Chapitre 2
Il était donc positif que les renseignements du comte P *** sur les possesseurs et l’emploi de la maison étaient erronés, que le vieil intendant, malgré ses dénégations, ne l’habitait pas seul, et que très certainement ses murs recélaient quelque fatal mystère. Il s’établit naturellement une relation intime dans mon esprit entre ce chant singulier et effrayant dont m’avait parlé le confiseur, et le joli bras de femme qui m’était apparu à la fenêtre. Évidemment ce bras n’appartenait pas, ne pouvait pas appartenir à une vieille femme comme celle que le confiseur prétendait avoir reconnue à la voix. En m’attachant au témoignage de mes propres yeux, je me persuadai aisément que le confiseur, en croyant entendre une voix cassée et glapissante, avait été abusé par une illusion acoustique, ou même simplement la dupe de ses propres préventions sur son terrible voisinage.
Je pensai aussi à la fumée, à l’odeur singulière dont on m’avait parlé, au flacon de cristal de forme bizarre que j’avais vu, et bientôt je vis surgir vivante devant moi l’image d’une créature toute céleste que je supposais victime de sortilèges infâmes. Le vieillard m’apparut comme un méchant magicien, un damnable suppôt de la sorcellerie qui, devenu sans doute tout à fait indépendant de la famille du comte de S ***, s’adonnait dans son unique intérêt aux plus odieux maléfices.
Mon imagination s’exalta, et la nuit même je vis, non pas en rêve, mais plutôt dans cet égarement d’idées qui précède le sommeil, je vis distinctement se dessiner à mes yeux la main parée du magnifique diamant et le bras ceint du riche bracelet. Peu à peu, du sein d’un léger nuage gris surgit une tête charmante, dont les yeux bleus d’azur et suppliants respiraient la tristesse ; puis je vis apparaître la figure entière d’une jeune fille merveilleusement belle, dans la fleur de la jeunesse, et pleine d’une grâce ravissante. Bientôt je m’aperçus que le nuage ambiant n’était autre chose que la vapeur subtile qui s’échappait par ondoyantes bouffées du flacon de cristal que la figure portait à la main.
« Ô magique et céleste image ! m’écriai-je dans mon extase, apprends-moi quel est ton sort et qui te retient captive ! – Oh ! que d’amour et de tristesse il y a dans ton regard !… Je le sais, c’est un infâme nécromant qui te traite en esclave. Tu es au pouvoir d’un pernicieux démon, lequel rôde avec un habit café brûlé et une énorme bourse à cheveux dans les boutiques des confiseurs, où il court risque de tout briser par ses bonds diaboliques, lequel écrase les pattes de chiens à Satan, et les régale de macarons quand, à force de hurlements en la majeur, ils ont consommé leurs évocations sataniques. – Oh je sais tout ! charmante et gracieuse créature ! Dis : ce diamant ne reflète-t-il pas l’intime ardeur de ton âme ! Ah ! le sang de ton cœur a dû souvent l’arroser pour qu’il scintille ainsi et éblouisse le regard de ses mille rayons diaprés, tandis qu’il s’en émane une enivrante mélodie. Oh ! ne sais-je pas aussi que ce bracelet magnifique est l’anneau d’une chaîne prétendue magnétique que tient le nécromancien couleur café brûlé. – Ne le crois pas, mon doux ange ! Moi, je vois bien qu’elle sort d’une retorte d’où s’échappent des flammes bleuâtres ; mais je la briserai, et tu seras délivrée. Ne sais-je pas tout, charmante ? est-ce que je ne sais pas tout ? – Mais par grâce, ange des cieux ! daigne entrouvrir ces lèvres de roses, et dis-moi… »
En cet instant, une main osseuse, avançant par-dessus mon épaule, saisit le flacon de cristal, qui se brisa en mille pièces, et toute l’apparition s’évanouit. La ravissante image parut s’évaporer et se perdre dans les ténèbres avec un léger et plaintif murmure.
Ah ! je le vois à votre sourire, je passe encore à vos yeux pour un rêveur extravagant. Mais je puis vous certifier que mon rêve, puisque vous tenez absolument au mot, avait tous les caractères de la vision. Cependant, dès que vous continuez à vous railler de moi dans votre incrédulité prosaïque, je préfère ne plus rien dire pour essayer de vous convaincre et passer outre.
À peine le jour avait-il paru, que je courus, plein de désirs et d’inquiétude, dans l’avenue, et je me postai en face de la maison mystérieuse. De hautes jalousies servaient, de plus que la veille, à masquer les croisées. Car la rue était encore complètement déserte. Je m’approchai très près des fenêtres murées du rez-de-chaussée, et je prêtai une oreille attentive. Mais aucun son ne se fit entendre, tout restait silencieux comme dans le fond d’un tombeau. Le jour arriva, et le mouvement de la rue m’obligea de quitter mon poste.
