‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 111 sur 159 · Berganza

Berganza

Maintenant que le plus important est dit, tu seras bientôt au courant en peu de mots. Tu peux t’imaginer combien je haïssais ce monsieur Georges. Il ne pouvait en ma présence pousser aussi loin qu’il l’aurait voulu ses dégoûtantes caresses, je troublais par un violent grognement certaines manifestations de tendresse qui lui étaient tout à fait particulières, et une fois qu’il voulut réprimer mon humeur en me donnant un soufflet, je me vengeai par une vigoureuse morsure à la place du mollet, et j’aurais arraché le morceau, s’il y avait eu prise autre part que sur l’os. Le fat poussa un cri lamentable qu’on entendit du bas de la maison, et de ce moment il jura ma mort. Cécile me conserva pourtant son amitié, et elle intercéda en ma faveur. Mais quant à me garder avec elle comme c’était son intention, il n’y fallait plus penser. Tout le monde blâmait une résolution pareille depuis que j’avais happé la jambe du futur, bien que le Caractère indécis, qui venait encore de temps en temps au logis, soutint opiniâtrement que le mollet de Georges était une négation, un non Ens, que par conséquent l’attentat contre le susdit mollet était inadmissible, qu’on ne pouvait pas mordre dans rien, et ainsi de suite. Je fus donc condamné à rester chez ma Dame. Quel triste sort !

Le jour de la noce, quand il fit nuit, je sortis à la dérobée ; mais en passant devant la maison des nouveaux époux splendidement illuminée, et en voyant la porte toute grande ouverte, je ne pus résister, quoiqu’il dût m’en coûter, à l’envie de prendre une dernière fois congé de Cécile, telle encore que je l’avais connue. Je montai donc l’escalier en me faufilant parmi les conviés qui arrivaient en foule, et mon heureuse étoile me fit rencontrer l’aimable Lisette, la femme de chambre de Cécile, qui me fit entrer dans sa petite chambre, où bientôt un délicieux morceau de rôti vint flatter mon odorat de son fumet appétissant. Dans ma colère et ma rage, et pour me lester l’estomac avant le long voyage qu’il me faudrait sans doute entreprendre, j’avalai tout ce qu’elle m’avait donné, et je m’aventurai ensuite dans les corridors éclairés.

Dans la confusion générale des curieux, des domestiques allant et venant, je passai sans qu’on fit attention à moi, flairant et quêtant avec circonspection. La finesse de mon nez me révéla enfin le voisinage de Cécile ; une porte entrouverte me livra passage, et je vis au même moment Cécile, dans sa magnifique parure de mariée, sortir avec deux de ses amies d’une chambre voisine. Il aurait été imprudent de me montrer alors, je me blottis donc dans un coin et je les laissai passer. Resté seul, je me sentis attiré par un doux parfum qui s’exhalait d’une pièce voisine. J’y pénétrai, et je me vis dans la chambre nuptiale, odorante et splendide. Une lampe d’albâtre projetait une douce lumière sur tous les objets : j’aperçus l’élégante toilette de nuit de Cécile garnie de riches dentelles, dépliée sur le sofa. Je ne pus m’empêcher de la flairer avec plaisir ; mais tout à coup j’entends des pas précipités dans la pièce voisine, et je m’empresse de me cacher auprès du lit. Cécile entra l’air agité, Lisette la suivait, et en peu d’instants sa brillante toilette avait fait place aux simples vêtements de nuit. – Qu’elle était belle ! – Je m’avançai en rampant et en gémissant doucement. « Quoi ! toi ici, mon fidèle chien ? » s’écria-t-elle. Et mon apparition subite à cette heure parut lui causer une émotion toute particulière et surnaturelle : une pâleur soudaine couvrit son visage, et, étendant la main vers moi, elle sembla vouloir se convaincre si j’étais véritablement là, ou si ce n’était qu’un fantôme, une illusion. D’étranges pressentiments devaient l’agiter, car des larmes jaillirent de ses yeux, et elle dit : « Va ! va ! mon bon chien ! il me faut quitter à présent tout ce qui jusqu’ici m’a été cher, parce que je le possède, lui. Ah ! ils me disent qu’il me tiendra lieu de tout… En effet, il est avec moi bien bon, et il cherche à me plaire, quoique parfois… mais je n’y entends rien ! – Là, va ! va ! » – Lisette m’ouvrit la porte ; mais moi je me glissai sous le lit : Lisette ne dit rien, et Cécile ne l’avait pas remarqué.

