Chapitre 31 Une partie de cartes dans l’obscurité ou « ne faites pas à autrui ce que… »
Lorsque Jules Robin s’endormit sur le lit de sangle, il avait, ce soir-là, le visage tourné vers le mur. L’éclat de la lampe, sur la table du camp, l’avait d’abord importuné. Plutôt que d’éteindre pour la nuit, son compagnon de pêche, l’Entêté Boudreau, désirait finir sa patience. En somme, une véritable lubie, puisque l’heure était avancée. Vient-on dormir dans un camp pour exercer sa patience aux cartes ?
Ce premier soir de vacances, Jules Robin était pourtant lucide. Bien que le lac eût été houleux, la pêche, mauvaise, on n’avait pas entamé la provision des alcools… Et Jules se souvient, aujourd’hui, du moindre détail de cette soirée.
Dans les combles de la cabane de billes, le vent se taisait, par intervalles. La lampe pétillait quelque peu. De l’eau, probablement, mêlée au pétrole… Et l’Entêté jouait les cartes, automatiquement, semblait-il, comme s’il eût songé à autre chose… Même que les cartes abattues laissaient entendre un certain clapotis. Avant de sombrer dans le sommeil, Jules Robin avait comparé cette rumeur à celle des lames courtes contre la glaise d’une rive. Enfin, c’était monotone, et il y avait de quoi dormir…
Combien de temps Jules Robin a-t-il dormi ? On ne calcule pas le sommeil comme la durée du pétrole dans une lampe !
De toute façon, lorsqu’il s’éveilla, Jules était couché sur le dos, et il faisait noir ! L’autre avait dû finir sa patience, comprit-il de premier abord, et s’était couché, sans plus. Mais non, dans l’obscurité du camp, le même clapotis des cartes troublait le silence.
D’un bond, Jules Robin s’était dressé dans son lit ! L’Entêté Boudreau, à n’en pas douter, continuait à jouer dans l’obscurité…
— Es-tu fou ? demanda Jules.
— Fou de quoi ? lui fut-il répondu. Tu ferais mieux de dormir !…
— Mais la lampe est éteinte… imbécile… rétorqua Jules d’une voix mal assurée.
— Tu dors, tu dors, fit l’autre négligemment.
†
Dans cette cambuse de pêche, dira Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, si l’un des deux n’était pas fou, ils l’étaient tous deux… Il faut être plus que mélancolique pour jouer aux cartes en pleine obscurité… Et si, vraiment, il y avait trop d’eau dans le pétrole de la lampe, ou que celle-ci se fût étouffée, il ne restait plus qu’à mettre sa mélancolie dans la couchette…
Lorsque Jules Robin se leva, hébété, et pour cause, et qu’il s’avança vers la table, en titubant comme un ivrogne, dans l’obscurité du camp, l’Entêté lui poussa un cri, tout comme s’il l’avait parfaitement distingué.
— Si t’es saoul, dis-le, maudit fou ! ! ! Tu vas jeter la lampe à terre et mettre le feu…
Comme Jules Robin venait de heurter la table, il n’en fallait pas davantage pour le mettre lui-même en doute. Serais-je aveugle ? hurla-t-il, frappant la table de ses poings…
C’est alors qu’il sentit les mains de l’autre s’abattre sur ses épaules.
— Mais, voyons, disait l’Entêté Boudreau, en le poussant avec instance vers le lit de sangle, tu t’es mal réveillé… Prends au moins la peine d’ouvrir les yeux… Tu sais bien que la lampe n’est pas éteinte… Si tu ne vois rien, laisse-toi au moins conduire… Ça arrive, des fois, qu’on se lève trop vite… On voit tout embrouillé… ou même pas du tout…
Sur le lit de sangle, les deux hommes se bousculèrent.
— Allume ! Allume donc ! criait Jules Robin à bout de souffle… et d’angoisse… Tu ris de moi, imbécile ?.. Lâche-moi et laisse-moi allumer la lampe moi-même…
Dès que l’autre eut relâché son étreinte, Jules Robin se dirigea de nouveau vers la table et avança à tâtons ses deux mains vers la lampe.
Quelques secondes plus tard, un cri de douleur emplissait les ténèbres de la cabane. Jules avait pris à pleine main le verre brûlant de la lampe.
— Tu vois bien, maudit fou, ricanait l’Entêté, que j’ai raison…
Le lit de sangle venait de geindre. Jules s’y était laissé choir, secoué de sanglots.
— Mais alors, gémissait-il, je suis aveugle… Je te le dis, l’Entêté, je suis aveugle…
Dans le noir, l’Entêté Boudreau devinait les traits épouvantés de son compagnon. La farce avait assez duré. Et, Comme il plongeait sa main dans l’un de ses goussets, afin d’y prendre une allumette et faire enfin jaillir de la lumière, la porte unique du camp claqua. L’autre s’était précipité dehors, sans doute.
— S’il cherche la lune, songea le farceur, il se trompe de saison, et le temps est couvert…
Jules Robin avait failli mourir d’horreur. Mais après une course égarée, et s’être heurté de front contre des arbres, tant la nuit était intense, et son angoisse de même, il avait enfin aperçu la lumière d’un camp voisin. Ici, au moins, on jouait les cartes autour d’une lampe allumée !
La rage remplaça subitement son anxiété. Dans sa propre cabane, lorsqu’il se retourna, l’Entêté Boudreau venait de faire de la lumière. Entre les arbres, il voyait briller la fenêtre.
— Le salaud ! ragea-t-il, rebroussant chemin. Je vais lui montrer à se payer la tête, ou plutôt les yeux, d’un pauvre ami mal réveillé. Si j’ai vu noir, il va apprendre qu’il reviendra au village avec les deux yeux noircis de bons coups de poing.
Sur le seuil du camp, Jules Robin hésita. Bien que la porte fût close, une lamentation singulière semblait venir de l’intérieur.
— Qu’est-ce à dire, me prépare-t-il une autre farce… et en pleine lumière, cette fois ?..
Par la fenêtre, Jules Robin constata que son camarade marchait à tâtons autour de la table, et bien en vue dans la lumière de la lampe… De plus, il se frottait les yeux d’une main, tandis que de l’autre il semblait gesticuler avec incertitude, tout comme un aveugle…
Lorsque Jules Robin, indécis, entra dans la cabane, un cri de douleur l’accueillit…
— Jules ! Est-ce toi ! Je suis aveugle… aveugle… aveugle…
En pleine lumière, Jules Robin put se rendre compte que les yeux de l’Entêté Boudreau étaient clos et bouffis. Des larmes de sang y ruisselaient.
Jules Robin put enfin constater que l’Entêté Boudreau, pendant son absence, avait soufflé dans un vieux pot de tabac, afin de le dégager de sa poussière, et qu’il pût servir à sa provision de quesnel.
Un autre locataire de la cabane, précédemment, avait utilisé ce vieux pot de tabac comme réceptacle de poivre rouge…
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