À quoi bon lasser votre patience en vous disant comme quoi je rôdai pendant plusieurs jours autour de la maison sans découvrir la moindre chose, comme quoi mes informations et mes recherches restèrent sans résultat, et comment enfin la charmante image de ma vision pâlit peu à peu dans mon esprit ?
Enfin, en revenant une fois d’une longue promenade fort avant dans la soirée, j’aperçus la porte de la maison déserte à demi ouverte. Je m’en approchai. L’homme à l’habit café brûlé avança la tête en-dehors. Je pris soudain mon parti.
« Le conseiller privé de finances Binder ne demeure-t-il pas dans cette maison ? » Telle fut la question que j’adressai au vieillard tout en l’écartant de la main pour pénétrer sous le vestibule, qu’une lampe éclairait faiblement. Il jeta en souriant un regard perçant sur moi, et me dit d’une voix doucereuse et traînante : « Non, il ne demeure pas ici, il n’y a jamais demeuré, il n’y demeurera jamais, il ne demeure pas même dans aucune maison de cette rue. On vous a parlé de revenants, n’est-ce pas ? Moi, je vous certifie que ce sont des mensonges ! Cette jolie maison est la tranquillité même, et la gracieuse comtesse de S *** y arrive demain, et… bonne nuit, mon cher monsieur ! » – À ces mots, le vieillard me contraignit à sortir du vestibule et me ferma la porte au nez. Je l’entendis tousser et gémir, je distinguai le bruit de ses pas traînants, le cliquetis d’un trousseau de clefs, et puis il me sembla qu’il descendait un escalier.
J’avais eu le temps de remarquer que le vestibule était tendu de vieilles tapisseries peintes, et meublé, à l’instar d’un salon, de grands fauteuils garnis en damas rouge, ce qui produisait un effet singulier.
Alors, comme si mon entrée dans la maison déserte les eût évoqués de nouveau, les événements mystérieux reprirent leur cours. – Figurez-vous, ô mes amis ! que le lendemain à midi, en traversant l’avenue, et en jetant de loin vers la maison déserte un regard involontaire, j’aperçois à la première fenêtre du premier étage scintiller quelque chose. Je m’avance : la jalousie extérieure est entièrement ouverte et le rideau tiré à moitié. Je vois étinceler le diamant ! – Ô ciel ! tristement penchée sur son bras, la figure de ma vision me suit du regard d’un air suppliant…
Mais il n’est pas possible de rester en place au milieu de cette foule d’allants et venants. Mon œil s’arrête sur un des bancs de l’avenue placé justement en face de la maison ; quoiqu’on ne puisse s’y asseoir qu’en tournant le dos à la maison, je m’élance promptement pour y prendre place, et, me penchant sur le dossier, je puis contempler à mon aise la croisée mystérieuse.
Oui ! c’était elle, la jeune fille gracieuse, ravissante ! l’image de mon rêve. Seulement, son regard paraissait égaré. Ce n’était pas vers moi, comme je l’avais cru d’abord, qu’elle tournait les yeux, où semblait reposer la fixité de la mort. Bref, si le bras et la main ne s’étaient pas remués par moments, j’aurais pu croire que je voyais un portrait peint avec un merveilleux talent.
Tout entier absorbé dans la contemplation de cet étrange spectacle, qui me causait une émotion si profonde, je n’avais pas entendu la voix criarde du colporteur italien qui m’offrait ses marchandises peut-être depuis longtemps. Enfin, il me toucha le bras pour attirer mon attention. Je me retournai vivement et le chassai avec dureté. Mais il revint à la charge avec opiniâtreté et mille supplications. « Je n’ai encore rien gagné d’aujourd’hui, mon bon monsieur ! achetez-moi quelque chose : une couple de crayons, un paquet de cure-dents ! » À la fin, excédé de ses importunités, et pour me délivrer le plus tôt possible de sa présence, je tirai ma bourse de ma poche avec un mouvement d’impatience.
« J’ai encore ici de bien jolies choses ! » dit-il en ouvrant le tiroir inférieur de sa boîte. Et il prit parmi d’autres objets un petit miroir de poche ovale qu’il tint à côté de moi à une certaine distance, et de telle sorte que je vis s’y réfléchir la maison déserte, la croisée et l’angélique figure de ma vision avec les traits les plus distincts. Je m’empressai d’acheter ce miroir, au moyen duquel je pouvais tout à mon aise observer la maison sans provoquer l’attention des passants.
