Chapitre 25 Le vagabond dévoyé
Ce mendiant avait-il la faveur des chiens, que nul aboiement ne s’élevait des fermes sur son passage, ni à son entrée, pour la nuit, dans les granges ? On ne le voyait à Saint-Ours qu’une fois le printemps et l’automne, et jamais chien n’alla plus loin que de flairer sa besace. Même un Pataud, né de l’hiver, était mis en confiance par son épouvantail sur la route, et par sa canne ferrée. Serait-ce que le doyen des caniches eût promulgué une consigne à la fonte des neiges ? Pourtant, ce quêteux pastoral n’était pas garni d’une barbe blanche que l’on pût confondre avec celle d’un Santa Claus hors saison.
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, vous dira sans doute que les chiens savent distinguer, des cheminots, le « quêteux monsieur », du mendiant, la fripouille. À moins que celui-ci, le septième d’une famille, disposât du don de les museler à distance, ou d’une laideur à les mettre en fuite.
Lorsque le mendiant, sur le haut de la côte, au soir montant, s’est proposé de faire profession de voleur, qui proclamera qu’une telle quiétude lui pesait ?
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Comme les autres saltimbanques de la charité publique, ce mendiant avait au printemps quitté le rang de Sainte-Julienne pour n’y retourner qu’à l’automne ; ce rang de Sainte-Julienne, le rendez-vous, l’hiver, des gueux de la province. C’est là que chacun, à l’abri de maisons historiques négligées par l’Histoire ; c’est là que chacun apportait ses vices et ses trucs d’acrobates ; sa roulotte, la terreur des enfants ; ses chevaux volés ; ses couleurs défraîchies de la Bohème. On eût dit les éléments d’un cirque en faillite.
Ce n’est point à l’exemple des siens que ce mendiant s’était décidé à voler. Ce soir, sur la côte, le goût du vol ne fut pas spontané. Il s’est concrétisé à l’idée de la seule confiance qu’on lui faisait et qu’il a envisagée comme une insulte à son titre de quêteux.
Ai-je caché, moi, se disait-il, mes qualités de mendiant honnête ? Pourquoi se cacher pour voler de l’argent caché ? À la faveur de la nuit, malgré mes intentions de voleur, un chien viendra lécher ma main de voleur.
Il en avait assez de cette confiance que l’on n’accordait, somme toute, qu’aux êtres inoffensifs. Puisqu’il avait des chiens la confiance qu’on ne leur accorde même pas, il allait, lui, montrer son mépris pour les petits sous et le beurre rance des tranches de pain dur.
Lorsqu’on me redoutera comme voleur en liberté, se disait-il encore, ma main tendue vaudra son plein d’or. On saura que cette main de mendiant peut se transformer en main de malfaiteur. L’on conviendra qu’il vaut mieux lui faire un accueil payant, de crainte qu’elle ne s’indigne et se venge le soir même.
C’est bien ça, pensait de son côté Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ce mendiant est fatigué de ses « quatre pattes blanches » et de « passer sur un pont sans payer ». Si les chiens le suivent amicalement, c’est peut-être qu’il a des déchets, ce quêteux trop bien nourri. Nous l’avons bien accueilli : il sait où se trouve notre bien.
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Sur le haut de la côte, le mendiant avait arrêté son choix sur une ferme que le brouillard enveloppait déjà dans la vallée. Et, lorsqu’il pénétra dans la cour, aucun chien ne « cracha son rhume » derrière la brume. Une seule fenêtre éclairée s’offrait dans l’ombre à son observation. À l’abri derrière un tombereau renversé, il dressa son plan d’attaque.
Dans le rayon de l’abat-jour d’une lampe, une famille, attardée par le travail des champs, prenait son repas. Que de bonheur, sous la lampe ! Des enfants, levés tôt comme des vieillards, dormaient sur leur chaise, comme des vieillards. Ceux-ci se lèvent avec l’aube, afin de ne rien manquer de leurs derniers jours : les enfants font de même. Autrement, la nuit serait pour eux habitée par des fantômes ou par des quêteux. Et c’est la première fois que le mendiant constatait que sa présence dans l’ombre pût enjoindre des enfants au sommeil.
