Chapitre 21 Le garde forestier
Sitôt qu’il comparut dans le box aux témoins et avant même qu’on le questionnât, le garde forestier en imposait à l’assistance. Avec son teint basané, les saillies lumineuses de son visage et ses yeux bridés, on eût dit, vraiment, qu’il était encore dans sa tour du guet, au-dessus des arbres et en surplomb. Cet homme auparavant hébété par une salle de justice, les trois marches de la stalle aux dépositions lui avaient rendu sa dignité d’ermite : pendant l’interrogatoire, il était assis, appuyé du coude, le menton dans la main. Contre sa majesté sylvestre, rien n’avait prévalu ; ni la tribune et les symboles de la Justice, le haut dossier du banc coiffé d’une marquise, ni les faces graves, blafardes, du président et des assesseurs (ces fronts pâles de ceux qui vivent dans l’ombre) ; ni l’agitation des toges et l’huissier rigide, le parquet et ses pupitres chargés de livres.
Un domaine boisé, aux limites conjecturales, avait surgi dans la déposition du gardien. Là-bas, sur la Côte-Nord, avant cet incendie que la cour d’Échiquier mit en litige, la forêt sous le vent remuait des faîtes comme l’eau d’une baie entrecroise des vagues innombrables. Quelques clairières épandaient, sur ce désordre, un calme relatif, pareil à des huiles posées en mer.
Cette vision du lieu de la tragédie, le tribunal s’y était rapporté sans cesse, et sitôt que le témoin, dans la stalle, eut levé la main pour indiquer une clairière, les procureurs avaient posé un doigt sur des cartes déroulées à plat, puis le point fait au sextant, relevé de nouveau la tête vers un feuillage suggéré par le témoin.
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Du haut de la tour, l’ermite avait souvent dirigé sa lunette sur chacune des clairières. Il les craignait, ces clairières, comme le gardien d’un phare a toujours redouté les eaux calmes qui masquent des récifs. C’est par la brousse des clairières, avait-il dit, que s’allument, en général, les incendies de la forêt.
Ici, expliquait le témoin, d’un geste lent, les Indiens, non loin de leur réserve, dépeçaient le gibier et, à découvert, faisaient boucanner les viandes. Que de feux mal dispersés, ou mal étouffés, que de bivouacs mal éteints ! Le gardien avait passé des heures déjà, l’œil fixé sur des fumées de fausse alerte. Ici, la nuit venue, à droite de la réserve (et les doigts des procureurs se promenaient encore sur les cartes), d’autres Indiens, chaque fois des femmes à châle, venaient au fanal ou à la torche bêcher des verspour le lendemain, jour de pêche.
Certaines nuits de sécheresse, le garde forestier avait dû veiller et définir, au matin, des présences insolites dans les clairières. En plus d’un point, sur les hauts lieux, que de lueurs aussi, dans les ténèbres, vacillent jusqu’à l’aube, sans jamais livrer leur mystère. Autant de songes ! Près des brasiers, dans le val, que d’amours prolongées, et aussi, ces feux étaient entretenus pour éloigner les bêtes. D’autres veilleurs, auprès des feux à l’étouffée, s’étaient gardés des moucherons du dernier crépuscule.
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Lorsque, sans plus de préambule, et à la surprise de l’assistance, l’exposé du gardien a été interrompu par l’entrée d’une Indienne dans la salle d’enquête (n’a-t-on pas affirmé que les Abénaquis, pendant la conflagration de la Côte-Nord, avaient disparu au grand complet ?), lorsque, disons-nous, la squaw fit son entrée au bras d’un procureur des compagnies d’assurance, l’un des assesseurs du tribunal se demanda si le garde forestier ne voulait point, dans sa déposition, faire porter aux Indiens eux-mêmes la responsabilité de l’incendie. Pourquoi tant insister sur les manœuvres des Peaux-Rouges dans la brousse des clairières ? Et si la Réserve avait incendié volontairement ce domaine voisin de la scierie, pourquoi cette femme venait-elle témoigner en faveur des courtiers en assurance ? D’où venait-elle et pourquoi trahissait-elle sa tribu ?
