Chapitre 18 Le dernier des Ouellette
Avait-on jamais pensé, à le voir autrefois si craintif, si peu doué pour la navigation, que le jeune Ouellette pût d’abord obtenir, selon la tradition des siens, un certificat de pilote fluvial, et qu’il dût interrompre sa carrière, en accomplissant un exploit dont l’éclat se retrouve, aujourd’hui, dans la postérité du nom des Ouellette ?
Bien que son grand-père, l’homme au parapluie, fût le premier à résoudre les difficultés du Sault Saint-Louis ; le premier à tenir la roue des bateaux qui le franchissaient et que le fils, des années, remplaçât le vieux marin dans les timoneries aux portes soigneusement closes, il fallut à la fin que le jeune intervînt, sans quoi le nom des Ouellette ne serait pas devenu inséparable des « rapides ».
Pourtant, les données de cette navigation restèrent dans la famille. Et l’avènement du jeune Adrien dans les lignes régulières ne renouait nullement la tradition des Ouellette, puisque, depuis la baisse des niveaux, le saut des rapides Saint-Louis était aux bateaux interdit. Les anciens habitués des rapides n’avaient pas à ce point oublié le grand-père et le fils Ouellette, pour que la nouvelle recrue, parmi les pilotes des lacs, vînt rafraîchir davantage la vieille aventure. Que de fois les voyageurs, agrippés aux bastingages, avaient levé les yeux vers le pont supérieur ! À la roue, dans le désordre des rapides, le père d’Adrien était aussi beau que l’ancêtre !
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Le Sault Saint-Louis, dit les rapides de Lachine, est formé de l’abaissement du fleuve entre le lac Saint-Louis et le port de Montréal. Sur une distance de trois lieues, le Saint-Laurent, de toute sa largeur, tombe en trois sauts. Il jaillit, bouillonne, se roule et, en donnant de la voix, se creuse entre les attributs modernes de l’île de Montréal et la réserve indienne de Caughnawaga. Ces eaux, dont le tumulte est grand et la neutralité inviolable, séparent deux civilisations. C’est, au large d’un port de mer et qui offre aux océaniques, à trois cents lieues de l’Atlantique, des bassins en forme de havre les plus calmes du monde, que les rapides viennent s’aplanir. Des Grands Lacs, ils apportent les activités des plaines de l’Ouest : dans le port, les poussières céréales flottent sur l’eau morte au pied des silos.
Le canal, qui permet aux vaisseaux plats des Grands Lacs d’atteindre le port de Montréal, escalade ses écluses et gravit, dans les terres de l’île, la pente des rapides. En face de Lachine, à la tête du Sault Saint-Louis, la jetée du canal porte un défi aux premiers courants des rapides. Et si, dans le calme de Montréal, les goélands n’éveillent même pas les mâtures, si les sonneries maritimes ne rivalisent point, dans le soleil, avec les clochers de la ville, ici, à Lachine, les phares que brandit la jetée du canal rappellent, aux grandes eaux des lacs, la présence océanique de Belle-Isle et de Cabot.
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C’est à Lachine, à l’entrée du canal, non loin des courants, que le petit-fils des Ouellette a grandi.
De santé délicate, le jeune Adrien passa son enfance dans une fenêtre, au second. L’escarpement du canal et ses eaux profondes l’avaient toujours effrayé, mais le grand fleuve, par-dessus les toits, le rassurait. Le front contre la vitre, il vivait dans le faîte des arbres et jamais enfant n’entendit plus qu’Adrien parler de navigation. Tous les soirs, dès la brunante, le phare de la jetée allumait une lanterne dans sa chambre. Les matins d’automne, le phare était lent à s’éteindre. Toujours la navigation ! L’autre côté de la rue, un clos de charbon et de bois alimentait les fumées au lointain. Souvent les portes grinçaient dans les écluses et le tiraient du sommeil, ou les cris stridents des vaisseaux, à l’entrée du canal.
Adrien avait douze ans lorsque la fréquentation des rapides fut interdite. Il lui fallut comprendre les retraits du fleuve ; pourquoi le grand-père ne montait plus sur le Rapids Princeet pourquoi son père s’embarquait pour les lacs. Les eaux basses, c’était encore la navigation ! Tout cela était devenu difficile ! Que venait faire, pour la justification des bas niveaux, le déboisement des forêts aux sources de l’Outaouais ; le ruissellement trop subit des neiges ; l’ouverture prématurée du fleuve le printemps ; la venue en avril des brise-glace au quai de Lachine ; les battures qui ne séjournent plus sur les hauts-fonds et le creusage du chenal à quarante pieds ; du Saint-Laurent, la coulée trop hâtive ?
