‹ Contes fantastiques Tome VIChapitre 64 sur 159 · Berganza

Berganza

Mon cher ami, durant ma vie, déjà passablement longue, j’ai reçu maint et maint bienfait, dont j’étais indigne peut-être, et je garde un souvenir reconnaissant de chaque plaisir ou de chaque bonne aubaine que m’ont procurés sans intention celui-ci ou celui-là ; remarque bien : j’ai dit sans intention ! Il y a selon moi beaucoup à dire sur ce que vous appelez faire du bien. Celui qui me gratte le dos ou me chatouille délicatement les oreilles, ce qui me fait toujours éprouver un bien-être indéfinissable, ou bien celui qui me gratifie d’un bon morceau de rôti pour s’amuser à me faire rapporter sa canne lancée loin de lui, et quelquefois en pleine eau, ou pour m’engager à faire le beau en m’asseyant sur mes pattes de derrière (manœuvre que je hais mortellement), penses-tu que l’un ou l’autre passe à mes yeux pour m’avoir fait du bien ? C’est un prêté-rendu, un échange, un contrat où il ne peut être question ni de bienfait ni de gratitude. Mais le crasse égoïsme des hommes fait que chacun se borne à proclamer avec vanterie ce qu’il donne, et rougit de mentionner ce qu’il reçoit, de sorte qu’on voit souvent deux individus s’accuser réciproquement d’ingratitude au sujet de la même transaction. – Mon ami Scipion, qui n’avait pas non plus toujours bonne chance, était dans le temps au service d’un riche paysan, homme inculte et brutal, qui le laissait fort souvent à jeun, mais ne lui épargnait pas les coups de bâton. Un jour Scipion, dont le défaut capital n’était certes pas la gourmandise, uniquement poussé par la faim, avait vidé une terrine de lait à sa portée, et le paysan qui le surprit commença par le battre jusqu’au sang. Scipion s’enfuit précipitamment pour échapper à une mort certaine, car le rustre vindicatif s’était emparé déjà d’une fourche de fer, et il traversa le village à la course. Mais en passant devant l’étang du moulin, il vit tomber dans les flots le fils du paysan, un enfant de trois ans qui s’amusait à jouer au bord de l’eau. Scipion, d’un bond rapide, s’élance dans l’étang, saisit avec ses dents l’enfant par ses vêtements, et le rapporte sain et sauf sur l’herbe du rivage, où bientôt il reprit ses sens en souriant à son libérateur et le caressant. Alors Scipion reprit bien vite son élan pour s’éloigner à jamais du village. Vois-tu, mon ami, c’est là ce qui s’appelle un service rendu par pure amitié. Pardonne-moi de ne pas m’être rappelé tout d’abord un trait semblable chez un homme.