Dans la stalle, l’Indienne au châle rabattu, quand vint son tour d’exposer sa version, donnait l’impression d’être en prières. Sous le châle noir et verdi par le soleil, son visage de Mongole restait dans l’ombre. Autant le gardien avait dominé (jusqu’au moment, bien entendu, où la femme était intervenue) autant celle-ci semblait appartenir au sous-bois. Si, pour l’instant, elle était sortie de la forêt, elle n’en détournait pas le regard, du haut de la stalle, comme d’une tour.
L’énigme qu’elle avait apportée ne s’est pas éclaircie non plus, lorsqu’elle dut, sur les instances de la cour, lever enfin la tête vers le juge et les assesseurs. À ses pommettes saillantes reconnut-on que ce visage riait ? Bien qu’aucun soleil ne lui fît face, la femme grimaçait-elle ? Sur les promontoires de Bersimis, l’avait-elle déjà trop regardé, le soleil ? Tout le temps qu’elle parla, son regard ne s’est pas donné. Il semblait qu’au loin des feux de bivouacs ne s’étaient pas éteints, malgré l’heure avancée, tant leurs reflets étaient irisés sur les saillies de ce visage.
Un coin du châle, le châle de toute une tribu, était sans doute levé, dans ce tribunal, mais l’Indienne se ménageait des positions de retraite. Ces clairières, dont avait parlé auparavant le gardien de la tour, on comprenait qu’elles ne devaient être rien d’autre que les points incultes et livrés à un destin.
Toujours, le même assesseur, l’assesseur qui ne prenait pas de notes, se demandait si le gardien connaissait l’imminence de l’incendie. L’assesseur se demandait pourquoi ces deux témoins, hâlés par le même soleil et le même vent, et venus de la même région, la Côte-Nord, le même Bersimis, ne s’étaient pas corroborés dans ce milieu de chicane, chez les Blancs ?
Il ne faisait plus de doute, maintenant que l’espèce humaine avait déserté la Réserve, une fois l’incendie allumé par l’un d’eux et laissé en arrière, que le Peau-Rouge avait répondu ainsi à l’appel de l’Ungava, plus au nord, et mis le feu pour justifier sa fuite.
Et l’assesseur se demandait toujours : que l’Indienne, en apparaissant aujourd’hui dans la stalle aux dépositions, eût renoncé à partager les goûts de liberté de sa propre famille, peut-être les attraits et les promesses de l’homme de la tour le pouvaient expliquer, et justifier ainsi ses opinions premières. Mais pourquoi, encore, venait-elle déposer, et contre les siens, et contre l’ermite blanc ? La squaw avait-elle aimé cet homme ?
L’assesseur ici chercha en vain à poser son regard sur le gardien de la forêt. L’assistance à l’enquête le lui cachait. Descendu de sa tour, les arbres maintenant l’avaient repris, semblait-il.
D’une voix monotone, l’interprète traduisait sans cesse le témoignage de l’Indienne, et son regard, à lui aussi, semblait posé sur des feuilles. L’incendie, était-il expliqué par la femme, le gardien en connaissait les origines ou les causes. Le soleil avait été rouge, bien que petit, au milieu du jour, car le temps était jaune au large, sur le fleuve. La sécheresse était grande et les feuilles cassantes, le matin, en dépit de la rosée. La forêt n’était pas encore allumée, mais le Grand-Nord n’en fumait pas moins jusqu’au large, comme cela se produit certains étés.