Elle demeura seule, et dut bientôt ouvrir la porte à l’impatient époux qui paraissait être ivre, car il se répandit en propos grossiers et obscènes, et rudoya avec ses lourdes caresses la délicate fiancée. En le voyant, avec la frénésie insatiable d’un libertin énervé, dévoiler effrontément les charmes les plus secrets de la jeune fille pudique, et celle-ci, comme un agneau offert en sacrifice, supporter en pleurant et en silence les affronts de ces mains brutales, j’étais déjà plein de fureur, et je grondais involontairement entre mes dents, mais je ne fus pas entendu. – Enfin il prit Cécile dans ses bras et voulut la porter dans le lit, mais l’ivresse agissait toujours davantage, il chancela avec elle, et Cécile ayant heurté de la tête contre le bois du lit, elle jeta un cri. Puis elle s’arracha de ses bras et s’élança promptement dans le lit. – « Chérie ! suis-je donc saoul ?… Ne te fâche pas, chérie ! » balbutia-t-il d’une voix mal assurée en arrachant sa robe de chambre pour la suivre. Mais saisie d’un effroi subit à l’idée du traitement honteux que lui réservait cet indigne débauché, qui dans l’épouse chaste et pure comme les anges ne voyait qu’une vénale fille de joie, elle s’écria avec l’accent déchirant du désespoir : « Malheureuse que je suis ! qui me défendra contre cet homme ? » À ces mots, je m’élance avec fureur de dessous le lit, j’entame d’un vigoureux coup de dents la cuisse décharnée du misérable, je le traîne sur le parquet jusqu’à la porte de la chambre, que je fais sauter en m’y appuyant avec force, et de là dans le vestibule. Dans sa douleur et sa rage, et tout sanglant sous mes blessures, il poussait des cris épouvantables qui jetèrent l’alarme dans toute la maison. Il s’élève un tumulte général, des valets, des servantes descendent précipitamment les escaliers, armés de râbles, de pelles, de gourdins, mais à notre vue ils restent glacés d’horreur et immobiles. Personne n’osait m’approcher, car on me croyait enragé, et chacun redoutait une morsure fatale. Cependant l’infâme Georges haletait et gémissait à demi évanoui sous mes morsures et mes coups de pattes, sans que je pusse me résoudre à le quitter. Des bâtons, des pots me furent lancés ; plus d’une vitre vola en éclats, et des verres, des porcelaines, restés sur la table de la veille, furent brisés en mille pièces ; mais aucun coup visé juste ne m’atteignit. L’excès de ma rage comprimée me rendit sanguinaire, et j’étais sur le point de donner à mon ennemi le coup de grâce en l’empoignant à la gorge, lorsque quelqu’un sortit d’une chambre avec un fusil qu’il déchargea aussitôt sur moi : la balle siffla tout près de mes oreilles. Je laissai alors le roué maudit gisant sans connaissance, et je m’élançai précipitamment vers l’escalier. Comme des soldats acharnés, ils se mirent tous à ma poursuite ; le courage leur revint en me voyant fuir. Des balais, des briques, des outils volèrent autour de moi, et je reçus quelques rudes atteintes. Il était temps de gagner le large : je me ruai contre une porte de derrière qui par bonheur se trouvait entrebâillée, et qui donnait sur le vaste jardin. La troupe ennemie me suivait de près avec un grand fracas ; le coup de feu avait réveillé les voisins ; les mots de chien enragé, un chien enragé ! retentissaient de toutes parts, et j’entendais siffler dans l’air les projectiles de toute sorte. Enfin, je pris de l’avance, et après trois bonds infructueux, je parvins à franchir le mur d’enceinte. Alors je courus sans m’arrêter à travers champs, et je ne pris un peu de repos qu’après être arrivé sain et sauf dans cette résidence, où d’étranges circonstances m’ont procuré une condition au théâtre.