Le vieux Ouellette, sans naviguer, portait encore son parapluie. Beau temps, mauvais temps, ce bout de crêpe l’accompagnait. Durant la bonne époque, il l’accrochait même à son bras, dans les chambres de roue. « Il vaut mieux, disait-il, se prémunir. C’est la canne d’un homme avisé ! » N’était-ce pas encore de la navigation ? Pas de parapluie, pas de Ouellette, pas de Ouellette, pas de parapluie ! Il y a toujours de l’eau quelque part !
Vers l’âge de seize ans, il ne restait au jeune Adrien qu’une rôtisserie, non loin du canal, qui appartînt à la terre. De là s’échappaient des lueurs, comme d’un four dont la porte s’entrouvre, et la vue des poulets embrochés contre les braises lui était délectable. La ferme que le restaurant évoquait eut son choix, mais il dut commencer son apprentissage de pilote : ainsi le voulait la tradition de famille.
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Dès qu’il fut « branché », je veux dire en possession du certificat des pilotes d’en haut (les Grands Lacs), Adrien Ouellette s’ennuya de la navigation ; à bord des bateaux, dans les chambres de roue, on ne parlait guère de navigation. Il n’avait plus rien à apprendre. Quand il était seul, les récits de ses pères occupaient sa mémoire. C’est peut-être son enfance qu’il regrettait, la fenêtre du second et le faîte des arbres, ou bien la théorie, maintenant qu’il était en pleine action. Les beaux temps sur les lacs, les courses longues et désertes, avaient-ils pour Adrien mirages de brisants, écumes et eaux en pente ?
En souvenir d’une femme de quai, le pilote Ouellette, comme ses confrères, se fit tatouer un cœur saignant sur l’avant-bras. Il s’intéressa comme les armateurs à la cote des grains, aux achats de whisky près des frontières, aux rats-de-cale, mais toujours les ponts-tournants des canaux lui rappelaient les manœuvres singulières des bateaux dans les rapides. Il revoyait le Rapids Princeen travers du chenal, et qui amène avec lui des masses d’eau capables de le soutenir ensuite au-dessus des cailloux. Toujours pour lui les arbres des îles gardaient le tumulte des eaux et la marche en aval de son navire raidissait, à l’inverse, la surface des courants. Quelque part, des rapides sous-marins se roulaient sur eux-mêmes et attiraient des eaux calmes.
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Depuis la mort du vieux Ouellette (la soustraction, par beau temps, de son parapluie) et l’abandon des rapides par les Canada Steamship Lines,le sport du Sault Saint-Louis avait tendance à s’oublier, lorsque les compagnies d’assurance condamnèrent le Rapids Princeau démantèlement.
Au reçu de cette nouvelle, le nom des Ouellette revint à la surface. Non pas que le port du parapluie fût à la mode mais, dans les tavernes et les géographies illustrées, les gravures rappelaient l’ancien saut des rapides par le canoë de l’Indien Long Tom et ses vingt sauvages à l’aviron, donnèrent un regain de réputation au grand-père Ouellette, au fils Ouellette et au Rapids Prince.Tous les vieux sportifs de Montréal, ceux de la génération précédente, y allèrent d’une petite histoire.
Adrien Ouellette se trouvait dans une taverne de Prescott, lorsqu’il apprit que le tour de rôle le désignait pour conduire au rebut, dans le port de Sorel, le vieux bateau de ses pères. Par les amis du pilote, cette coïncidence fut célébrée à la bière dans la taverne même de Prescott.
Le bateau a été confié à un équipage réduit. Pour cause de grand âge, il évita, par les canaux, les cascades de Cornwall, de Galops, des Cèdres, de Soulanges, et bien que le lendemain l’on fût en plein jour, qu’aucun accident à ses machineries, à son gouvernail, ne fût signalé, on le vit, de Lachine, s’engager passivement dans les rapides.
Avant que la pente du fleuve se fût emparé du Rapids Prince,l’ombre du pont de Lachine, comme un goéland de proie, avait recouvert le bateau.
Jusqu’à la fermeture de la navigation, le Sault de Lachine rendit du bois de rebut propre au chauffage et que les chômeurs récoltaient, en chaloupes, sur les eaux calmes du port.
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