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Chapitre 20 Mrs Carry-Nations ou la pionnière de la prohibition

Avant qu’elle se fit désigner sous le nom de Mrs Carry-Nations, – un nom de cheval trotteur sans doute mais prédestiné d’autant – Mrs Carry-Nations, la propagandiste des doctrines de la Tempérance, et qui fut célèbre surtout dans les grands bars d’Amérique ; Mrs Carry-Nations, la probe, appréciée aussi dans les expositions locales, dans les cirques et dans les vaudevilles par ses spectacles de lanceuse de haches, et qui faisait recette ; Mrs Carry-Nations, la belle blonde en maillot, mais plus imposante sous la capeline et le jupon de l’Armée du Salut ; Mrs Carry-Nations qui passa, debout sur une chaise de bar, à l’histoire de la Prohibition ; cette Carry-Nations, avant qu’elle fût nantie de tout ce qui lui manquait pour être notable, nous ne connaissions rien d’elle et jamais elle ne parla de son enfance qui lui permît de se familiariser avec le maniement de la hache.

Nous devons être satisfaits de la retrouver à l’époque où elle était femme faite ; où elle est, en maillot, sortie de l’ombre pour se placer, au moment de son numéro, sous la projection lumineuse d’un cirque.

Comme lanceuse accréditée de haches, Mrs Carry-Nations s’enhardissait, pourvu que son public fût à point, et surtout silencieux, à lancer douze haches dénudées contre un panneau de bois où son partenaire, un homme, naturellement, était maintenu en croix par des liens. Le crucifié, bien en vie avant, après et pendant ces minutes d’adresse, ne portait point de bandeau sur les yeux, afin que le public appréciât la confiance que toute femme est en droit d’attendre d’un homme subjugué volontairement par elle. Une féministe n’eût pas mieux trouvé comme argument persuasif, car tous les taillants de Mrs Carry-Nations, l’un après l’autre, venaient mordre le bois à quelques lignes de qui avait foi en son bras et en son œil.

La dernière hache placée près d’une oreille, près d’une main largement ouverte, ou en travers au-dessus des cheveux de l’associé, la foule retrouvait alors le souffle, la fanfare reprenait plus allégrement son morceau interrompu et Mrs Carry-Nations, toujours calme, déliait son prisonnier pour qu’il pût partager l’ovation du cirque et saluer à son tour. C’est à la main-d’œuvre que revenait la tâche d’arracher du panneau quelques haches trop profondément plantées. Grande vedette, Mrs Carry-Nations clôturait toujours la série des numéros.

C’est ici, son numéro achevé, que le véritable travail du notable acrobate commençait. La volée des haches, la précision et la vigueur du geste étaient-ils insignifiants ? Le coup d’œil, à cinquante pieds de l’homme en croix, sans tenir compte du flot éblouissant des projecteurs, tout cela ne troublait pas Mrs Carry-Nations, non plus que de se montrer en maillot devant vingt mille yeux.

Pendant que le public se retirait, que la fille fût dans le compartiment du train attaché au cirque, qu’elle fût sous la tente d’une foire, ou dans la loge du théâtre après le vaudeville, la lanceuse de haches transformée civilement par ses toilettes devait repousser, sans y mettre trop d’ardeur négative, les insistances de son adjoint convaincu d’héroïsme.

Ce pantin, que lui était-il, au juste ? Rien d’autre, pensait le public, en dehors de sa bravoure, qu’un symbole dans une doctrine de féminisme. Mais ce symbole, s’il venait à manquer, se pourrait-il substituer en quelques instants ? Pouvait-elle, la bûcheronne, avec ce genre de vie nomade, compter sur le temps à sa disposition pour convertir ou amadouer un remplaçant ? La grande vedette avait dû s’attacher ce figurant, non pas à coup de dollars et de cents. N’ayant jamais aimé que son métier, Mrs Carry-Nations promit à l’autre, faute de mieux pour se l’attacher, quelques privautés dont elle avait jusqu’ici retardé l’échéance. La belle blonde en maillot n’ignorait pas que l’autre ne voyait que son corps dans le reflet des haches. Pensait-elle à bander les yeux du croyant ? C’eût été gâcher la doctrine que son exploit soutenait devant le public.

Mrs Carry-Nations, à court d’homme, promit mariage en définitive et tint parole. (Si l’on fait un jour le procès en béatification de Mrs Carry-Nations, toute une littérature devrait être déposée au dossier de son honnêteté.)

