Chapitre 3
Je fus fidèle à cet engagement, et comme il arriva en outre que des affaires pressantes m’obligèrent de consacrer mes journées à écrire, tandis que je passais mes soirées dans la société d’amis joyeux et spirituels, je fus nécessairement bientôt distrait complètement de mes chimériques méditations. Seulement il m’arrivait quelquefois de me réveiller en sursaut comme ébranlé par un attouchement étranger, et je me convainquais ensuite que ce n’était qu’un vif souvenir de ma vision et de la scène de l’avenue qui avait interrompu mon sommeil. Oui, même durant mon travail, même au milieu d’un entretien animé avec mes amis, cette pensée venait soudain m’assiéger tout à fait à l’improviste, et me faisait tressaillir comme une commotion électrique.
Pourtant, ces circonstances étaient rares et passagères, j’avais même consacré à un prosaïque usage domestique le petit miroir de poche qui m’avait si fallacieusement abusé. Je m’en servais pour mettre ma cravate. Un jour, comme il s’agissait de procéder à cette importante opération, la glace me parut terne et je soufflai dessus, comme cela se pratique, pour la rendre claire en la frottant après. – Tout mon sang se figea dans mes veines et tout mon être frémit d’une voluptueuse horreur ! ! Oui, c’est ainsi que je dois appeler la sensation qui m’accabla lorsque j’aperçus sur la glace où se jouait mon haleine, comme dans un brouillard bleuâtre, la céleste figure qui dirigeait sur moi son regard perçant et plein d’une amère tristesse…
Vous riez. – C’en est fait, vous ne voyez plus en moi qu’un visionnaire incurable ; mais riez, dites, pensez tout ce qu’il vous plaira ! Bref, je vis mon ange dans le miroir ; mais dès que l’empreinte de mon haleine disparut, la figure s’évanouit également. – Je ne veux pas vous fatiguer en vous énumérant toutes les réflexions qui se succédèrent dans mon esprit. Qu’il vous suffise de savoir que je ne me lassai point de réitérer l’expérience de l’haleine projetée sur le miroir, et que je réussis souvent à évoquer l’image bien-aimée, quoique parfois je fisse de vains efforts pour obtenir ce résultat. Et puis, je courais comme un fou dans l’avenue, et je me promenais devant la maison déserte en fixant mes regards sur les croisées, mais sans y voir paraître aucun visage humain.
Penser à elle faisait toute ma vie, j’étais mort à tout le reste ; je négligeais mes amis, mes études. Si cette vive préoccupation dégénérait quelquefois en rêverie moins pénible, en molle langueur, si la vision paraissait perdre sur moi de son influence énergique, cet état passager était bientôt compensé par des moments de crise, d’exaltation, auxquels je ne pense encore aujourd’hui qu’avec terreur.
Mais puisque je vous parle d’une affection mentale qui aurait pu me conduire à ma perte, vous ne devriez point, messieurs les incrédules, trouver là sujet de rire et de railler. Écoutez-moi, et comprenez ce que j’ai dû souffrir.
Souvent, ainsi que je vous l’ai dit, lorsque la vision fatale était sur le point de s’effacer, je me sentais tout à coup saisi d’un malaise physique indéfinissable, et la figure reparaissait à ma vue avec un éclat plus vif, un caractère de réalité plus tranché que jamais. Mais il me semblait ensuite, horrible illusion ! que cette figure de femme n’était autre que moi-même, et je me sentais enveloppé, comprimé par la vapeur répandue sur la glace. Une douleur de poitrine fort aiguë, puis une apathie extrême étaient constamment la suite de ces accès qui me jetaient dans un épuisement consomptif. Dans cet état, tous mes essais avec le miroir étaient infructueux ; mais quand j’avais recouvré mes forces, si l’image m’apparaissait encore distinctement, je ne puis nier que sa vue me faisait éprouver une sorte de jouissance particulière, et dont je n’avais jamais conçu l’idée.
