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Chapitre 33 Ce qu’il advint des quatrièmes épousailles ou le cordonnier « pas pressé »

Charles Bilodeau, le cordonnier, avait écourté son troisième veuvage en se livrant à des quatrièmes épousailles.
La nouvelle madame Bilodeau était blonde, et blanche de teint, quoique de peau un peu fripée. Tout compte fait, à l’exception du grain, la toute récente madame Bilodeau ressemblait à la femme première ; la deuxième madame Bilodeau ayant été brune, la troisième, rousse. Ainsi, Charles Bilodeau rendait hommage à sa première épouse en revenant aux blondes ! Et le village de Saint-Ours lui en sut gré : on ne vit, à l’église, que des créatures au teint clair.

D’habitude, les noces d’un veuf sont brèves. Celles de Charles, on le comprend, se limitèrent à une basse-messe. Pas de confetti, ni de danse, ni de voiture, ni de festin. Sur le perron de l’église, la vieille belle-mère de Charles avait embrassé sa fille et versé quelques larmes ; des amis, serré la main du marié, chapeau bas. (Était-ce par respect, ou par admiration ?)

Il faisait « sérieux » dans l’atmosphère ! Pouvait-on parler de voyages à des gens qui n’en projettent point ? Souhaiter une nombreuse progéniture n’était possible sans faire allusion à l’âge de madame.

Le couple n’eut donc qu’à traverser la rue, où le foyer l’attendait, porte entrouverte. Il était neuf heures !

Une fois chez elle, madame Bilodeau, femme consciencieuse, changea d’abord quelques meubles de place. Les souvenirs des autres épouses étaient voués à la variabilité ! Aussitôt l’époux se mit à cogner dans sa boutique de cordonnier attenant à la maison. Charles Bilodeau était avant tout cordonnier. Le lunch fut servi à midi, le souper, à six heures. À huit, le jour étant haut, le marteau cognait encore…

Dans la boutique où Charles tape de la semelle (est-ce d’impatience, par métier, ou par timidité ?), la provision des cuirs est accrochée aux solives et elle pend comme des viandes sèches ! À la sécheresse des lieux, Charles Bilodeau ajoute son goût avoué pour la réserve. Comment pourrait-il être bavard, celui dont la bouche est pleine de clous : cette bouchée de broquettes que le cordonnier, au travail, tient à la portée de sa main !

Chez Bilodeau, parmi les bottines, on se croirait à l’heure où personne n’est encore levé. Qui parle ici d’activité, même si le travail garde le pas sur l’heure nuptiale ? (C’était à se demander si le fanal de Bilodeau cette fois ne dut pas s’allumer avant la lampe de la mariée, et brûler son huile toute la nuit !)

Le lendemain, madame Bilodeau fut trouvée morte dans son lit…

L’enquête du coroner démontra que le fanal de Bilodeau a brûlé jusqu’au matin ; que la lampe de madame n’a point servi et que madame s’est mise au lit dans l’obscurité.

Le cadavre fut découvert par la sœur de la mariée venue aux nouvelles, comme cela se pratique, le lendemain des noces. C’est la même jeune fille qui apporta la nouvelle au cordonnier dans sa boutique. À ce moment, il posait un talon. Il était neuf heures !

Pendant la nuit, aucun appel venu de la maison ne fut entendu des voisins. Les repas, au dire du cordonnier lui-même, furent silencieux. Charles Bilodeau n’avait-il épousé qu’une cuisinière, ou une ménagère ? Pour appuyer l’échelle des voyeurs contre la fenêtre de la maison, les farceurs de la farce classique, cette nuit, avaient attendu que le fanal s’éteignît dans la boutique du cordonnier.

Convoqués à la cour du recorder, ils durent avouer n’avoir aperçu que le jour blanchissant entre les arbres.

Vers la fin de l’interrogatoire, Charles, le réservé, fut pourtant forcé de sortir de sa réserve. Il dut préciser la teneur des pensées qui l’avaient envahi, durant son travail de cordonnier. De son banc de cordonnier, au milieu des bottines éculées, il voyait distinctement la fenêtre de madame, la fenêtre toujours éteinte. Comme il ignorait que madame fût au lit, et quand elle s’y mettrait, car la lampe retardait, Charles, par noblesse de caractère, avait remis à plus tard son intervention. Le travail avait ensuite occupé son esprit.

On apprit du médecin-légiste que madame Bilodeau était morte seule, morte de sa belle mort, à l’âge de quarante ans et deux mois ; que le cadavre ne portait aucune trace de violence, ni la moindre morsure.

Charles Bilodeau fut acquitté, mais il a, par la suite, perdu sa clientèle de cordonnier, bien que les Dames de Sainte-Anne considérassent la quatrième madame Bilodeau comme une sainte.

Toutefois, les joueurs de croquet et de dames ne partageaient nullement cette opinion. En tas, autour du damier, ou du croquet, le croupion haut et le maillet brandi, on jase, à Saint-Ours, sur la lenteur coupable de Charles Bilodeau à quitter son travail de cordonnier.

— On a beau, d’ajouter Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, on a beau avoir de la réserve et la gueule pleine de broquettes, qu’il y a des limites pour faire attendre une créature !

— Derrière le corbillard, et pendant le service, d’expliquer encore Joë Folcu, derrière le corbillard, et pendant le service, Charles avait l’air content qu’elle fût refroidie, la pauvre dame !

Aujourd’hui, Charles Bilodeau a transformé sa boutique en serre où il cultive, à la mémoire de ses épouses, quatre variétés de fleurs mortuaires. Des lys, d’une blancheur symbolique, rappellent, près de la porte, et bien en vue, la quatrième madame Bilodeau.

Un dimanche qu’il déposait, au cimetière, ses tributs floraux sur les quatre tombes de sa vie maritale, quelqu’un entendit Charles Bilodeau marmonner, au-dessus de l’une d’elles : « Si tu m’avais attendu ! »

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