthold et Angiolina parvinrent à s’échapper. Angiolina, remplie d’amour pour son libérateur, insista pour quitter l’Italie, afin qu’il fût assuré de la posséder. Les diamants qu’elle avait emportés suffirent à tous leurs besoins, et ils arrivèrent heureusement à M ** dans le midi de l’Allemagne, où Berthold avait dessein de se fixer et de vivre de son art. – N’était-ce pas une félicité inouïe qu’Angiolina, cette beauté céleste, l’idéal de ses rêves, lui appartînt enfin, malgré tous les obstacles qui élevaient une barrière insurmontable entre elle et son bien-aimé ? Berthold pouvait à peine comprendre son bonheur, et il resta plongé dans une extase perpétuelle, jusqu’à ce qu’enfin une voix intérieure l’avertît de songer à son art. Il résolut de faire sa réputation à M**, par un grand tableau pour l’église de Sainte-Marie. L’idée simple de représenter Marie et Élisabeth dans un jardin, avec le Christ et saint Jean, jouant sur l’herbe, lui fournit le sujet de son tableau, mais il ne parvint jamais à s’en former une idée nette. Comme au temps de sa crise fâcheuse, les images se montraient à lui sous une forme incertaine, et devant ses yeux s’offrait sans cesse, non pas la divine vierge Marie, mais une femme terrestre, mais Angiolina, les traits flétris et décolorés. Il voulut surmonter cette influence ennemie, et se mit à peindre ; mais ses forces étaient brisées, et tous ses efforts furent infructueux, comme autrefois à Naples. Sa peinture était sèche et sans vie, et Angiolina elle-même, son idéal, lui semblait, lorsqu’elle posait devant lui, une froide automate, aux yeux de verre. Le découragement se glissa de plus en plus dans son âme ; toutes les joies de sa vie s’effacèrent. Il voulait, et il ne pouvait travailler ; ainsi il tomba dans la misère, qui le courba d’autant plus que Angiolina ne laissait pas échapper une plainte. « Cette douleur, qui me dévorait, me jeta bientôt dans un état semblable à la folie. Ma femme me donna un fils, ce qui mit le comble à ma misère ; et mon chagrin, longtemps renfermé, se changea en haine. Elle, elle seule, avait causé tout mon malheur. Non, elle n’était pas l’idéal qui m’avait apparu ; elle n’avait emprunté cette figure céleste que pour me jeter dans un abîme. Dans mon désespoir, je la maudissais, elle et son enfant innocent. Je souhaitais leur mort, pour être délivré d’un affreux tourment qui me déchirait sans cesse ! – Des pensées infernales s’élevèrent en moi. Vainement, lisais-je tout mon crime dans les traits pâles d’Angiolina, dans ses larmes. Tu as anéanti ma vie, maudite femme, lui criai-je en rugissant, et je la repoussai du pied loin de moi, lorsqu’elle tomba presque sans mouvement pour embrasser mes genoux. – La conduite folle et cruelle de Berthold envers sa femme et son enfant, attira l’attention de l’autorité. On voulut l’arrêter, mais lorsque les gens de police se présentèrent chez lui, il avait disparu avec sa famille. Berthold se montra bientôt après, à R**, dans la Haute-Silésie. Il s’était débarrassé de sa femme et de son enfant, et se remit à travailler au tableau qu’il avait commencé à M**. Mais il ne put achever que la Vierge et les enfants ; il tomba malade et vit longtemps de près la mort qu’il désirait ardemment. Les soins qu’exigea sa maladie le forcèrent de laisser vendre ses meubles et ce tableau. À son rétablissement, il se trouva réduit à la mendicité. – Dans la suite, il vécut péniblement en peignant des murailles, et en faisant des travaux obscurs qu’il trouvait, çà et là.

— L’histoire de Berthold a quelque chose d’effroyable, dis-je au professeur. Quoiqu’il n’en parle pas, je le regarde comme le meurtrier de sa femme et de son enfant. – C’est un fou, un insensé à qui je n’accorde pas l’énergie de commettre une telle action, dit le professeur. Rien n’est expliqué sur ce point, et il est à savoir s’il ne se figure pas tout simplement qu’il est un meurtrier. La nuit prochaine, il termine son ouvrage ; dans ces moments-là il est de bonne humeur, et vous pourrez vous-même lui toucher un mot sur ce sujet scabreux.

Je dois avouer que l’idée de me trouver seul avec Berthold dans l’église, après avoir lu son histoire, me causait un léger frisson. Je pensais, qu’après tout, en dépit de sa bonhomie et de ses manières sincères, il pourrait bien être le diable, et je préférais l’aborder en plein jour, à la douce clarté du soleil. Je le trouvai sur son échafaud, grondeur et renfermé ; il s’occupait à peindre des veines de marbre. Arrivé jusqu’à lui, je lui tendis les pots en silence. Il se retourna et me regarda avec étonnement. – Je suis votre apprenti, lui dis-je doucement. – Ces paroles lui arrachèrent un sourire. Je me mis alors à lui parler de sa vie, en homme instruit de toutes les particularités qui le concernaient, et de manière à lui faire croire qu’il m’avait lui-même tout raconté dans la nuit précédente. Doucement, bien doucement, j’arrivai à la terrible catastrophe, et j’ajoutai tout à coup : « Ainsi dans votre délire, vous avez tué votre femme et votre enfant ? » À ces mots, il laissa tomber son pot de couleur et son pinceau, me lança un regard horrible, et s’écria : – Ces mains sont pures du sang de ma femme et de mon fils ! Encore un tel mot, et je me précipite avec vous du haut de cet échafaud sur le pavé de l’église où nos crânes se briseront !

Je me trouvais dans une situation critique. – Oh ! voyez donc, mon cher Berthold, lui dis-je d’un air aussi calme qu’il me fut possible de l’affecter, voyez comme cette teinte brune découle le long de la muraille. – Il regarda de ce côté, et tandis qu’il étendait la couleur avec son pinceau, je descendis doucement de l’échafaud, et sortis de l’église pour me rendre auprès du professeur, qui se moqua singulièrement de moi.

Ma voiture était réparée, je quittai G **. Le professeur Aloysius Walter me promit de m’écrire, s’il apprenait encore quelque chose sur Berthold. Six mois plus tard, je reçus en effet une lettre du professeur, dans laquelle il s’étendait longuement sur le plaisir que lui avait causé mon séjour à G**. Sa lettre se terminait ainsi :

« Bientôt après votre départ, un singulier changement s’opéra dans la personne de notre peintre. Il devint tout à coup fort jovial, et acheva son grand tableau d’autel, qui excite aujourd’hui l’admiration de tous les voyageurs. Puis il disparut. Comme on n’a plus entendu parler de lui, et qu’on a trouvé son chapeau et sa canne sur le bord de la rivière, nous pensons tous qu’il s’est volontairement donné la mort. Portez-vous bien. »

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