Chapitre 22 Le baiser de la morte
Si la mort, quelquefois, gratifie d’une certaine sérénité les traits de l’agonisant, il en est d’autres qu’elle s’évertue à ne point embellir. Non pas qu’un visage privé de ses contractions habituelles soit voué à la laideur (le sommeil est favorable à plusieurs laiderons, n’est-ce pas ?), mais il est des morts imprégnés de la peur, auparavant éprouvée, à l’approche de la fin. Ceux-là, qui s’agrippent à la vie, en conservent la grimace.
J’ignore si la vieille Blanchette, à soixante-quinze ans, se refusait à mourir, ou si elle était crispée de son vivant, mais l’approchede son visage, lorsque je rendis visite à sa dépouille, m’a fort effrayé. Jamais, depuis, je n’ai visité les morts.
L’expression « approche », en parlant de son visage, doit demeurer dans la mémoire de mon lecteur, car elle constitue la clef de mon anecdote. Longtemps, je me suis demandé si je m’étais approchéde ce visage, ou s’il s’était approchédu mien.
La vieille Blanchette était exposée depuis vingt-quatre heures lorsque ma mère me conseilla de lui rendre une ultime visite. J’avais une dizaine d’années et je me devais de prier pour les morts et auprès d’eux. De tous les temps, la prière des jeunes est de beaucoup préférable à celle des autres. Elle est plus désintéressée.
La vieille Blanchette, que nous surnommions la sorcière, à cause de sa laideur, habitait seule une cambuse à l’entrée du village, « au bout du trottoir », disions-nous. Endimanché, un jour de semaine, j’ai souvenir que cette démarche fut pour moi une corvée. À cette heure de l’après-midi, je redoutais que la vieille fût seule dans sa maison, comme de son vivant d’ailleurs. De mauvais caractère, et si laide, je ne devais pas m’attendre à trouver une foule à son chevet.
Rempli d’appréhension quant à cette solitude, je croyais la vieille Blanchette capable de m’adresser, dans la mort, quelques reproches sur mon manque antécédent de respect lorsqu’elle passait, appuyée sur son bâton, dans les rues du village. Le voyou que j’étais lui avait même lancé quelques petits cailloux. J’oublie aujourd’hui les sobriquets dont je la gratifiais.
Or, agenouillé près du cadavre, et seul dans la maison, je priais sans quitter des yeux le suaire blanc qui la recouvrait. La coutume le veut ainsi, lorsque le défunt est seul dans sa chambre mortuaire. Pendant les chaleurs, craignait-on les mouches ? Encore, je l’ignore.
Si la vieille était en chapelle ardente, c’est à la chaleur qu’elle le devait, et à mon énervement plus qu’aux décors de la pièce. Le salon était nu. C’était uniquement la pièce du « devant », la pièce que l’on n’habite plus dès qu’on a atteint l’âge de la vieille. Un drap noir masquait la fenêtre et un cierge montait la garde. Ma seule respiration, semblait-il, agitait sa flamme, et mon émoi exagérait le mouvement des ombres, dans les encoignures.
Rempli de regrets sur ma conduite antérieure, je voulus réagir et faire un homme de ma petite personne. Ce suaire, je me devais de le soulever respectueusement, et de poser mes lèvres sur le front de madame Blanchette. Cette résolution était celle d’un enfant, et seul un enfant devait la tenir. Si la prière d’un jeune homme est plus appréciable que celle d’un homme, je devais y ajouter un geste d’homme.
Je n’ai pas à décrire la laideur de la vieille, ni mon hésitation, ses rides emmêlées, ni ses yeux mi-clos, ni la bouche édentée, ni ce que j’ai pu apercevoir sans m’en souvenir. Lorsque je l’approchai,penché sur son visage, mes lèvres rencontrèrent son front glacé.
J’ignore de nouveau si le cierge s’est éteint, ou si j’ai dû fermer les yeux pendant le contact des lèvres avec la morte, mais lorsque, ma mission terminée, je voulus m’éloigner de ce visage, j’eus l’impression que la vieille Blanchette m’en empêcha. J’étais retenu à elle.
Dans un tressaillement, j’ai voulu m’arracher de ce cadavre. Inutile. La vieille Blanchette devait s’y opposer. Je rouvris alors les yeux sur un spectacle d’épouvante. À son tour, la vieille Blanchette se soulevait à ma rencontre… Était-ce pour me rendre mon baiser ?
Je ne saurais dire à quel point je fus inconscient, mais lorsque je repris « mes esprits » j’étais encore appuyé, de toute ma poitrine, sur le cadavre, et la joue contre la sienne. J’attribue au froid de ce contact mon retour à la vie.
Mon départ de la chambre fut un arrachement. J’avais retrouvé assez de force pour donner un « coup de redressement ». C’est alors que le cadavre de la vieille roula par terre.
Ma médaille de premier de classe s’était, par mégarde, et à mon insu, accrochée à la dentelle dont la blouse de la vieille Blanchette était garnie, pour la circonstance…
Ne me demandez pas si dans la fuite mon déplacement d’air a mouché le cierge. J’ai oublié ce détail.
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