Mrs Carry-Nations, tout en ne modifiant pas, sur les enseignes, son nom de cheval trotteur, n’en fit pas moins un mariage grand. L’Église n’eut pas à recourir, pour la décoration, aux ornements de la Noël et de Pâques, le cirque avait suppléé à tout.

Pendant la bénédiction, l’épouse disciplinée conserva son sourire de parade, le sourire figé des tréteaux et des pistes. Le marié ne détourna point son regard extasié de l’officiant, regard mêlé d’effroi et d’amour. On eût dit qu’il regardait venir des haches !

Le gérant du cirque, dompteur aussi des fauves, servit, fouet en main, de père à son meilleur numéro, sa lanceuse de haches.

À la sortie de l’église, la fanfare couvrit la marche nuptiale des orgues. Du perron de l’église, dans le fracas des cloches et le meuglement des buffles, ceux-ci les cornes boutonnées comme des fleurets, le nouveau couple passa en revue le cirque et sa ménagerie.

Après qu’elle eut accordé une interview à la feuille locale de la petite ville, Mrs Carry-Nations, à califourchon sur un éléphant, retourna vers les tentes, son associé à l’indienne sur la bête et tournant le dos à la nouvelle épousée.

Le soir, avant que le figurant poussât le verrou, Mrs Carry-Nations, encore souriante et calme en présence d’un public à point et silencieux, lança, comme une grande dame, ses douze haches vers le bois du panneau. Les recettes furent bonnes.

En fille d’action qu’elle était, Mrs Carry-Nations avait-elle misé trop sur cette affaire ? Ce n’était pas qu’elle attendît de ce mariage ainsi contracté un bonheur également réparti. Pour elle, si l’époux en avait pleinement pour ses risques, il était juste qu’elle y gagnât du moins en tranquillité.

Après trente jours de bonnes représentations, trente nuits de fougue pour l’associé, Mrs Carry-Nations se rendit compte que le regard de l’époux n’était plus le même au poteau des haches. Ce regard n’indiquait pas précisément la peur, mais la lanceuse n’y retrouvait plus cette fixité du désir. Inconsciemment, s’y était-elle accoutumée ? Allait-elle maintenant perdre sa belle nonchalance ? Son habileté lui venait-elle du seul désir des autres ?

Les fauves se prennent par la faim. On conserve la docilité des reptiles par des séjours sur la glace. Le cas de l’associé ne devait pas se traiter par les mêmes régimes. L’époux avait-il trop mangé et l’aurait-elle trop tenu au chaud ? Mrs Carry-Nations était trop fille de cirque pour se méprendre. Sous prétexte de lassitude, elle força l’autre à coucher pendant une semaine dans le dortoir des figurants. Sur la piste, elle joua en même temps, et avec plus d’attention, son rôle de belle blonde en maillot. Elle était encore à l’âge où ses cuisses pouvaient jaillir davantage sans présenter des bourrelets par le haut ; sa poitrine, moins comprimée, pouvait s’agiter sans grossièreté pendant la rotation des bras.

Dans le regard de l’autre, la fixité revint peu à peu, mais la mauvaise humeur se montra soudainement. Mrs Carry-Nations dut faire quelque concession. Pendant un mois, la recette fut bonne, puis tout s’est gâché le jour où l’époux en appela aux droits de l’homme.

Sans mettre le gérant dans ses confidences, le gérant qui n’eût fait, somme toute, que remuer son fouet d’un air penseur, Mrs Carry-Nations n’attendit pas qu’une des haches coupât une oreille ou un doigt à son associé. Le couple, le meilleur numéro des spectacles, déserta le cirque. Mrs Carry-Nations s’était prise à son jeu, le jeu des abstinences : elle aimait son mari. Pouvait-elle maintenant, avec assurance, lui lancer des haches ? La solution d’un remplaçant éventuel eût été indigne de l’époux. En pleine gloire, la lanceuse de haches lâcha la carrière.

(Dans le procès en canonisation qu’on lui intentera, à la suite de ce récit, tiendra-t-on compte, à Mrs Carry-Nations d’avoir été, avant tout, une bonne épouse ?)

