Chapitre 19 Une poignée de main
Le boulanger Lusignan, chaque fois qu’il rassemble ses recettes, se lave auparavant les mains, comme on enlève ses gants pour compter des billets de banque. Aussi, il époussette ses cheveux et dégage, à l’eau chaude, son visage de la farine et des pâtes. Ce bien de la journée, son profit, il désire qu’il ne lui rappelle point son métier. Cet argent doit être celui d’un homme libre, non le gain des sueurs, de la poussière, des croûtes, et des bouffées de chaleur lancées d’un four. Le soir venu, Lusignan se veut rentier.
Devenu Lusignan, le boulanger du jour monte alors sur une chaise, afin d’atteindre une petite trappe au plafond de sa chambre à coucher. Dans les combles, une soupière de terre cuite se trouve à portée de la main, à gauche de la trappe. C’est là que la journéede Lusignan passe la nuit. Le matin, il la dépose, avec profit, à la banque du village.
Grandi par la chaise, comme un pendu au milieu d’une chambre, Lusignan avait à peine, au bout de son bras, soulevé ce soir-là dans l’ombre du grenier le couvercle de la soupière, qu’il éprouva d’abord une douleur, puis un effroi… La chaise se renversa. Retombant sur l’ouverture, la trappe couvrit le fracas de terre cuite contre le plancher et la propre culbute du boulanger.
Comme il ouvrait la soupière, une main tiède avait pris la sienne, sans brusquerie, amicalement, avec conviction peut-être, mais sans intention préconçue : ostensiblement, tout de même !
Assis par terre, à côté d’une chaise renversée et parmi les éclats d’une soupière, Lusignan, les jambes niaisement écartées, avait d’abord blanchi, comme si la farine d’une journée eût recouvert son visage. Puis le front devint cuit. Le boulanger fut pris d’un rire strident. Ses éclats rappelaient en tout point ceux d’une soupière qui se brise, avec son couvercle, sur un plancher de bois dur.
Le lendemain, dès l’aube, l’homme sortit de sa crise d’épilepsie. Il ne chercha point à se remémorer. Il connaissait, depuis des ans, le Grand-Mal ! L’épileptique, au réveil, ne peut immédiatement reconstituer de mémoire les quelques heures qui précèdent la crise. Pour le boulanger, c’était encore une attaque du Grand-Mal et rien d’autre ! Son argent éparpillé, il le rassembla. Le compte y était ; rassuré, il regagna son lit.
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(La maison de Lusignan est isolée. Le trottoir de planches, qui la relie à la route, est sonore. Aussi, le boulanger n’a point muni sa porte d’une clochette. Il sait d’avance que l’on vient vers sa boutique et, par la technique du pas, le nom du client. Ce soir-là, la trappe des combles, se rabattant, avait causé grand bruit. Elle n’était pas tombée d’aplomb. Après la charpente de la boulangerie, le trottoir vibra. Un oiseau, sans destination, s’est envolé d’un arbre, le seul arbre qui touchât le trottoir. La clôture de perches, qui va de la maison à la rivière, de même vibra. Une carpe, dans l’eau tiède, près de la rive, avait regagné sans précipitation les profondeurs plus froides.)
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La nuit suivante, bien avant l’aube, le boulanger, au repos comme une pâte sans levain, fut tiré du sommeil par des claquements de drap au-dessus de sa tête. Dans l’ombre de la chambre, une présence insolite secouait quelque chose de mat. Sans bouger, l’homme écouta. Une de ses mains pendait hors des draps, inerte, oubliée…
De nouveau, une main prit la sienne, ostensiblement, sans conviction peut-être, tiède et sans la secouer. Doux et sec à la fois, ce contact écœura l’homme aux écoutes, mais sans le surprendre, toutefois. Le souvenir lui était revenu d’une autre poignée de main… de ce toucher qui…
La main empâtée de Lusignan, la main du jour, eût peut-être moins réagi. Mais sa main dégantée, sortie de la pâte, était nue et vulnérable, – comme d’un cambrioleur les bouts de doigts passés au papier de verre pour mieux éprouver le déclic d’une serrure de coffre-fort. La main de Lusignan secoua pour s’en délivrer l’autre main et rentra sous les couvertures…
L’aube, cette fois, se leva sur la mort du boulanger !
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On ignorait, au village, que Lusignan fût épileptique. Dans la boîte au pétrin, il avait déjà culbuté. Moins le visage, la pâte en levant le recouvrit ! Au matin, le malade avait repoussé l’édredon ! Le même jour, à l’heure de la livraison, les yeux du pain gardèrent le secret…
Une autre fois, Lusignan saupoudra sa pâte avec la poussière d’un porte-ordures. La poussière est lumineuse dans une soleillée. Dans le même rayon, la farine soulevée est noire. Les clients du village crurent qu’ils mangeaient du pain à l’anis, du pain brun.
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La dernière nuit, avant l’aube de ce jour d’une mise en terre, une chauve-souris, d’un vol anguleux, cassé, moucha le cierge solitaire du boulanger. Elle venait des combles ! Ses membres palmés, sa peau chauve et douce comme l’intérieur d’une main, avaient cherché, ostensiblement, pour y refermer des ailes (dans une étreinte indifférente cette fois), le visage pour toujours farineux de Lusignan.
Le cierge une fois éteint, la chauve-souris est tombée dans le cercueil du boulanger !
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