Cette tension nerveuse continuelle influa sur ma santé de la manière la plus funeste. Je me traînais pâle comme la mort et exténué ; mes amis me crurent atteint d’une grave maladie, et leurs conseils multipliés me déterminèrent enfin à prendre garde à mon état. – J’ignore si ce fut à dessein ou par hasard qu’un de mes amis, étudiant en médecine, oublia un jour chez moi l’ouvrage de Reil sur les aliénations mentales. Bref, j’ouvris le volume, et sa lecture me captiva irrésistiblement. Mais quel fut mon effroi en me retrouvant dépeint trait pour trait dans le chapitre qui traite des fous à idée fixe ! La terreur profonde que je ressentis en me voyant sur le chemin de l’hôpital des fous m’inspira de sérieuses réflexions, et une résolution décisive que je me hâtai d’exécuter.
Je mis dans ma poche le miroir magique, et je courus chez le docteur K ***, célèbre par ses traitements et ses cures d’aliénés, et que distingue sa profonde intelligence du principe psychique de l’homme qui peut bien souvent causer ou même guérir des maladies corporelles. Je lui racontai tout sans lui dérober la moindre circonstance, et je le suppliai d’employer son art à me sauver du sort affreux dont je me croyais menacé.
Le docteur m’écouta fort tranquillement. Cependant je remarquai bien dans son regard un étonnement excessif. Il me dit enfin : « Le danger n’est pas encore aussi imminent que vous le croyez, et je puis vous garantir que nous le préviendrons complètement. Sans aucun doute, votre esprit est troublé par un dérangement funeste ; mais votre parfaite connaissance de la cause directe et positive de cette perturbation remet entre vos mains les armes propres à la combattre : laissez-moi votre miroir, appliquez-vous à quelque travail qui tende les forces de votre esprit, évitez l’avenue, travaillez dès le matin aussi longtemps que vous le pourrez, et ensuite, après une bonne promenade, livrez-vous à la société de vos amis, que vous avez pendant si longtemps négligée. Mangez des mets nourrissants, buvez du vin pur et généreux. Vous voyez que je veux seulement combattre votre idée fixe, c’est-à-dire l’apparition de cette figure à la fenêtre de la maison déserte, source de tout le mal, et qu’il s’agit de diriger votre pensée sur d’autres objets, tout en fortifiant votre corps. Secondez-moi donc loyalement dans ce but par vos propres efforts. »
Il m’en coûtait de me séparer du miroir. Le docteur, qui déjà s’en était emparé, parut le remarquer. Il souffla dessus, et me demanda, en me le mettant sous les yeux, si je voyais quelque chose. – « Pas la moindre chose », répliquai-je. Et cela était vrai. – « Soufflez vous-même sur le miroir », reprit le docteur en me le présentant. Je le fis, et aussitôt l’image miraculeuse m’apparut plus distinctement que jamais. « La voilà ! » m’écriai-je à haute voix. Le docteur jeta un coup d’œil sur la glace et dit : « Je ne vois absolument rien ; mais je ne vous cacherai pas qu’au moment où j’ai regardé j’ai ressenti une impression de terreur qui s’est pourtant évanouie aussitôt. Vous voyez que je suis tout à fait sincère, et que cela même doit me concilier votre confiance. Répétez encore une fois l’essai. »
J’obéis, tandis que le docteur, m’entourant de ses bras, appliquait la paume de sa main sur mon épine dorsale. La figure reparut, le docteur regardait la glace en même temps que moi. Je le vis pâlir, il me retira le miroir des mains, l’examina de nouveau, puis le serra dans son bureau, et revint vers moi après être resté durant quelques secondes silencieux et les mains posées sur son front. « Suivez exactement mes prescriptions, me dit-il. Quant à ces moments où vous croyez sentir votre propre moi hors de vous avec une vive douleur physique, je conviens qu’une aberration semblable me paraît fort incompréhensible, mais j’espère pouvoir bientôt vous en dire là-dessus davantage. »
Malgré la pénible contrainte qu’il fallut m’imposer, je mis une volonté ferme et invariable à observer strictement les recommandations du docteur, et quoique j’éprouvasse efficacement l’influence salutaire du régime prescrit et de ma constante application d’esprit à des objets étrangers, je ne fus pas cependant complètement délivré de ces terribles accès qui revenaient ordinairement à midi dans le jour, et à minuit avec bien plus d’énergie. Même au milieu d’une société joyeuse, au sein de l’ivresse et du plaisir, il me semblait souvent que des coups de poignard acérés et brûlants pénétrassent dans mon cœur, et toute la puissance de ma volonté était incapable de m’y soustraire ; j’étais obligé de me retirer et d’attendre le terme de cette espèce de défaillance.