Il y a des haches dont on peut dire qu’elles ne feront jamais plus d’entailles. Mrs Carry-Nations était sincère quand elle posa les douze siennes en éventail contre le mur de sa chambre à coucher. D’un passé fait de gloire, il ne lui restait que l’aisance d’un couple qui a de petites rentes… et des armoiries.

De cette période de médiocrité conjugale, il n’y a rien de notable sinon que, de blonde, Mrs Carry-Nations passa au platine. Au cirque, ou sur la scène, elle eût innové. Tout à son bonheur, elle n’eut pas de publicité et, aux quelques personnes qui l’approchaient, elle donna l’impression d’avoir blanchi en une nuit.

À cette époque, on ne parlait pas plus de Mrs Carry-Nations, dans les Amériques, que de Tempérance.

Dans les bars, où une chaise devait lui tenir lieu de piédestal pour entrer dans l’histoire, on ne parlait pas non plus aux États-Unis de prohibition, au Canada de régie des liqueurs. Ces grands bars capitonnés portaient des glaces murales qui se renvoyaient, en la diminuant jusqu’à la grosseur infinitésimale, l’image du buveur et de son verre.

C’est là, dans la maison aux miroirs, que l’ancienne Mrs Carry-Nations s’est de nouveau montrée femme. C’est ici que le public put de nouveau « apprécier la confiance que toute femme est en droit d’attendre d’un homme subjugué par elle ». C’est dans un bar que la hache de Mrs Carry-Nations prit figure de symbole, d’un symbole qui s’est changé en doctrine : la Tempérance.

Mrs Carry-Nations n’avait pas épousé son ancien figurant, ni quitté le cirque par amour de la tranquillité et par amour tout court ; Mrs Carry-Nations n’avait pas appris à tenir un ménage de petits bourgeois, ni laissé choir dans l’oubli sa recette de platine à cheveux, pour en être réduite tous les soirs à guetter son mari à la sortie des bars, en particulier les soirs de pluie.

Drapée dans un imperméable, qui rappelait en ce moment une cape d’acrobate, Mrs Carry-Nations, la nouvelle, fit irruption un samedi soir dans un « Salon » à miroirs et surplomba son monde en montant sur une chaise. Sans un mot, laissant parler sa tête blanche, son invention, elle sortit lentement de son imperméable. Une telle dépense de majesté ne s’était vue qu’au milieu d’une ambassade ou d’un cirque. Les miroirs s’étaient renvoyés jusqu’à l’infini plus de chevelures platine que n’en peut compter aujourd’hui l’Hollywood.

Mais l’ambassadrice, comme toujours, malgré son ostentation, était chargée d’un message et qu’il fallut écouter. Mrs Carry-Nations avait une commission martiale à remplir et, passée dans sa ceinture, l’armoirie de sa chambre à coucher en faisait foi.

Le bar voulut retraiter sans rien entendre, mais la fille de cirque avait été fille d’action : quarante-deux bouteilles alignées sur une tablette de verre ne gardèrent pas leur goulot, derrière le comptoir. On avait quand même évacué les lieux, mais non sans entendre une rumeur de verrerie.

Un seul homme resta au comptoir : l’homme de Mrs Carry-Nations. Il pleurait, appuyé à la barre. Le principe « de la confiance que toute femme est en droit d’attendre d’un homme subjugué par elle », principe que le numéro de cirque avait démontré autrefois, était remis debout : la séance de féminisme faisait irruption dans le domaine de la morale pratique.

S’étaient-ils doutés, les syndicats d’hôtels qui invitèrent, par la suite, Mrs Carry-Nations et son ivrogne à répéter, dans quelques-uns des grands bars du continent, cet exploit moralisateur, qu’ils pussent, eux les hôteliers, devenir comme elle, et son figurant, les pionniers de la prohibition en Amérique ?

Sans doute, le coup de la hache ne fut renouvelé, mais il était toujours possible, pour le public, que le grand jupon de la propagandiste en cachât quelques-unes. Mrs Carry-Nations avait remplacé sa vieille armoirie par des récits de la Bible, pour la circonstance apprêtés, et la sermonneuse entrait souvent en transe oratoire. Mais le risque était là d’un coup d’audace. Et les séances faisaient recettes pour les hôteliers.

Dès que les ligues de Tempérance offrirent à Mrs Carry-Nations d’étendre ses activités en apparaissant seule dans leurs réunions, la tête blonde et son ivrogne disparurent pour de bon.

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