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Chapitre 17 L’ivrogne du village ou la méprise

Dans un fossé, l’ivrogne du village avait dormi son dernier sommeil d’ivrogne ! La mort s’était approchée avant qu’il s’éveillât, qu’il eût demandé à boire ! Cette abstention lui valut que l’église ouvrît ses portes, sous condition : que la taverne, par rancune, fermât les siennes, le matin des obsèques. Ainsi le voulait le protocole, selon un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.

Non que le village eût manqué d’ivrognes, mais celui-là qui devait en être le champion était survenu, il y a dix années, par le chemin du Roy, un lendemain de pluie, et il fut bien accueilli. Nu-pieds et en redingote, sans bâton ni besace, il avait tenu le milieu du chemin où ses saluts, de la main gauche, lui donnaient grand air !

Il avait d’abord annoncé que sa barbe était garnie de poux domestiqués. Son effet fut anodin, mais il se reprit. Dans la taverne, où il se versa avec emphase un verre de bière, le collet de mousse s’était maintenu au fond du verre ! Il l’avait alors avalé d’un trait pour ne plus dessaouler !

L’ivrogne du village sentait la tonne, comme d’autres sentent des pieds. Il puait même à contre-vent ! C’est de naissance, affirmait-il, sans qu’il fût pour cela fils d’hôtelier. Cette vantardise, il ne la pratiquait qu’au début du mois, des matins où son chèque de « retour du front » n’était pas encore épuisé. Pour obtenir ses crédits de fin du mois, il soutenait qu’il avait senti l’enfant-de-chœur jusqu’à vingt ans !

L’ivrogne du village était mort au commencement du terme.En lavant son corps par conscience, on lui découvrit un bout de testament collé sur la poitrine. À six de ses amis qui avaient pratiqué, mais sans y parvenir, « le collet de mousse au fond des verres », il laissait de quoi mouiller leur chagrin puis une autre somme découverte sur lui, pour son inhumation au cimetière de la grande ville, dans un terrain de famille dont il était le dernier descendant. On apprit alors qu’il s’appelait Olivier Saint-Hubert.

Olivier avait été un bon ivrogne. Ses amis en convinrent pendant la veillée du corps. Titubant sans rien casser, il ne tombait que pour dormir. Jamais on ne le vit demander, d’une voix d’enfant, du parégorique au pharmacien. Toujours il avait dormi, couché en rond et sans bruit : on devinait qu’il dût être de famille, fils à papa, mais dont le papa fût mort trop tôt.

Il fut décidé que les six se tinssent le lendemain, et qu’ils l’accompagnassent sur la montagne de la grande ville.

Le jour des obsèques, il pleuvait. De l’hôtel à l’église, le corps dut être porté en passant par le trottoir de bois. La rue, eût dit un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, c’est bon pour les gens de biens ! Le cercueil était large et le trottoir, de quatre planches. Pour rendre hommage à l’ivrogne du village, les passants devaient céder le pas, puis saluer ses restes les pieds dans l’herbe trempée, ou dans la glaise molle.

Pendant le service, les six porteurs, leur billet de chemin de fer en poche, tremblaient des mains à l’arrière du temple. (La taverne était close !) Le bon vin de la messe leur faisait envie. (La taverne était close !) Dans le jubé, le choral manquait de crachats. (La taverne était close !) À l’heure du sanctus, la cloche mise au pas méditait mal. (La taverne était close !) Les jours de pluie, le bedeau boitait. (La taverne était close !) À chaque volte-face de l’officiant, les porteurs fermaient les yeux. Ils durent céder avant la fin. Par respect pour ce jour, où leurs responsabilités étaient grandes, le pharmacien leur remit du « Pain Killer ». Puis ils se rendirent à la station du chemin de fer : des profanes avaient dû parachever, après le service, la mission des porteurs.

Le « Pain Killer » ne produisit son effet qu’à la station. Ils furent fiers que l’on mît tant de ménagements à manipuler leur colis. Le plus âgé des six, qui connaissait la ville, et qui portait l’argent du voyage, voulait qu’on lui confiât l’honneur de planter le dernier clou du double cercueil. Un autre, à la suggestion des cinq, copia sur un calepin les inscriptions colorées du couvercle. Les papiers d’enregistrement les réjouissaient comme des diplômes dont on leur remit les talons.

Le mauvais temps apportait sa contribution au deuil d’Olivier. On est plus en noir avec un parapluie, et le train sortit du bois portant une moustache de vapeur blanche, mais rabattue.

Dans le wagon des bagages, l’ivrogne du village était devenu plus impersonnel. Il ne se fût pas reconnu parmi les malles et les caisses. Il n’avait jamais aimé les chiens et ses compagnons ne virent pas qu’une poignée de son cercueil servît, pendant le trajet, de point d’attache.

Au fracas respectueux des closes d’arrivage, en gare de la grande ville, la délégation descendit du train pour se trouver confondue, sur le quai, avec un groupe en haut-de-forme et s’alignant déjà pour escorter les restes d’Olivier. Du coup, les amis ont perdu toute contenance. Le « cinq demiard », que l’hôtelier du village leur avait abandonné, au départ du train, s’est changé en eau dans leur estomac. Plus de serrement de tempes. Et cette chaleur au bout des doigts ! Mais ils avaient quand même emboîté le pas.