Un certain soir, je me trouvais dans une réunion où l’on parla beaucoup de l’action des essences immatérielles, des phénomènes psychiques, et des mystérieux effets du magnétisme. On mit surtout en question la possibilité de l’influence à distance d’un principe spirituel ; on cita de nombreux exemples à l’appui, et un jeune médecin surtout, grand partisan du magnétisme, prétendit qu’il avait la faculté, comme plusieurs de ses confrères, ou plutôt comme tous les puissants magnétiseurs, d’agir de loin sur ses somnambules, uniquement par la force de sa volonté puissamment tendue. Tout ce qu’ont écrit à ce sujet Kluge, Bartels, Schubert et d’autres auteurs fut successivement reproduit. L’un des assistants, médecin fort distingué comme observateur judicieux, prit enfin la parole et dit :
« Le point le plus important à mes yeux est que le magnétisme paraît éclaircir en effet maint phénomène qu’avec notre répugnance habituelle à admettre aucune intervention mystérieuse dans les choses de cette vie, nous traitons indifféremment d’accident trivial et naturel. Au moins, cela doit-il nous prescrire plus de circonspection dans nos jugements. Ainsi, comment donc se fait-il que sans nul motif apparent soit intérieur soit étranger, et même en flagrante opposition avec le cours de nos idées, la fidèle image de certaines personnes ou même d’événements particuliers surgisse tout à coup dans notre esprit, sous une forme si vivante, si précise, et s’identifie tellement avec nous-mêmes, que nous en sommes frappés de stupéfaction. Voici un fait bien remarquable. Il arrive fréquemment qu’au milieu d’un rêve nous nous réveillons en sursaut, et que les images de notre rêve s’évanouissent dans l’abîme de l’oubli. Eh bien ! immédiatement après, un nouveau rêve vient nous offrir sous un aspect non moins surprenant de réalité une scène tout à fait indépendante du premier. Nous sommes transportés tout d’un coup dans des contrées éloignées, et nous nous trouvons en rapport avec des gens que nous avions complètement oubliés depuis bien des années. Bien plus ! ce sont quelquefois des personnes absolument étrangères, et que nous ne devons connaître que longtemps plus tard, qui s’offrent dans le même cas à notre rencontre. Cette exclamation familière à chacun : mon Dieu ! c’est étonnant comme il me semble déjà connaître cet homme ou cette femme ! je suis bien sûr d’avoir vu cette personne-là quelque part ! cette exclamation, dis-je, quand l’impossibilité de cette prétendue connaissance antérieure est évidemment démontrée, n’est peut-être due qu’aux souvenirs confus d’un des rêves dont je parle. Mais que diriez-vous s’il était prouvé qu’un principe intellectuel externe pût être le mobile de ces irruptions soudaines d’images inconnues qui se jettent à la traverse de nos idées d’une manière si brusque et si saisissante ? Que diriez-vous si une volonté étrangère avait la puissance, dans certaines conditions données, de provoquer en nous, même sans excitation matérielle, le pâtiment magnétique en absorbant en elle nos propres facultés agissantes ?
— Mais cela nous conduirait tout droit, l’interrompit quelqu’un en riant, à la doctrine des ensorcellements, des talismans, des miroirs magiques et autres superstitions extravagantes et grossières d’une époque non moins stupide qu’elle est vieille.