Le gardien, disait toujours l’Indienne, prenait alors ses repas du midi dans la Réserve, non loin, en bas de la montagne. Lorsque la nuit était humide, qu’il n’y avait pas de danger, il dormait aussi chez le Grand-Chef. Quelques semaines avant l’incendie, le gardien avait exigé du Grand-Chef que celui-ci lui envoyât plus souvent à la tour sa fille cadette, aux heures des repas. L’Indienne allait donc plus de fois à la tour que le gardien n’en descendait au cours de la journée.
Le gardien savait aussi que les canoës de la réserve étaient tous au frais, en plein été, et recouverts de gomme neuve, sous les arbres résineux. Plus la brousse s’asséchait, plus les hommes refaisaient leurs forces par des sommeils prolongés.
Le temps était à l’incendie ; les inspecteurs des compagnies de bois et de pulpe ne l’ignoraient pas, sans doute, ni les gardes forestiers de l’État non plus, chacun dans sa tour, ni les représentants des compagnies d’assurance, qui doivent faire rapport trois fois l’été et toutes les semaines pendant l’automne.
Sur des plateaux, plus au nord, des cercles de feu devaient s’élargir dans la brousse ; des officiers fédéraux du recensement avaient dû différer leurs randonnées vers certaines scieries encore en activité à l’intérieur, à quelques milles des côtes. Ainsi songeait, à la tribune de la cour, l’assesseur qui ne prenait pas de notes.
Mais jamais, d’expliquer maintenant le témoin au châle, tous les oiseaux du domaine n’auraient pris leur vol d’emblée, jusqu’à couvrir d’une ombre la Réserve ; jamais des animaux sauvages ne seraient venus frayer avec des bestiaux, dans les clairières, non loin de la côte ; jamais à l’ouest, des lampes ne se seraient allumées en vain parmi des brouillards de cendre, si l’ermite blanc n’eût passé des nuits à veiller dans les clairières avec les Grands Chefs, s’il n’avait passé son temps, avant l’incendie, en des conciliabules où il était question de faire traîner vers le nord son propre bagage à lui, si enfin l’Indienne, elle-même, n’avait accepté qu’il vînt la rejoindre.
L’Indienne avait mis de la haine dans cette partie de son témoignage. Sur son visage, tous les reflets des bivouacs s’étaient ensemble éteints, pour faire place à la pâleur qui tire sur le jaune et que l’on remarque chez les Indiens, s’ils éprouvent de la haine ou le grand amour.
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Le Grand-Nord avait fumé pour de bon jusque fort loin et montré pendant des nuits ses hauteurs exhaussées et ses reliefs incandescents. C’est un ciel roussi que le fleuve avait reflété pendant des semaines. Et, à bord des vaisseaux, sur les eaux calmes, des rêves d’Orient sablonneux travaillaient les matelots.
Une à une, les familles d’Abénaquis avaient émigré, et l’hiver suivant ne devait pas les ramener vers les rives.
Ici, la squaw n’a exprimé aucune amertume pour déclarer que le gardien, son amoureux, son premier Blanc, ne se rendit pas au départ de la tribu. Sa voix n’avait été que sèche comme ses ongles et sa chevelure ; dans la pâleur de ses yeux, toujours la même eau, aucun point sombre dans la pupille.
La forêt de la Côte Nord avait brûlé jusqu’à la racine. Des générations d’hommes passeront avant que l’on reconnaisse le printemps sur ces montagnes. L’hiver seul nous fera oublier l’odeur du bois brûlé sur les versants de la rivière Bersimis.
Plus tard, des expéditions fédérales avaient parcouru le nord de la région, sans relever de signes graves sur des bouleaux, ni d’amas de galets rappelant une borne, ni aucune trace des Abénaquis dans la vase des marais. À l’horizon, aucune fumée ayant la forme d’un message ne s’est tordue dans l’air.
Ainsi avait-on raconté la mission des délégués, dans le rapport déposé au ministère de l’Intérieur.