Comment ces individus, bien qu’étonnés et se parlant anglais, eussent pu renier, en rejetant les six amis d’Olivier, le passé d’un homme qui fut sans doute quelqu’un. C’eût été faire injure au village dans lequel Olivier avait vécu pendant dix années ; au village où il était mort ; à l’église même de ce village qui l’avait accueilli malgré les frasques de l’ivrogne ; au village en un mot qui ne connaissait rien de lui ; qui l’avait porté au chemin de fer, puis fait reconduire jusqu’à sa dernière demeure. L’hôtel du village eût aussi mal digéré l’affront, car les délégués avaient à leur tête le premier garçon de sa taverne : un commis vieux d’une expérience de vingt-deux ans : l’âge de l’hôtel.

Avant qu’ils l’eussent demandée, une voiture de louage vint s’ajouter au cortège, le long du trottoir. Il pleuvait. À l’étouffée, derrière les vitres de la voiture, les villageois, dégrisés, avaient mauvaise haleine. Malgré le nombre des tavernes rencontrées sur le parcours, la voiture, invincible, suivait. Chez les taverniers, de petites portes s’ouvraient dans les deux sens, des petites portes en jupon, et qui ne laissaient voir des buveurs que les jambes. De quelle société de tempérance le chauffeur de la voiture appartenait-il ? Olivier Saint-Hubert, puisqu’il s’appelait ainsi, Olivier qui eût sans doute vendu son propre corbillard pour prendre un coup, cet Olivier avait-il prévu que l’on pût, avec son propre argent, les faire pâtir à ce point ? Peut-être bien ! Un homme capable de faire tenir de la mousse de bière au fond d’un verre rempli jusqu’au bord ; un homme capable de vivre pendant dix années avec des amis, sans jamais parler de son passé ; un homme que des gens riches ont respecté jusqu’à lui faire un cortège de roi ; qui s’endette avec son hôtel toutes les fins du mois, de quoi cet homme, même s’il est Olivier Saint-Hubert, n’est-il pas capable ?

Dans cette ville aux clochers innombrables, et qui porte son cimetière sur une montagne, comme une casquette sur sa tête, la délégation endurait, en ce moment, le martyre de la multiplication des tavernes ! Que dire en plus des panneaux-réclame de brasseries et que la sortie de la ville amplifiait sur le parcours !

Comme il faut souffrir pour mourir ! La vue du cimetière augmenta leur supplice. Sans symétrie, les monuments rappelaient ici le beau désordre d’une table de taverne, à l’heure de la fermeture.

— Des bouteilles ! clama le plus faible des assoiffés. – Et il avait levé les mains au-devant du mirage.

Il est heureux que les voyageurs n’aient pas poussé plus avant leurs constatations. Le parapluie serré entre les jambes, l’œil vitreux et le lobe de l’oreille vidé de sang, ils avaient atteint cette période de gueule-de-bois où l’on ne peut ni trembler des mains, ni voir, ni prévoir, mais attendre… Dans les tavernes des grandes villes, tous les matins, on trouve des buveurs de race qui attendront ainsi, sans impatience, l’inconnu qui ouvrira la série quotidienne des traites.

C’est heureux, disons-nous, et pour les délégués, et pour le curé de leur village, qu’ils aient ainsi atteint l’hypnose, car ils auraient reconnu que le convoi funèbre fît son arrêt final dans un cimetière protestant, à la porte du four crématoire. Ils eussent alors convenu, malgré une amitié de dix ans, que seul le feu fût bon pour un type comme Olivier ; que leur curé s’était montré à la hauteur de son rang, le matin même, en ouvrant son église non sans quelque réserve.

Le cercueil fut à peine posé par terre qu’une jeune inconnue, quittant son parapluie, s’était précipitée avec hystérie vers la dépouille, pour appliquer ses lèvres sur les inscriptions du couvercle. Les voyageurs eussent alors traité l’ivrogne « de sale cochon pour les créatures ! ».

Dès que le cortège se fut arrêté devant le four – qu’ils avaient pris pour une chapelle, ou pour un caveau –, la mission des six tirait sur la fin et ils l’avaient écourtée en rebroussant chemin vers la ville.

Sans leur parapluie qu’ils n’ouvrirent pas, mais qui les classait quand même parmi les vivants, le gardien du cimetière les eût pris, sur le gravier de la descente, pour des morts mal tués par l’embaumeur.

Au débit, qui porte le nom, à l’entrée de la ville, de « First and Last Tavern », c’est là qu’un certain Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, attiré vers la ville par ses affaires, rencontra ses compatriotes, à une heure avancée de la nuit. Avant et après s’être versé à boire, il dut leur répéter, en les secouant, car ils étaient encore faibles, que la dépouille d’Olivier Saint-Hubert attendait en gare qu’on l’eût réclamée, papiers d’enregistrement à l’appui, et que la délégation s’était probablement ralliée à un autre cortège, dès l’arrivée du train, et qu’au wagon des bagages on avait transporté deux cercueils.

Dans l’entrepôt de la gare, où l’aération ne se pratique pas, les jours de pluie, le coffre d’Olivier Saint-Hubert sentait la tonne.

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