— Eh ! reprit le médecin, peut-on dire d’une époque qu’elle est vieille, et surtout la traiter de stupide ? Il faudrait donc faire le même reproche à toutes les époques où les hommes se sont permis de penser, et par conséquent à la nôtre aussi. C’est une bizarrerie étrange que de nier de propos délibéré des faits constatés souvent avec la précision et le sévère contrôle qui président à une enquête juridique. Pour moi, je suis loin de partager l’opinion d’après laquelle il n’y aurait pas même une seule clarté visible dans le sombre et mystérieux empire où réside notre esprit, qui nous puisse servir de guide ; mais au moins m’accordera-t-on que la nature n’a pas donné aux taupes plus d’instinct et de génie qu’à nous autres hommes. Eh bien ! tout aveugles que nous soyons, nous nous efforçons d’avancer en nous frayant comme elles des routes ténébreuses ; mais de même que l’aveugle sait reconnaître au frémissement du feuillage, au bouillonnement de l’eau qui s’épanche, l’approche de la forêt qui l’accueille sous ses frais ombrages, le voisinage du ruisseau qui le désaltère, et trouve ainsi à satisfaire ses désirs et ses besoins, de même pouvons-nous pressentir aux souffles mystérieux des esprits inconnus qui nous effleurent de leurs ailes, que nous approchons du but de notre pèlerinage, de la pure source de lumière où nos yeux devront se dessiller. »
Je ne pus me contenir plus longtemps. « Vous admettez donc, dis-je en m’adressant directement au médecin, la prépondérance d’un principe spirituel étranger capable d’assujettir notre volonté en dépit d’elle-même ?
— Je regarde cette influence, pour ne pas aller trop avant, répondit le médecin, non seulement comme possible, mais même comme entièrement homogène à d’autres opérations du principe psychique que l’état magnétique nous permet clairement d’apprécier.
— D’après cela, répliquai-je, on ne saurait non plus contester l’existence de démons malfaisants, exerçant sur nous une domination hostile ?
— Indignes prestiges attribués par la peur aux esprits déchus ! répartit le médecin en souriant. – Non ! ce genre de possessions diaboliques n’est pas à craindre. Et en général, je vous prie de ne voir dans mes arguments que de simples observations ; d’ailleurs, mon opinion personnelle est absolument contraire à l’admission d’un principe immatériel capable d’exercer sur un autre un empire irrésistible ; car je suis fermement convaincu qu’il faut, pour amener un tel résultat, l’action d’une influence immédiate de l’esprit dominateur, ou bien défaut d’énergie et de résistance de la volonté asservie.
— Maintenant, du moins, dit alors un homme âgé qui n’avait fait jusque-là que prêter une attention soutenue à la discussion, sans y prendre part, maintenant, monsieur, j’aurai moins de peine à entrer dans vos idées singulières sur des phénomènes dont il serait interdit à l’homme de pénétrer le mystère. Comme vous paraissez en convenir, s’il existe des puissances occultes et pernicieuses aux attaques desquelles nous soyions exposés, en revanche une anomalie, un vice quelconque de notre organisme spirituel peuvent seuls nous ravir le courage et la force de sortir victorieux de la lutte. En un mot, c’est une maladie réelle de l’esprit – le péché qui nous rend sujets à la domination du principe satanique. N’est-il pas remarquable que depuis les temps les plus reculés, ce soit celle de nos affections, qui remue et ébranle notre être dans ses plus intimes profondeurs, qui ait donné aux esprits infernaux le plus de prise sur l’âme humaine. Je veux parler des enchantements amoureux dont toutes les vieilles chroniques sont remplies. Il n’est aucun procès de sorcellerie qui ne présente quelque bizarre incident de ce genre. Encore aujourd’hui même, dans le code d’un état des mieux policés, il est question des breuvages d’amour, auxquels sont attribuées en effet des vertus purement psychiques, puisqu’ils produisent non pas seulement une excitation de vagues désirs, mais encore une séduction irrésistible au profit d’une personne déterminée. Je me rappelle, à propos du sujet qui nous occupe, un événement tragique arrivé il n’y a pas fort longtemps, et dont ma propre maison fut le théâtre.
