Chapitre 23 « Range-toé ! » ou les animaux sympathiques
Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les haines de personne à personne peuvent se transmettre aux animaux domestiqués par ces mêmes personnes. Non pas, d’expliquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qu’un voisin détestable excite nécessairement son chien contre celui d’« à côté », mais la moindre discussion entre « maîtres » n’est pas ignorée des Patteau, des Boulé et des Bijou, et ceux-ci, toujours, se conforment aux « ressentiments » qu’ils s’attribuent « gratis ».
Que de Toutou, hauts du derrière, et qui fouillent du nez, sur pattes basses du devant, marchent en définitive tête haute en présence d’un « pur sang », dès que le « maître » de celui-ci aura, la veille, traité le sien de « saudit mal faite » ?
Et, toujours, selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne dit-on pas d’un malcommode qu’il cache, au figuré, un chien enragé sous son perron ?
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Les animaux ne sont pas sensibles qu’à la haine. J’ai vu un chien danois se constiper, sur-le-champ, sitôt que son « maître » s’arc-boutait pour arracher, dans une étreinte improvisée, un piquet fiché d’une couple de pieds en terre. Pour s’être par trop dévoué, ce danois souffre aujourd’hui de strabisme (yeux croches). Ici, un chien grinçait des dents chaque fois qu’un bedeau, endurci du poignet par les cordes à cloches, déchirait d’un seul coup un paquet de cinquante-deux cartes. Pour la note fausse d’un violon, ou d’un harmonium, des chats sont tombés du haut-mal, de même qu’en cage certains perroquets s’agiteront jusqu’à l’épilepsie pour le crissement d’un ongle contre l’ardoise d’un tableau noir. Jamais, en face d’un obstacle, le jockey en selle ne cachera sa panique à un coursier. L’un sera désarçonné ; l’autre « plantera le chêne ». En prévision d’un naufrage, les rats quittent le navire dont l’eau n’a pas encore envahi la cale. Que d’oiseaux, avertis d’un incendie, avant que le feu n’y couve, émigreront d’une forêt ? Sans parler des chiens qui ne dorment que d’un œil, disons que le bon gardien ne reconnaît pas seulement à sa besace le mendiant mal intentionné. Tout bâton contre le sol, toute canne au tournant du chemin, n’arrachent point d’aboiements au guet paisible d’un chien. Au fond des cages, des oiseaux abrités du jour chanteront avant l’aube (c’est le midi de l’aveugle). Que d’instinct, oui que d’instinct apporté d’une civilisation sans archéologie.
Oui, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les animaux sont plus civilisés que nous. Connaissez-vous, mes amis, un chien qui chiquerait mes tabacs les plus doux ? On a vu, au cirque, des chiens fumer la pipe. Jamais ils n’apprendront à cracher. Ils sont trop civilisés.
Oui, monsieur, de continuer Joë Folcu, jamais un chien qu’on amène à la chasse malgré lui ne rapportera de gibier. Malgré une « saudite volée de manche de fouet », jamais un cheval ne s’engagera sur la glace au moment de la débâcle. Pourtant, aucune fissure, aucune cassure ne l’a prévenu, ni le tonnerre au loin qui précède le premier mouvement de la débâcle. La route est là, bien indiquée par les balises ; l’eau est encore basse, mais le cheval devine la débâcle.
Joë Folcu ne connaît qu’une seule occasion où des chevaux, emportés par une haine attrapée des humains, et bien héritée de leurs « maîtres » respectifs, se soient embarqués sur la glace, avertis instinctivement qu’ils étaient d’une débâcle imminente.
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Depuis longtemps, à Saint-Ours, on ignorait à qui incombait l’honneur d’être le coq du village, l’homme fort qui commande à tous les respects. Deux fiers-à-bras s’en disputaient le titre mais, par timidité ou crainte, ne s’affrontaient point. Ils avaient nom de Sigouin et de Boulard et jamais hasard ne voulut qu’ils se rencontrassent au village.
Sur le parvis de l’église, après la grand’messe dominicale, le groupe fier de Boulard racontait ses exploits.
