Chapitre 30 Là où il est démontré que l’eau se change en argent
Qui songe à mourir de plein gré, pour l’ordinaire, prendra la nature à témoin de son malheur, ou l’accusera. Néanmoins, telles n’étaient pas les raisons qu’invoquait Jules de vouloir mourir.
Ce quai, d’où il devait cette nuit s’élancer, n’était peut-être qu’un éboulis de la côte, qu’une pointe avancée dans le flot. Il l’avait parcouru jusqu’au bout, entraîné lui aussi par un écroulement de toute sa volonté. Comme un éboulis, il ne devait pas combler un vide sur la rive par un retour intempestif.
Jules n’en voulait pas à la nature de l’avoir suivi même dans ses éboulements. Il appréciait, le matin, que le soleil mît du relief au paysage. Le soir, que son œil oubliât toutes les perspectives. Et, le midi, que l’ombre fût à ses pieds, couchée en rond. La nature, Jules ne pouvait l’accuser de vouloir sa mort.
Et pourquoi l’aurait-il prise à témoin ? Ne s’en cachait-il pas, au bout d’un quai, par un soir sans lune, entre le ciel et l’eau ?
Jules en aurait voulu à l’eau de pouvoir le porter jusqu’à ce qu’il poussât un cri révélateur. Cette rivière allait le prendre et le dissoudre peu à peu. Son propre poids n’ayant pas celui de la mort, il allait lui adjoindre un poids de pierre, et une corde qui, pour une fois, ne serait pas celle d’un pendu, mais un lien de ceinture. Enfin, il disparaîtra de plein gré comme un simple sillage, le pli que laisse, pour un instant, une rame dans l’eau.
Puisque Jules désirait mourir, la nature allait cacher son méfait et ne rendrait nul témoignage.
Non loin de lui, sur le même quai, dans la même ombre, un autre individu était accablé du même désir, celui de confier à la rivière une vie qu’il trouvait trop longue et qu’il voulait écourter.
Celui-là en voulait à la nature qui l’avait rendu infâme et bossu.
Ce même soleil, qui met tout en relief, le donnait en spectacle à ceux dont il désirait se cacher. Ces soirées, peut-être profitables au malfaiteur, n’étaient pour lui qu’un prétexte à se remémorer tous les méfaits du jour. Si la lumière le forçait à se cacher, la nuit le mettait en état de haïr.
Somme toute, conclura Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, il s’agit probablement d’un homme qui désire se tuer en présence d’une nature qu’il aime et qui ne lui donne pas le goût de s’aimer lui-même, et d’un autre qui s’aime en personne mais que le monde, plutôt que la nature, n’apprécie pas. En d’autres termes, il s’agit d’un individu qui manque d’argent et d’un autre qui doit de l’argent.
— Les raisons poétiques des hommes qui veulent mourir se résument à des raisons qui manquent de poésie. L’un veut en finir parce qu’il aime trop la nature et qui ne peut l’exprimer. L’autre éprouve la honte d’une nature qui ne lui donne pas raison dans son malheur.
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Comme il est ici question d’une couple de fous, au bout d’un quai, et qui veulent en finir avec leur folie respective, plutôt qu’avec les raisons innombrables de vivre, examinons maintenant leur manège sans tenir compte d’une pensée qui ne se justifie nullement.
— C’est ça, dira encore Joë Folcu, le premier est à la recherche s’une pierre qui le coulera pour de bon, tandis que l’autre désire une plongée « advienne que pourra ».
Le bossu, pour cacher sa bosse et l’argent qu’il doit, commencera par choisir la « descente du quai », c’est-à-dire le niveau de la rivière. Bien assis, il trempera d’abord ses pieds dans la rivière et fera ensuite monter la rivière jusqu’à ses genoux. Toujours agrippé au quai, il se descendra lentement jusqu’au cou. Je crois même qu’il goûtera de cette eau qui doit mettre fin à ses jours : En d’autres termes, il tentera de se « lamper »…
L’autre, le dénommé Jules, se cherche une pierre qu’il se doit attacher, non pas au cou, mais à la ceinture. C’est plus digne. Autrement, son suicide rappellerait la mort d’un chien. Et vraiment, il ne se peut comparer lui-même à un chien.
Grand malheur ! Jules avait oublié de se prémunir d’une corde. De ceinture, il n’en portait pas. Il ne lui restait que ses bretelles. Et voilà que les bretelles étaient de bonne qualité. Il n’avait pas de couteau pour les découdre et s’en faire une courroie d’une seule pièce, disons un cordon d’une seule pièce capable de l’enserrer à la ceinture et d’enserrer de même une pierre aussi lourde que grosse.
Selon ce qu’avait prévu Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, le dénommé Jules s’était muni de son épingle de cravate. Quand on veut se tuer, tous les moyens sont bons, même les articles de toilette. Ajoutons que le futur suicidé ne songeait plus poétiquement. Ce fut peut-être long, mais délicatement poétique…
Dès que Jules fut lié par ses bretelles à sa pierre nautique, pour ne pas dire tombale, il allait s’élancer avec sa pierre lorsque le bossu fit remuer l’eau de la rivière dans le voisinage. Même que le bruit de l’eau n’était pas uniquement pur, car il s’y mêlait quelques soupirs. Et ce ne devait pas être un dernier soupir, puisque ceux-ci se renouvelaient avec emphase.
Comment, songea l’homme à la pierre, quelqu’un serait-il en train de se noyer ?
Toute la poésie de Jules perdit subitement de son charme. Nous sommes deux, ici, se dit-il, à se noyer. Si l’autre s’agite sur l’eau, c’est peut-être qu’il est tombé par accident, ou qu’il désire se noyer tout en sachant nager. Peut-être, aussi, ignore-t-il tout des moyens connus de se noyer ?
Le bossu, en effet, venait de lâcher le quai et « barbottait » en damné qu’il était.
S’il allait crier au secours, eut le temps de penser Jules, on peut venir à son aide. Que je me lance à mon tour dans la rivière, avec ce poids et mes bretelles, on croira sans doute à la mort d’une couple d’imbéciles qui luttaient sur le bout du quai.
Jules, qui croyait au suicide, au droit qu’a tout homme de se suicider, entendait même les commentaires que l’on ferait sur sa mort. Il voulait, dirait-on, se suicider, et c’est un autre, quelque voyou, qui a eu raison de lui ?
Et comme Jules, l’homme de principes, tendait la main au pauvre bossu, au bout du quai, l’autre était déjà trop angoissé pour l’entendre marmonner :
« On ne peut même pas se noyer en paix dans ce monde. »
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Toutefois, lorsque Jules, détaché de sa pierre, s’achemina vers la côte, avec le bossu inconscient sur son épaule, il lui était agréable que l’eau du demi-noyé ruisselât abondamment sur sa propre peau. Comme il songeait à la récompense généreuse qu’allait lui rapporter son geste héroïque de sauveteur, Jules comparait à des pièces d’argent le froid que lui procurait, sur l’épine dorsale, cette eau de la rivière où l’autre avait essayé de se noyer.
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