» À l’époque où les troupes de Bonaparte inondaient notre territoire, je fus chargé de loger un colonel de la garde d’honneur du vice-roi de Naples. Il était du petit nombre de ces officiers de la soi-disant grande armée, que distinguait une conduite sage, noble et modeste. La pâleur mortelle de son visage, ses yeux pleins de langueur semblaient dénoncer une grave maladie ou une affliction profonde. Peu de jours après son arrivée, se manifesta l’espèce d’infirmité dont il était atteint. Je me trouvais précisément dans sa chambre lorsque je le vis tout à coup appuyer sa main sur sa poitrine, ou plutôt sur la région de l’estomac, en poussant de pénibles soupirs, et paraissant souffrir des douleurs aiguës. Bientôt il lui fut impossible d’articuler une parole, et il fut obligé de se jeter sur le sofa. Et puis, ce furent ses yeux qui perdirent la faculté visuelle, et il devint raide et immobile comme une statue. Enfin, il tressaillit subitement comme s’il se réveillait au milieu d’un rêve, mais ses membres affaiblis étaient incapables du moindre mouvement. Je lui envoyai mon médecin qui, après avoir essayé en vain de plusieurs remèdes, employa le traitement magnétique, et il parut en résulter un certain bien-être. Toutefois, il dut renoncer bientôt à cet expédient ; car il ne pouvait opérer l’assoupissement de son malade, sans se sentir accablé lui-même d’un malaise indéfinissable. Il avait du reste gagné complètement la confiance de l’officier. Celui-ci lui apprit que dans ces moments de crise extraordinaire, il voyait surgir devant soi l’image d’une femme qu’il avait connue à Pise ; il lui semblait alors que des regards brûlants pénétraient dans son intérieur, ce qui lui faisait éprouver d’insupportables souffrances, auxquelles il n’échappait que pour tomber dans un complet état de syncope. Il ressentait constamment, à la suite de ces accès, de sourdes douleurs de tête et une prostration générale, comme s’il eût abusé des jouissances amoureuses. Mais jamais il n’entra dans aucun détail sur les relations particulières qui avaient pu exister entre cette femme et lui. – L’ordre fut donné à son corps de marcher en avant. La voiture du colonel attendait toute chargée devant la porte ; il déjeunait, mais au moment où il portait à ses lèvres un dernier verre de Madère, il tomba de sa chaise avec un cri étouffé : il était mort ! Les médecins déclarèrent qu’il avait été frappé d’une apoplexie nerveuse.
» Quelques semaines après, une lettre à l’adresse du colonel me fut remise. Je n’eus aucun scrupule de l’ouvrir, dans l’espoir d’y trouver peut-être quelque renseignement sur la famille du colonel, et de pouvoir l’instruire de sa mort subite. La lettre venait de Pise, et contenait ce peu de mots sans aucune signature : “Infortuné ! aujourd’hui sept ……, à midi, Antonia, en embrassant avec des transports d’amour ton ombre imaginaire, est tombée morte !” Je consultai le calendrier où j’avais noté le jour et l’heure de la mort du colonel, c’était les mêmes que ceux signalés par le décès d’Antonia !… »
Je n’entendis plus rien de ce que le narrateur ajouta encore à son histoire ; car au milieu de l’effroi qui me saisit en reconnaissant mon état dans celui du colonel italien, je fus si douloureusement impressionné par le désir de revoir l’image de mes rêves, tellement subjugué par cette idée exclusive, que je me levai malgré moi, et courus comme un insensé à la maison déserte.
Il me sembla de loin voir briller des lumières au travers des jalousies fermées ; mais lorsque j’approchai, la lueur avait disparu. Dans le transport d’une passion effrénée, je me précipite contre la porte, elle cède sous le choc, et je me trouve dans le vestibule à peine éclairé et plein d’une vapeur épaisse et étouffante. Mon cœur battait violemment d’impatience et d’anxiété, quand soudain un cri perçant et prolongé poussé par une voix de femme retentit jusqu’à moi, et je ne sais moi-même comment je me trouvai presque immédiatement dans un salon brillamment éclairé par un grand nombre de bougies, et somptueusement décoré dans le goût antique de meubles dorés et de superbes vases du Japon. Des nuages bleuâtres exhalaient autour de moi une forte odeur aromatique.