Le mendiant qui ne mendierait plus, mais qui allait se servir à son gré, avait déjà tendu une main inoffensive à cette famille. Par la fenêtre, il revoyait sur le vaisselier, à la troisième tablette, le vieux sucrier où la femme cachait les économies de la maison, avant de les confier à la banque du village, ou à la caisse paroissiale. Au dernier passage du mendiant, c’est dans cette cachette que la femme, toujours mise en confiance, avait plongé sa main pour n’en retirer qu’une pièce noire !…
Voilà la rançon de l’honnêteté, pensait le nouveau voleur. Un infirme de surface, ou un acrobate redoutable aurait reçu une pièce blanche, mais il ne saurait pas, comme moi, où se trouve le pécule. Aux gens honnêtes, les plus belles occasions ! Jamais le quêteux redouté n’eût été accueilli dans cette cuisine…
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C’est à ce moment de ses réflexions paradoxales que le mendiant éprouva une douleur. Son épaule d’homme accroupi avait été impressionnée par un frôlement ! Interdit, même dans l’ombre, il n’osait tourner la tête ! Déjà, il regrettait son projet de vol. Le calme de cette maison devait être simulé. On avait dû le voir entrer ; à son allure, le deviner. L’un des employés de la ferme ou l’un des fils devait monter le guet. L’autre, au premier contact de son épaule, s’était sans doute ressaisi. Dans l’ombre, il allait bondir et crier à la rescousse. Peut-être était-il armé ! ! !
La lutte s’engagea, sourde. C’est le mendiant qui avait attaqué ! Par le souffle de l’autre, à ses côtés, il l’avait identifié ! Puis il avait chargé ; et toute sa force de grand marcheur, il l’avait mise au service de ses bras ! Jamais amour n’a valu une telle étreinte ! De peur que l’autre n’appelât au secours, le mendiant l’écrasait contre sa poitrine…
Les deux corps s’écroulèrent dans leur embrassement ! Contre la paille crissante, l’autre avait râlé !
La fenêtre s’était éteinte. On avait emporté la lampe dans la porte de la cuisine. Des ombres énormes de jambes couraient contre le mur de la maison. Sans un mot, tant la stupeur était grande, les deux lutteurs furent séparés. Maintenant, retenus par des poignes solides, ils étaient dans le rayon de la lampe.
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À grands cris de joie, on avait reconnu le mendiant.
— Ce cher vieux ! ! !
Il avait capturé un voleur de grand chemin ! Et pendant que l’« autre » était ligoté, sous une avalanche de coups de poings, tant l’indignation ne connaissait plus de bornes, le « cher vieux », ce « brave vieillard », on l’époussetait ; les enfants se faisaient grand honneur de porter alternativement sa besace, quelque peu échancrée, et sa canne, vers la maison. Même que la bonne mère de famille, comme on faisait escorte au brave homme vers la cuisine, le gratifia, sur le seuil de la porte, d’un sonore baiser sur le front.
Le mendiant était trop ému, ou trop essoufflé, pour « souffler » mot. Mais il se reprit, et jusqu’au petit jour… Aucun détail de cette lutte « en une seule ronde » ne fut omis. Quant au préambule du récit, dès que le bouchon d’un vieux whisky eut grincé contre le goulot, il était simple dans sa simplicité. Le mendiant était venu pour coucher, sans déranger personne, dans la grange ; il avait vu ; il avait vaincu…
Et je suppose, d’ajouter ici Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que tous les chiens de la terre, le lendemain, lorsque le mendiant, bien « bourré » de victuailles et d’argent de poche, est remonté sur la route, que tous les chiens de la terre ont dû hurler… d’humiliation…
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