Mais en contemplant de plus en plus fixement la figure de la fenêtre, une sensation singulière et indéfinissable, que je ne saurais mieux comparer qu’à un rêve éveillé, s’empara de moi. Il me semblait qu’un accès de catalepsie eût paralysé non pas mes mouvements, mais ma faculté visuelle, de telle sorte qu’il m’était devenu impossible de détourner mes yeux du miroir. Je vous l’avouerai à ma honte, je me rappelai alors le vieux conte de nourrice au moyen duquel dans mon enfance ma bonne me faisait bien vite gagner mon lit, quand par hasard je m’amusais à me mirer trop longtemps dans le grand miroir de la chambre de mon père. Elle ne manquait pas de me dire qu’une laide figure étrangère apparaissait dans la glace aux enfants qui s’y miraient pendant la nuit, et rendait leurs yeux à jamais immobiles. Cela me causait une mortelle frayeur, mais je ne pouvais pourtant pas m’empêcher de cligner de l’œil chaque soir vers le miroir, tant j’étais curieux d’apercevoir la mystérieuse figure. Une fois, je crus en effet voir scintiller au fond de la glace deux yeux ardents et terribles ; je poussai un cri et je tombai sans connaissance ! Cet accident détermina une longue et douloureuse maladie. Eh bien, encore à présent il me semble que j’ai vu réellement les deux yeux étincelants arrêter sur moi leur effroyable regard !
Bref, toutes ces superstitions de l’enfance me revinrent à l’esprit, et un frisson glacial parcourut mes veines. Je voulus jeter le miroir loin de moi : je ne pus le faire. Alors les yeux divins de la charmante inconnue se tournèrent vers moi, oui, je ne pus me tromper sur la direction de ses tendres regards, et je sentis mon cœur embrasé de leurs rayons. Le sentiment d’effroi qui m’avait saisi s’évanouit et fit place à une impression de langueur voluptueuse et pénible à la fois, pareille à l’effet d’une secousse électrique.
« Vous avez là un joli miroir ! » dit une voix à mon oreille. Je me réveillai comme d’un rêve, et je ne fus pas médiocrement surpris en me voyant entouré de visages inconnus qui souriaient d’un air équivoque. Plusieurs personnes étaient venues s’asseoir sur le même banc, et il était indubitable que je leur avais donné motif de se récréer à mes dépens avec mes regards fixement arrêtés sur le miroir, et peut-être aussi par plus d’une grimace étrange, résultat de mon exaltation intérieure.
« Vous avez là un fort joli miroir, répéta le même individu voyant que je ne songeais guère à lui répondre, et joignant à sa question un regard significatif ; mais dites-moi, je vous prie, quel est le sujet de cette assidue contemplation de votre part, monsieur ? êtes-vous en commerce avec les esprits ?… »
Il y avait dans le son de voix, dans le regard de cet homme, déjà passablement âgé et fort proprement vêtu, un caractère singulier de bonté, et je ne sais quelle provocation à la confiance. Je ne fis aucune difficulté de lui dire franchement que mon extrême préoccupation avait pour objet une jeune fille d’une beauté ravissante que je voyais dans mon miroir à la fenêtre de la maison située derrière nous. J’allai plus loin, je demandai au vieillard s’il n’avait pas lui-même remarqué cette merveilleuse apparition.
« Là-bas ? dans cette maison délabrée ? – à la première croisée ? me demanda le vieillard tout interdit.
— Oui, oui ! » répondis-je. Alors le vieillard sourit très expressivement et répartit : « Eh bien, voilà pourtant une bizarre illusion. Eh bien ! de mes vieux yeux, monsieur, – Dieu daigne me les conserver ! – Hélas ! oui, de mes yeux dépourvus de lunettes, monsieur ! j’ai bien vu le joli visage dont vous parlez à cette croisée, mais c’était, à ce que j’ai pu juger, un portrait à l’huile, fort habilement peint à la vérité. » Je me retournai aussitôt vers la fenêtre : tout avait disparu ! la jalousie était baissée.
« Oui, monsieur ! poursuivit le vieillard, à présent il est trop tard pour s’en convaincre ; car le domestique qui garde, en qualité d’intendant, comme je le sais, ce pied à terre de la comtesse de S ***, vient justement de retirer le tableau après l’avoir épousseté, et il a baissé la jalousie.
— Est-il bien sûr que ce fut un portrait ? demandai-je d’un air et d’une voix consternés. – Fiez-vous à mes yeux, répondit le vieillard. N’ayant vu dans votre miroir que le reflet du tableau, vous avez été plus facilement abusé par l’illusion d’optique ; et moi-même, quand j’étais à votre âge, j’aurais bien pu, grâce au feu de l’imagination, évoquer aussi à la vie un portrait de jolie fille !
— Mais la main et le bras remuaient pourtant ! m’écriai-je. – Oui, oui ! ils remuaient ; tout remuait ! » dit le vieillard en souriant encore et en me frappant doucement sur l’épaule. Puis il se leva et me quitta avec un salut plein de politesse, en disant : « Gardez-vous mieux des miroirs qui mentent aussi effrontément. Votre très humble serviteur ! »
Vous devez penser ce que j’éprouvai en me voyant traité de la sorte comme un visionnaire aveugle et insensé. Enfin, je me persuadai que le vieillard avait raison, et que mon esprit frappé avait seul fait les frais de cette illusion bizarre qui m’avait si honteusement mystifié.
Plein d’humeur et de dépit, je courus me renfermer chez moi, avec la ferme résolution de m’abstenir de toute pensée relative aux mystères de la maison déserte, et de ne plus fréquenter l’avenue fatale, au moins durant quelques jours.
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