Si l’Indienne, pensait encore l’assesseur, peut aujourd’hui opposer dans une cour d’Échiquier sa parole de Peau-Rouge à celle d’un Blanc, c’est à croire que la squaw n’a pas suivi les siens dans leur migration, ou qu’elle les a abandonnés en route. Mais comment aurait-elle rebroussé chemin sur un sol encore chaud et dépourvu de culture ? Qu’elle fût revenue accompagnée de plusieurs dissidents, le groupe nomade aurait été aperçu, ou ses propres vestiges. Il a fallu qu’elle accompagnât les siens jusqu’au lieu de leurs élections, à moins qu’ils fussent demeurés errants.
L’énigme restait toujours la même. Que la femme désirât venger son amour déçu, qu’elle eût choisi la long trailpour assouvir des haines, le tempérament de l’Indien le peut expliquer, mais pourquoi trahir ses frères en leur imputant comme à l’autre, le Blanc, la responsabilité de l’incendie ?
Il fallait avoir beaucoup vécu parmi les Indiens pour deviner le crime dont ils s’étaient rendus coupables envers leurs femmes, et pour comprendre jusqu’à quel point l’une d’elles pouvait s’en indigner. Celle-là, il fallait qu’on l’eût initiée à l’amour pour qu’elle comprît, aujourd’hui, le sens d’une promesse et la valeur d’un serment prêté devant la nature.
Cette Indienne, la femme au châle brûlé par les soleils de la long trail,la jeune squaw dont se dégage encore, au milieu de la cour d’enquête, une odeur de sapin, ses frères avaient dû la renier ou la bannir, après l’incendie, une fois laissés à leur propre initiative, en présence du Grand Nord.
À la séance du tribunal, le garde forestier était seul à connaître que l’Indienne pouvait savoir que les siens gardaient, dans leur sang, l’instinct des ancêtres, en face de l’Ungava sauvage. Ses frères avaient rêvé d’une liberté complète, puis l’avaient conquise par la fuite, sans savoir que l’homme libre doit être fort pour demeurer libre. Trois siècles de sommeil dans les réserves les avaient métissés. La jeune squaw, la cadette des Grands-Chefs, la femme au châle rabattu dans la cour d’Échiquier, était encore animée de l’esprit des totems.
Pour avoir été le premier Blanc à déployer le châle de cette Rouge, l’ermite n’ignorait pas qu’elle était la seule de vraiment racée dans sa tribu. Ce châle, il avait dû le brandir dans une clairière, pour entretenir un brasier symbolique, pendant que l’autre, non loin et nue comme un guerrier, laissait les lueurs « questionner » les arbres dans les ombres. Le garde forestier avait appris d’elle à marcher sans bruit sur les branches mortes.
Comment cette femme pouvait-elle admettre que les siens, plus tard rendus à la nature, eussent pu appuyer leur tête contre le sol sauvage sans qu’ils devinassent la présence d’un grand panache de feu et de fumée dans la nuit noire ? C’est peut-être parce que ces hommes libres ont eu des velléités de revenir vers les côtes que l’Indienne leur a coupé toute retraite, en les dénonçant à l’enquête comme incendiaires ?
Quant au garde forestier, aujourd’hui gardien sans forêt, gardien sans montagne et sans tour, sans clairière et sans soleil, s’il a conservé, dans la stalle aux dépositions, sa souveraineté sylvestre, c’est qu’il ne doutait pas que sa parole isolée de Blanc prévaudrait contre celle d’une seule Peau-Rouge, et qu’il devait avec les propriétaires de la scierie incendiée, dont les cours contenaient d’immenses pyramides de bois assurable et assuré, participer au produit des polices d’assurance.
S’il a fallu aux Abénaquis trois siècles pour métisser leur courage d’hommes des bois, l’ermite en quelques années est devenu plus sauvage que les Indiens de toutes les tribus. C’est ainsi que pensait l’un des assesseurs du tribunal, l’assesseur qui ne prenait pas de notes, et dont le front restait pâle en raison des ombres qui l’habitaient.
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