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Chapitre 16 La « long trail » ou l’inquiète paternité

La braguette ajustée par trois épingles de sûreté (aucune femme n’y a mis la main depuis des mois), le lumberjackdescend des bois à la recherche d’un village. À deux jours du chantier, la hache cogne encore à ses oreilles : pour s’être ainsi engagé sur la grand’neige, ce Jean-Marie Bouchard n’a pas attendu que la saison de l’encoche eût pris fin.

Pourtant, il ne répond pas à un besoin de femme. Il ne rêve pas d’un village tout caleçon dehors, à bout de perche sur la corde à linge ; d’un village pavoisé en son honneur. Comme il arrive à ceux qui ont soif, aucun de ses crachats n’est gras. Son chèque de temps,il ne l’a point discuté, puis roulé en boule dans sa blague à tabac, afin qu’il pût le présenter discrètement au barman du prochain village. Ses pipes de rechange ne sont pas encore rognées, ni sa pipe en écume de mer, celle des dimanches, n’est craquée.

N’empêche qu’avec une paye ébréchée de trois semaines (comme si la main d’une femme y était passée), le bûcheron a chaussé la raquette bien avant que la hache eût changé le paysage des arbres sur le dernier coteau du chantier. Cependant, trois semaines d’attente, trois semaines de fin d’hiver, et Jean-Marie Bouchard serait rentré chez lui comme un monsieur.Dans les cabanes flottantes qu’entraînent les cages de billots à l’heure de la drave, le lendemain de la débâcle, il eût été bien au chaud… et avec une pleine paye dans sa poche.

Maintenant, le lumberjackvoyage sur la croûte. Qu’il passe à travers une giboulée de mars, c’est prendre, et il le sait, le risque d’avoir à se faire amputer les deux jambes, de n’être plus qu’un voisin de rienjusqu’à la fin de ses jours.

Ce projet d’un retour sur les neiges à l’époque des giboulées de mars, le bûcheron l’avait conçu en comptant sur ses doigts. C’était un soir de campement où chacun lissait sa propre chemise à la lueur des fanaux : l’heure du courrier dans les villages. (Ici, on se donne des illusions.)

Qu’il sût lire ou non, Jean-Marie Bouchard savait pour le moins compter jusqu’à neuf. Dans la nuit vide au bout du monde, une nuit de fanal bien méché, où la flamme est immobile si la porte et les fenêtres du camp sont bien calfatées ; dans cette nuit aux idées fixes, Jean-Marie Bouchard, couché sur le dos et les pieds hors du pliant, avait compté mentalement jusqu’à neuf.

Ce chiffre neuf, changez-le en mois et comptez à partir de mai ou de juin, peut-être bien de juillet, et le chiffre neuf se fixera sur mars, le mois des giboulées. Ce chiffre neuf, peut-on l’abandonner au bout du monde, seul dans la nuit du fanal ? Jean-Marie Bouchard était revenu sur ses doigts jusqu’au pouce, ce pouce maudit de mai, de juin ou de juillet peut-être bien, ce pouce numéro un, ce pouce immobile et la tête en haut, ce pouce debout sur les doigts repliés, debout sur un poing qui s’était contracté.

Et, pour avoir calculé sur ses doigts sa paternité prochaine, ou sa paternité d’hier, peut-être bien sa paternité menteuse, le bûcheron de la long trail,quand il était monté, le lendemain, sur la grand-neige, sa démarche avait eu la lourdeur d’une femmepleine.

Maintenant, dans l’oreille du bûcheron, la hache cogne encore à deux jours du chantier.

Pour rejoindre Jean-Marie Bouchard, vous suivrez, à moins que la poudre des vents ne l’ait recouverte, la trace de raquette qu’il a posée sur la grand-neige, – la trace d’un pied palmé. Tous les mille pas, le voyageur crache à gauche, puisqu’il tient à droite, contre sa gencive du haut, sa mâchée de chique.Au fond de la vallée qui descend du Nord sur la grand-neige, vous suivrez Jean-Marie Bouchard à la piste comme l’on suit un gibier blessé.

Le troisième jour, le soleil qui l’avait ébloui près du chantier, à la sortie des bois, s’est lentement obscurci dans la matinée. Au fond de la vallée lumineuse, ce moment est toujours à craindre. Jean-Marie Bouchard n’a point négligé de noircir au charbon de bois le haut de son visage. Il connaît la réverbération des blancheurs ; il porte souvent le bout de sa mitaine vers l’une de ses poches pleines de suie.

Maintenant qu’il ne distingue plus son ombre, est-ce le soleil qui se couvre avec la promesse d’une giboulée de mars ? Maintenant que son ombre ne marque plus l’heure sur les neiges, et de quoi faire le point de sa course, dès que la poudre des vents lui cache la grande ligne du fond, le bûcheron doit-il s’en prendre à l’éblouissement ou à ses propres yeux ?