« Oh bienvenu ! bienvenu, mon tendre fiancé ! – l’heure approche, la noce se fera bientôt ! » – Ainsi s’écria hautement la même voix de femme que j’avais entendue, et de même que j’étais arrivé dans le salon sans savoir comment, j’ignore comment il se fit que je vis tout à coup devant moi une grande et jeune femme richement vêtue, qui s’avançait à ma rencontre les bras ouverts, en répétant sur un ton perçant : « Sois le bienvenu, tendre époux ! » Mais alors je distinguai une figure jaune et ridée, portant les affreux stigmates de la décrépitude et de la folie, qui fixait sur moi des yeux hagards. Je reculai en chancelant, frappé d’une terreur profonde ; mais comme si le regard enflammé d’un horrible serpent à sonnettes m’eût fasciné, je ne pouvais détourner moi-même les yeux de cette vieille hideuse à voir, et je restai cloué au parquet.
Elle s’approcha plus près encore de moi, et je crus alors m’apercevoir que ce visage si laid et si vieux n’était qu’un masque de crêpe fort mince, et sous lequel se dessinaient les traits purs et charmants de la céleste image du miroir. Je sentais déjà le contact des mains de ce fantôme, lorsqu’en jetant un cri glapissant elle tomba par terre à mes pieds, et j’entendis une voix derrière moi s’écrier : « Hou, hou ! – Le diable vient-il encore une fois faire son ménage de bouc avec votre seigneurie ? Au lit, au lit ! ma gracieuse donzelle ! ou sans cela gare les coups ! gare les étrivières ! »
Je me retourne avec promptitude, et je reconnais le vieil intendant en chemise, faisant voltiger au-dessus de ma tête un fouet de postillon. Il s’apprêtait à en frapper la vieille, qui se débattait par terre en gémissant. Je m’élançai pour arrêter son bras ; mais lui, me repoussant vigoureusement, s’écria : « Mille tonnerres, monsieur ! la vieille sorcière vous aurait étranglé sans mon intervention. – Sortez, sortez, sortez ! »
Je me précipitai hors du salon, et je cherchai, dans l’épaisseur des ténèbres, à retrouver la porte extérieure, mais en vain. J’entendis alors siffler les coups de fouet et les clameurs de désespoir de la vieille. Je songeais à crier au secours, lorsque le sol manqua sous mes pieds, et je dégringolai le long d’un escalier, au bas duquel je me heurtai si rudement contre une porte, qu’elle s’ouvrit, et que je tombai tout de mon long sur le plancher d’une petite pièce où brûlait une bougie. Au lit défait, qu’il semblait qu’on vînt d’abandonner, à l’habit couleur café brûlé étendu sur une chaise, je reconnus à l’instant que c’était la chambre de l’intendant.
Peu d’instants après, on descendit l’escalier avec précipitation. Le vieil intendant ouvrit la porte et se jeta à mes pieds. « Au nom de tous les saints ! me dit-il d’un ton suppliant et les mains tendues vers moi, qui que vous soyez, de quelque manière que son excellence la vieille sorcière endiablée vous ait attiré ici, gardez le silence sur la scène de cette nuit, je vous en prie : autrement, je perds ma place et mon pain ! – Sa seigneurie timbrée a reçu une bonne correction et est garrottée dans son lit.– Allez donc dormir, mon très digne monsieur ! allez vous reposer bien tranquillement et sans bruit. Oui, oui ! faites cela bien gentiment ! une belle et chaude nuit de juillet ! point de clair de lune, à la vérité, mais la lueur propice des étoiles ! – Là ! une bonne et heureuse nuit ! »
Tout en parlant ainsi, le vieillard s’était relevé, avait pris un flambeau, m’avait fait remonter l’escalier, et m’avait poussé jusqu’en dehors de la maison, dont il verrouilla solidement la porte.
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