— Un gros homme comme lui, disait-on en bombant qui du ventre, l’autre de la poitrine (car on était partisan jusqu’aux coups de poings dans la taverne) ; un gros homme comme lui ne se rend en « veillée » qu’avec sa propre « chaise berçante » sous le bras.
— Y’a-t-y peur des punaises des autres ?
— Non, mais tous les berceaux de chaises ne sont pas ferrés comme la sienne.
Au restaurant, Sigouin avait déjà mangé un gobelet de verre sans cracher le sang.
Après une année, les tours de force ne se comptaient plus. Il était devenu monotone, en définitive, d’en parler. Et, comme les champions, toujours, ne se rencontraient pas, le silence quant à leurs exploits avait fini par retrouver son empire.
Ici, d’expliquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, Boulard et Sigouin avaient laissé tomber leurs muscles. À quoi bon s’esquinter pour des tours connus ? À force de rentrer leur musculature, de cacher leurs marchandises, ils avaient consenti à se rencontrer dans la quiétude. Ils assistaient toutes les semaines à la même messe. Sur le seuil de l’église, on les a vus échanger un coup de tête.
— C’est peut-être, de renchérir Joë Folcu, qu’ils ne valaient plus une claque.
Mais leurs chevaux respectifs ne l’entendaient pas ainsi. Si les maîtres étaient devenus trop sans-cœur pour montrer leur animosité, eux, les chevaux, allaient s’affronter. Ainsi en avait décidé leur instinct devenu combatif.
Et l’occasion ne se fit pas attendre.
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Entre Saint-Ours et Saint-Roch, sur le Richelieu, le pont de glace tenait encore, lorsque les traîneaux de Boulard et de Sigouin s’apprêtèrent, chacun sur sa rive, à s’y engager. Boulard se rendait de grand matin à Saint-Roch, et Sigouin, à Saint-Ours. Balisée de sapins, déjà rouillés par la saison, la route unique offrait son parcours « chevalin », puisque le fumier juteux coulait, sous le soleil, dans ses ornières.
Plusieurs mares déjà se ridaient au vent, mais le pont semblait solide tout de même. Sans doute, ces deux attelages allaient être les derniers, cette année, à s’y engager. Sous le vent et le soleil s’exhaussant, la route aujourd’hui même allait se mettre en marche. Quelquefois, un cheval hennit en présence d’une telle appréhension. Ici, les montures de Boulard et de Sigouin semblaient ressentir la confiance de leur « maître ». Et, sans flairer la route, comme c’est la coutume devant le danger, les chevaux de Boulard et de Sigouin, la tête haute, on eût dit bridés par la martingale, un jour de grande fête, tanguaient de joie lorsqu’ils se dirigèrent à la rencontre l’un de l’autre.
Le hasard l’a-t-il voulu, ou les chevaux eux-mêmes ? Lorsque les deux montures furent nez à nez, des mares latérales avaient, au cours de la nuit, rogné la route jusqu’à ne lui laisser qu’une seule voie carrossable.
La rencontre eût pu être évitable, mais les chevaux ne l’entendaient pas ainsi. Boulard et Sigouin, debout dans leurs traîneaux avaient beau tirer sur les rênes, les bêtes tête contre tête s’entêtèrent à passer. Les balises de la route avaient auparavant masqué l’étroitesse du chemin dans une courbe.
— « Arrié ! » hurlaient les hommes-forts. Avec un ensemble déterminé par l’égalité de leur force, chacun des hommes-forts avait rompu une lanière de leurs rênes. Avant qu’ils aient pu se relever et sauter de l’arrière des traîneaux sur le chemin, leurs chevaux belliqueux étaient côtes contre côtes et tiraient encore.
Entraînant les chevaux, les voitures versèrent dans les mares et, comme il s’enfournait sous les glaces, Boulard hurlait à pleine gueule : « Range-toé, saudit ! ! ! »
C’est à ce moment que la débâcle s’ébranla. Un casque de chat sauvage était resté sur la route. C’était celui de Sigouin.
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