Depuis le milieu de la matinée, ce troisième jour, la vallée s’était assombrie. L’homme qui la suivait par instinct avait marché sans ombre. Jean-Marie s’était tout simplement laissé distraire par le pouce dans sa mitaine et les premiers doigts qui mènent au chiffre fatidique de neuf. Ce troisième jour avait baissé à son insu.

Maintenant qu’il reconnaît le temps écoulé ; qu’il a mangé à même sa brique de lard ; qu’il repose enfourné dans le sac déplié pour la nuit, enfourné dans la fosse ouverte des neiges et de moitié dans le sommeil ; maintenant que sur la butte ses raquettes sont debout et croisées contre la poudre des vents que l’aube soulèvera, voici que revient l’idée fixe, l’idée venue de la nuit vide au bout du monde et du fanal pendu aux solives.

Jean-Marie Bouchard revoit le mois de juillet ou de juin. Un ruisseau coule de biais en trois sauts sur sa terre : c’est un ruisseau à trois tons. Derrière la maison, du côté sud, on n’entend pas le ruisseau. Au milieu d’une nuit lourde, il avait perçu des bruits de pas sur les feuilles non encore brûlées du dernier automne ; on aurait dit les premières gouttes de pluie sur les feuilles. C’était du côté sud. Le bûcheron se revoit seul au lit. Sa femme avait repoussé les couvertures sans faire geindre le sommier. Elle était revenue du bout de la terre,comme on disait chez les Bouchard, puis elle avait dormi d’un souffle régulier jusqu’au matin.

« Le bout de la terre,monologuait maintenant Jean-Marie, on sait que tout le monde s’y rend la nuit quand c’est obligatoire. Mais, on en revient vite, surtout les nuits noires. Puis on revient par le côté ouest de la maison et, si l’on est peureuse comme la Noiraude, on prend un fanal pour aller au bout de la terre.Et son souffle jusqu’au matin, de se dire Jean-Marie, il ne ressemblait pas, non plus, au souffle de la Noiraude, quand la Noiraude est endormie. »

Que sa femme, en mars, dût acheter des sauvages,Jean-Marie Bouchard ne l’ignorait pas en fin d’octobre, au moment de s’engager dans les lumbersdu Nord. Sa paternité ne l’avait pas inquiété longtemps. Quelques gouttes de pluie sur des feuilles mortes, même si la pluie cette nuit-là n’était pas tombée pour de bon, pouvaient-elles en imposer à un homme déjà fier de sa paternité prochaine ?

Mais sur les coteaux, pendant les mois de privation, parmi les hans du travail, le souvenir de certains plaisirs haletants s’était précisé. Un mois après la nuit des feuilles, pourquoi la Noiraude d’habitude si peu friande s’était-elle, sans provocation, montrée aussi gourmande qu’au lendemain d’un retour de chantier ? Ses hans évoquaient le travail. C’était le han, Bouchard se rendait compte aujourd’hui, le han d’un pelleteur qui s’empresse de recouvrir quelque forfait, ou le grognement d’un chien qui gratte la terre pour cacher ses crottes.

Dans la nuit du fanal aux idées fixes, l’inquiète paternité de Jean-Marie Bouchard s’était manifestée sous un aspect nouveau. De telles redoutances,seules des compensations pouvaient les embrouillerdans son esprit. L’enfant déjà dans les langes, c’était le passé vieux déjà de neuf mois, un passé qu’il fallut reconstituer en remontant sur les doigts jusqu’au pouce maudit de juin ou de juillet. L’avenir compensateur, où était-il ? Il était là-bas, à cinq jours de marche, au bout de la neige, dans un village encore déserté en mars par tous les hommes valides ; il était là, dans la chambre d’une femme qui relève de couches. L’avenir, c’était le projet d’un nouvel enfant à naître au bout des neuf mois prochains ; c’était la naissance d’un autre qui fût, sans aucun soupçon, le fils de Jean-Marie Bouchard. L’inquiète paternité doit faire place à une paternité sereine.

Ainsi avait pensé le lumberjack,dans la nuit du fanal aux idées fixes. Et, maintenant, au chaud dans un sac sous la menace d’une giboulée de mars, si Jean-Marie Bouchard pensait de même, c’était qu’il avait décidé, dût-il en perdre les deux jambes, d’être le premier des hommes valides à descendre des bois cette année et que sa femme, cette fois prochaine, achetâtde lui, Jean-Marie Bouchard.

