Chapitre 24 N’est pas écœurant qui veut ou le chagrin d’un homme éprouvé
Dans la chambre à coucher, où les voisines l’assistaient, tout concourait à vouloir que la petite madame Allard mourût au cours de la nuit. Et, si l’époux, le beau Pit, a « pris le bord de la taverne » avant que le drap du lit ne recouvrît le visage de la petite madame Allard, ce n’était pas qu’il s’était refusé à la voir mourir, ou à se joindre aux prieurs de la bonne mort. Tout concourait à vouloir qu’elle mourût ; le beau Pit ne pouvait l’ignorer ; et, s’il s’est esquivé à la dernière minute, c’est qu’il redoutait que la petite madame Allard ne l’emportât, lui-même, dans la mort. Après les prières d’usage, comme une autre syncope avait pris sa femme à la gorge, le beau Pit s’était souvenu de sa dernière déclaration d’amour : « Mon beau Pit, je t’aime tant que si je meurs la première, jamais je ne te laisserai seul, et je viendrai te chercher pour t’amener avec moi. »
Quant au refus de voir mourir sa femme, et aux explications que le mari en avait données, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, concluait ainsi : « N’est pas écœurant qui veut ! »
Afin de bien comprendre les conclusions philosophiques de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, il est bon de s’initier à l’atmosphère de ce récit.
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Dans la chambre à coucher, où tout concourait à vouloir que la petite madame Allard mourût au cours de la nuit, par deux fois les « veilleuses », prises d’émoi, s’étaient agenouillées autour du lit.
Avant qu’elle revînt de sa première et de sa deuxième syncope, et que l’on se rassît, comme dans une salle d’attente, l’alerte passée, les voisines qui assistaient la moribonde avaient eu le temps d’épuiser tout un chapitre du rituel. Même que la prochaine fois, se disaient quelques femmes, on récitera les prières post mortem :« Que Jésus-Christ, qui vous a appelé, vous reçoive et que les esprits bienheureux vous conduisent dans le sein d’Abraham. »
Baissée, la lampe économisait son huile, comme un lampion.
Le beau Pit s’était agenouillé, par deux fois, dans la soirée, avant de s’asseoir dans la cuisine, devant un flacon de gin. Tout concourait à vouloir que la petite madame Allard mourut. Le beau Pit avait même réuni, mentalement, toutes les données de la biographie de sa femme. Sans doute, c’est ici, en présence d’un flacon de gin, que les présomptions de son épouse : « Je viendrai te chercher pour t’amener avec moi », s’étaient montrées à sa mémoire.
Non que le beau Pit n’aimât point la petite madame Allard, mais elle l’avait entraîné à la crainte. Toujours, elle avait eu raison, en cinq années de mariage. Le gin, comme on le sait, amplifie les sensations, celles du chagrin et celles de la « peur » comprises. C’est à ce genre d’« amplification » que l’époux avait cédé pour ensuite se réfugier dans la taverne, au moment même où la petite madame allait rendre l’âme.
Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, de conclure à ce tournant du récit : « N’est pas écœurant qui veut. » Et nous finirons bien par lui donner raison.
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Auriez-vous blâmé le tavernier de ses libations à un homme qui pleure, à la table d’une taverne, son épouse bien-aimée ? Car, si le beau Pit avait avoué un chagrin qu’il ne pouvait plus « endurer à jeun », lui qui ne buvait plus depuis des mois, l’« amplification » de sa « peur » d’être emporté par sa femme, il s’était abstenu d’en révéler le secret. Il est bon de ne pas tout dire à un tavernier. Le beau Pit appréciait le mutisme sur certaines sensations.
Pour noyer son chagrin bien explicable, l’époux malheureux s’était versé quelques gouttes d’alcool pur (65 degrés de preuve) dans ses quelques dizaines de verres de bière. En peu de temps, il était devenu grand biographe de la vie intime de sa femme. Jusqu’à ce que la moitié de la taverne s’endormît, on sut que le beau Pit aimait sa femme d’un grand amour ; qu’il n’allait sûrement pas se remarier (bien sûr, puisqu’elle allait venir le chercher) ; qu’on n’en trouverait pas de pareille dans le monde ; qu’un homme se doit d’ouvrir le cortège de sa femme bien-aimée, même si le chagrin l’avait retenu d’assister à sa mort, etc.
Nonobstant les effets « amplificateurs » du gin, de la bière et des 65 degrés de preuve, chose assez singulière, toujours le dernier chapitre des prières à réciter après la mort lui revenait en mémoire : « Faites vivre en vous, Seigneur, cette âme que vous venez de retirer de ce monde ; pardonnez-lui les péchés que la fragilité de la nature lui a fait commettre, et ne consultez que votre bonté, en jugeant celle que vous avez créée et rachetée par votre sang. » Puisque, seules, les prières de l’après-mort lui revenaient, n’était-ce pas la preuve que tout concourait à vouloir que la petite madame Allard mourût cette nuit même ?
À la fermeture de la taverne, le corps inanimé de chagrin du beau Pit était déposé par le tavernier lui-même dans une chambre de l’hôtel.
Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, de conclure encore : « N’est pas écœurant qui veut. » Nous comprendrons plus tard, nous qui avons toutes les sympathies pour le beau Pit.
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L’angélus matinal et celui du soir n’atteignirent point le beau Pit dans son sommeil d’ivrogne et d’homme chagriné. En fait, ce n’est que la nuit suivante qu’il retrouva ses esprits. Distrait par ses 65 degrés de preuve, l’homme éveillé dans l’obscurité s’était cru dans la première nuit de son chagrin pour se rendormir à l’aide du somnifère fameux que sont les 65 degrés de preuve. En bon tavemier, le barman d’en bas avait garni la table de nuit de son pensionnaire « de quoi le remettre de sa gueule de bois ».
Avec la soustraction de vingt-quatre heures dans sa lucidité, le beau Pit entendit enfin l’angélus du deuxième jour. Comme il avait une tendance bien explicable à soustraire de nouveau, l’homme qui se voyait soustrait d’une épouse n’entendit de l’angélus que les coups impairs. Ce n’est pas à dire que le rythme de l’angélus était rompu, mais quelque peu ralenti. Le beau Pit avait tout lieu de croire que l’on sonnait le glas de sa femme. Et c’est pourquoi il se mit à genoux, bien appuyé contre son lit, car il éprouvait la nausée de ce qu’il n’avait pas mangé depuis quarante-huit heures. (Les bons ivrognes comprennent ce paradoxe, ou ce quiproquo).
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C’est à ce moment que la petite madame Allard est venue chercher son mari… Elle avait tenu promesse…
Comme elle ouvrait la porte de la chambre, et avec quelque violence, un grand rayon de soleil l’accompagnait…
— Rentre à la maison ! rugit-elle, les poings sur les hanches, espèce d’écœurant !
L’histoire ne dit pas à quel point le beau Pit faillit mourir, non pour suivre sa femme au ciel… comme il s’y attendait… mais pour suivre la petite madame Allard… à la maison ! ! !
Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, dont l’un de ses ancêtres avait étudié la médecine jusqu’à la troisième année d’université, de nous expliquer, avec force détails, que les cardiaques reviennent aussi vite à la vie qu’ils en « peuvent sortir ». Une bonne saignée avait remis la petite madame Allard sur pied en quarante-huit heures.
— N’est pas écœurant qui veut ! conclura de nouveau Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
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