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Chapitre 26 Le râteau magique ou la plus vraie des menteries

Accroupi à l’entrée de sa grange, Ernest Gendron, dit « le Chasseur », ou « la Balle », réparait, ce matin-là, des harnais, comme le soleil se faufila, prestement, jusqu’à le « mettre en lumière ».

C’était donc un matin, si beau, que « tout pouvait se produire » ; un petit matin allègre où le soleil devient votre égal, un soleil de votre hauteur, qui éclaire le dessous des arbres ; un petit matin où le soleil se lève une heure en avance et qui tend le cou à la brise comme un cheval bien en train.

Disons, pour utiliser une expression familière à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles : « un petit matin plein de grosses menteries ».

C’était donc un matin comme il ne s’en produit que rarement ; un matin où le pêcheur vous dira que ça « mord », même d’une galerie, avec une ligne qui trempe dans les fleurs d’une plate-bande ; un matin, sans mouches, où l’achigan bondit d’un lac jusqu’à se placer à une portée de fusil ; un petit matin tout neuf, qui fait place à tout, à la « gueule de bois » exceptée.

— C’est ben ça, de constater Ti-Nesse Gendron, un vrai beau matin à chevreuil !

Et le Chasseur Ti-Nesse Gendron, sans négliger ses harnais, se remémora ses exploits. C’était sa participation à un si beau matin.

« Un matin, comme à matin ! C’est par un matin, comme à matin, que j’ai descendu, d’une seule balle, deux beaux « chevreux ». On ne m’appelle pas la Balle pour rien ! Le premier chevreu m’en cachait ben un autre, c’est vrai, mais j’ai eu la chance de le tirer dans la tête et ma balle, après avoir troué la première tête, a touché l’autre bête. C’est pareil comme si je les « avais eusse » embrochés !

« Oui, monsieur, ils sont morts sans se plaindre ! Ils n’ont pas braillé comme des petits enfants. Je les ai saignés, pour la frime, seulement. »

Ici, Ti-Nesse toujours accroupi en plein soleil, ne résista point au plaisir de planter, d’un seul coup, et jusqu’au manche, son couteau dans un interstice du plancher. C’était violent, même que le soleil a dû trépider… ou la grange.

C’était un matin « où tout pouvait arriver », même les plus grosses menteries…

À deux arpents de la grange, bien encadré dans la porte aux deux battants ouverts, un beau chevreuil se tenait immobile d’admiration, le panache couché, et les naseaux dans la brise ! ! !

Ti-Nesse Gendron eut un recul de tout son sang dans les veines !

— Mon fusil ! gémit-il.

Mais le chasseur était en pleine lumière. Comment bouger sans distraire la belle bête ? Ce beau matin « où tout pouvait arriver », le chevreuil, soit, en était sûrement impressionné. Son odorat ne connaissait que l’odeur de la brise. Ses yeux étaient pâmés et pourquoi pas, mais il est des gibiers, comme les oiseaux, qui ne peuvent bien voir que de côté. Dans cette brise, le beau chevreuil se présentait de profil !

C’est alors que Ti-Nesse Gendron mit toutes les précautions possibles à étendre, avec lenteur, son bras vers la gauche, où son râteau était suspendu, au mur de la grange, par des clous.

Quelles précautions ! Instinctivement, le chasseur épaula le râteau dans la direction du chevreuil, l’index appuyé à une dent de son instrument.

— C’est dans la tête que j’y fourrais ça !

Le manche du râteau quelque peu s’inclina. Puis il conserva l’immobilité d’un canon de fusil en pleine action !

Puis, après avoir poussé, à grande gueule, un PAN formidable, notre chasseur s’expliqua mentalement, et les yeux hors de tête : « Au cœur, sous la patte gauche ! ! ! »

C’était un matin « où tout pouvait arriver »…

Le chevreuil s’est raidi avant de s’agenouiller jusqu’à toucher terre du museau. Puis il s’est couché… sans un soubresaut.

C’était un matin « où tout pouvait arriver »…

Par un si beau matin, le chasseur, couteau en main, bondit de la grange et galopa vers « son bon coup ». L’écho de son PAN lui cognait encore à l’oreille…

À quelques verges seulement de son gibier, Ti-Nesse Gendron, dit le Chasseur ou la Balle, est tombé à son tour, mais foudroyé par une apoplexie.

C’était un beau petit matin allègre et tout neuf où l’on ne meurt pas…

Quelques jours plus tard, Ti-Nesse Gendron en est revenu, mais comment voulez-vous qu’il admette, aujourd’hui, que son PAN formidable avait couvert une détonation de carabine venue, au même instant, de chez le voisin ?

C’est Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, qui venait d’abattre, de sa galerie, par un beau petit matin « où tout pouvait se produire », le plus gros chevreuil jamais aperçu dans Saint-Ours.

Toute menterie mise à part…, de conclure Joë Folcu.

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