Maintenant, le quatrième jour se lève en retard. Une giboulée de mars dès l’aube vient de l’envahir. La poudre des vents est en bourrasque : le fond de la vallée remue comme un fleuve en débâcle. Elle descend du Nord, la giboulée de mars. Elle fauche dans le vide un pays sans herbage et soulève quand même la poussière d’une moisson illusoire. L’homme aux pieds palmés ne sait pas si la raquette a touché le fond, ou si elle s’appuie sur des remous. La giboulée qui descend du Nord lui permet de la suivre, mais elle lui a confié les guidons d’une bête en course le mors aux dents. Le voyageur emporté tire de tout son poids vers l’arrière, les bras tendus vers l’avant comme s’il protestait en sens inverse. L’homme ne doit pas tomber sous le poids du vent. Sa chance est d’être debout, la tuque enfoncée jusqu’au menton. Par les mailles de cette laine, il saura suffisamment de visu qu’il n’y a rien à voir. C’est par les mailles aussi qu’il peut respirer. Si l’homme tombe, il dormira de fatigue et il pleuvra peut-être… (Souvent, c’est par une pluie abondante et subite que s’achève la giboulée et sur une autre poussée de froid. La nouvelle formation d’une croûte sur les neiges ne manquejamais un homme épuisé par quatre jours de raquette.)

Jean-Marie Bouchard sait tout cela et s’y conforme. Il sait de plus qu’il n’est pas seul dans la tempête. Par les mailles de laine, il vient d’apercevoir à sa hauteur, dans la bourrasque, un être en marche et qui le mime. Si le lumberjackBouchard incline sa course vers l’autre, celui-ci change de même la sienne pour garder ses distances. Sans le devancer ni tirer de l’arrière, l’autre l’a vu et l’évite. Tous les deux, la tuque recouvre leur visage. Le même vent les a saupoudrés. Lequel contrefait l’autre ? Qui est le double de l’autre ? Maintenant, si l’un s’arrête pour souffler, l’autre fait de même. Ils repartent ensemble du même pas, par le pied droit. Ils frappent de la même main sur la même cuisse. Ils morvent de la même narine. Jusqu’ici, ni l’un ni l’autre n’est tombé.

C’est à présent qu’ils vont s’entendre marcher sur trois pouces de grêlons. Jean-Marie Bouchard attendait cet instant. S’il s’est mis à douter de ses yeux derrière les mailles de laine, ses oreilles ne pourront, à la prochaine accalmie des vents, le tromper de nouveau. Il saura si l’autre descend comme lui vers la Noiraude. Il saura s’il doit tuer l’autre, ou si l’autre songe à le tuer lui-même.

Parmi les grêlons qui tombent droits, il s’arrête pour écouter la raquette de l’autre et son fracas. L’adversaire rendu invisible par le rideau des perles aurait-il changé de course ? A-t-il deviné ses intentions ? Cette fois, il aurait fallu une coïncidence puisque l’autre ne le voit ni ne l’entend, enveloppé qu’il est dans son propre fracas de marcheur sur les grêlons !

Rien, maintenant, que la rumeur cristalline des grêlons.

— Qu’il s’écarte !songe Bouchard. Si la Noiraude le pleure, je saurai bien en rire moi-même et le prochain enfant sera gai !

Sous la tuque de laine, le bûcheron pourra rire jusqu’aux larmes de la bonne farce et retrouver ainsi ses yeux. Le sel de son hilarité lui permettra en plus de corriger sa course, car il zigzague sur les grêlons du 22 mars.

Un clocher n’est jamais seul dans la plaine.

Pour un lumberjack,qu’il descende comme un monsieurpar la rivière sur la cage des bois flottés ; que plus avant il descende sur la grand-neige ; qu’il traîne de la raquette, ou que ses mains soient gelées au manchon d’un attelage de chiens ; qu’il ait voyagé seul ou par équipe ; qu’en forêt, il ait été maître de son feu et le maître d’une meute de loups ; qu’une giboulée de mars l’ait estropié ; qu’il porte une gangrène ou une simple ampoule à ses pieds ; qu’il soit nouvellement manchot, ou cul-de-jatte à l’arrière d’un traîneau à provision ; qu’il ait un bras en écharpe pour un seul doigt amputé par la hache ; quel que soit son numéro de série sur la liste de paye des lumbers ;pour un lumberjack,toujours un clocher fera le point d’une taverne dans la vallée. Toujours, dans les maisons adjacentes d’un clocher ou d’une taverne, une femme aura passé l’hiver sans homme valide. Toujours, la première maison du village, celle dont la fenêtre arrière entre deux sapins porte un store baissé contre le territoire nordique, toujours cette maison abrite quelque voisin de rienoù l’on peut entrer sans frapper.

Cette année, bien qu’il chancelât, le premier homme que l’on vit descendre des bois avait gardé le milieu de la grande rue et sans porter son regard sur la taverne.

— Il a bu un moonshine !remarqua le barman qui changeait de tablier sur le seuil de sa porte.

Et quand ce même bûcheron est remonté sur la grand-neige, à l’autre bout du village, une volée d’outardes – la première de la saison – avait amplifié par ses cris, dans un ciel neuf, le fracas d’une raquette sur la croûte cassante.

L’année suivante, Jean-Marie est rentré du Nord comme un monsieurdans son village, et avec une pleine paye en poche.Aucune maison ni taverne, comme en mars dernier, ne l’avait retenu. Sa famille n’a point augmenté puisqu’il porte, maintenant, le surnom de Bouchard-le-Veuf. La Noiraude est morte à son quatrième mois de grossesse.

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