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Chapitre 32 Des incompatibilités de caractères et des formules recommandées ou la recherche d’une ressemblance

Vers la cinquantaine, Joë Folcu s’était surpris à dévisager toutes les passantes, et plus effrontément les jeunes et les mieux avantagées. Ce n’est point qu’il portât beau : à l’occasion, une cravate rouge ; un chapeau de paille exhaussé ou un complet ajusté qui pût donner du relief à son croupion. Mais, puisqu’il appréciait la modestie, pourquoi Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se campait-il aussi devant son miroir ? Non que la glace lui retournât une réplique dénuée de « flirt ». Il ne regardait que ses yeux : il se « yeutait ».

Le biographe de Joë Folcu s’affligerait qu’on l’accusât de prêter à son sujet toute prétention à la galanterie. De fait, ce maintien équivoque, Joë Folcu en devait la spontanéité à l’unique désir de rencontrer, un jour, une jeune fille qui lui ressemblât. À la recherche d’une ressemblance, parmi les hasards des rencontres, Joë se devait de se bien connaitre avant de se reconnaitre en autrui.

Nous devons comprendre ici que Joë Folcu s’était, vers la cinquantaine, souvenu de sa propre fille, la petite Marie, qu’il n’avait pas revue depuis quatre ans, c’est-à-dire l’époque où il s’était judiciairement séparé de sa femme pour incompatibilité de caractères. La fille de Joë Folcu devait être aujourd’hui majeure et belle fille. Puisqu’elle lui ressemblait à cinq ans, et par les yeux, c’est par ces mêmes yeux que le père allait de nos jours reconnaitre sa fille.

Assagi par la solitude de la cinquantaine, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s’ennuyait et recherchait sa fille.

Le marchand de tabac en feuilles était handicapé par une timidité qui ne s’appliquait, ordinairement, qu’à ses propres entreprises. Il n’était personne qu’il ne pouvait affronter, mais uniquement pour le compte d’autrui. Ses affaires personnelles, et de cœur surtout, en souffraient.

Toutefois, les démarches pour retrouver sa fille l’avaient enhardi. Ici, il n’était plus question de tabac, même en feuilles. Quelques rebuffades n’avaient pas eu raison de son courage.

Une jeune fille, rencontrée dans un magasin de nouveautés, et qui ressemblait étrangement à la sienne, par les yeux, naturellement, l’avait un jour giflé d’un revers de main.

Chapeau bas, le marchand de tabac lui avait soufflé délicatement cette réflexion :

— Ne seriez-vous pas, mademoiselle, Marie Folcu, fille légitime de Joë Folcu ?

La jeune fille n’avait pas hésité à rabrouer un tel polisson. Jamais Joë Folcu ne pouvait imaginer qu’une jeune fille pût s’indigner qu’on lui attribuât le sobriquet de « Folcu » lorsque le nom de Folcu n’était pas le sien propre.

Pourtant, il eût été bien facile que le marchand de tabac en feuilles utilisât son procureur en séparation de corps pour se mettre en communication avec mademoiselle Marie Folcu. Mais le père désemparé craignait que sa femme n’interprétât ses démarches comme de simples travaux d’approche dans un but de réconciliation conjugale. Joë Folcu préférait s’en tenir au hasard des rencontres pour suggérer à sa fille, maintenant majeure, un retour « discrétionnaire » vers son vieux papa. Peu importait que Marie se retirât en permanence dans les appartements de son père ou qu’elle ne consentît qu’à y faire des séjours plus ou moins longs. Pour le moins, Joë Folcu, du consentement de sa fille, ne pouvait-il pas se la partager avec 1’autre madame Joë Folcu, et alternativement ?

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En définitive (disons que Joë Folcu était encore dans la cinquantaine), le hasard a voulu que le père et sa fille se rencontrassent… Marie, tout heureuse de pouvoir, chaque six mois, apporter un peu de variété dans ses habitudes quotidiennes, avait consenti à se retirer chez son père. Sa mère ne fit pas d’objection. D’ailleurs, Marie n’était-elle pas majeure ?

Selon Joë Folcu, la jeune fille, en plus de ressembler par les yeux au marchand de tabac en feuilles, n’en était pas moins agréable de taille. Revenu quelque peu de son bonheur, le père eut tous les loisirs de la détailler.

Grande, flexible, noire des yeux et blonde de teint, Marie disposait de tous les éléments nécessaires à ce qu’on est convenu d’appeler une jolie créature.

— Mais oui, disait Joë Folcu, c’est toute sa mère avant que je l’aie connue.

Tout le jour, le tabac retenait le marchand à sa boutique. Tous les soirs, le cinéma et les salles de danse occupaient sa fille. En d’autres termes, le père ne retrouvait Marie qu’aux moments où elle « se mourait de fatigue », avant de fermer sa porte de chambre, et le matin, à l’heure du petit déjeuner qui ne parvenait même pas à la sortir entièrement du sommeil. Tout de même, le marchand de tabac en feuilles était heureux qu’on l’attendît à la maison, pendant le jour, et qu’il attendît, à son tour, le soir, celle qu’il avait attendue autrefois en dévisageant toutes les passantes de la rue. Le père et la fille s’étaient attendus, quinze années durant et ils s’attendaient encore.

Sans qu’il éprouvât de malaise, Marie rappelait à son père toutes les qualités de sa mère. Souvent invisible, la jeune fille ne se mêlait que de ses propres affaires. Même qu’elle ne touchait à rien dans la maison. Joë était habitué « à faire son ménage quotidien », et ne s’en plaignait nullement. On eût dit que « l’homme séparé », chez Joë Folcu, retrouvait une continuité de célibat.

Il est heureux, toutefois, que le père et sa fille mirent du temps à se connaître, car Joë Folcu ne retrouva en Marie tous les défauts de sa mère qu’après au moins trois mois de promiscuité familiale.

Tout d’abord, un matin, au petit déjeuner, lorsqu’un « fer à repasser », et refroidi, naturellement, frôla une oreille du père, Joë avait mis cette manifestation de mauvaise humeur sur le compte d’une insomnie mal comprise. Mais lorsque ce projectile fut remplacé par une table à cartes, au moment où le père venait de faire allusion au « fer à repasser », il ne pouvait y avoir de mécompte. Le tempérament de madame Joë Folcu avait trouvé place en celui de sa fille.

Et c’est alors que Joë Folcu se refusa à pousser plus avant ses constatations.

— Tu vas sortir d’icitte aussi vite que ta mère m’a mis dehors autrefois. M’entends-tu, fille pas mûre de ta mère ! ! !

Marie, habituée à sortir, ne se le fit pas redire. Le « fer à repasser » et la « table à cartes » avaient interrompu une enquête conduite à l’insu de la fille à sa mère. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait bien retrouvé ses yeux dans ceux de Marie, sans que la douceur de ce regard ne révélât, au premier abord, le caractère insupportable de sa femme.

Comme il avait esté pour obtenir de la cour une première séparation de corps, il s’était décidé après quinze ans pour une autre séparation, de caractère, celle-là. Marie s’était révélée l’enfant de sa mère.

Il n’en reste pas moins que Marie, de son côté, était heureuse que son père ne voulût pas continuer « cette garde juridique de son enfant ». La jeune fille, en trois mois, avait constaté que son père, en quinze ans, ne s’était pas départi du caractère de sa mère.

Caractère pour caractère, Marie préfère aujourd’hui que les déménagements de tous les six mois n’interviennent pas dans son genre de vie.

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