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Chapitre 34 L’aveugle guéri ne doit point oublier son fanal ou le tâtonnement obligatoire

L’opération avait réussi… Dans quelques heures, l’aveugle-né, le père Goudreau, allait enfin recouvrer la vue, apercevoir ce monde qu’il n’avait, en somme, que perçu… Quelques heures encore de chambre noire, et la lumière allait poser des reflets sur le verre dépoli de ses yeux…

Dans l’hôpital, la nouvelle d’un recouvrement de vue s’était répandue à la vitesse même de la lumière. Il avait suffi, au garçon de l’ascenseur, que l’air du chirurgien fût réjoui, sur le seuil de la salle d’opérations. Ça y était ! Le père Goudreau allait voir, maintenant, comme les autres ! Et tout le monde l’avait su, depuis les infirmières jusqu’aux patients.

Le père Goudreau, cordonnier de son métier, ne marcherait plus la tête haute, comme celui qui regarde le ciel, avant que l’aube se lève ; il ne serait plus précédé d’une canne de sauvetage qui frappe le pavé en manière d’avertissement à ceux qui voient, et qui donnent contre les aveugles ; le père Goudreau allait mesurer les distances, à l’œil, plutôt que par les pieds, car il ne connaissait, d’une perspective, que le nombre des pas qu’il faut accomplir avant de lever la main contre un mur, ou tendre la canne.

Maintenant, la fenêtre était ouverte, dans sa chambre d’aveugle, et un seul pansement le séparait d’un monde lumineux et coloré. Avant qu’il pût lever enfin ses paupières, la garde-malade, heureuse d’être la première femme à s’offrir à sa vue, vérifiait tous les artifices de sa tenue. La campagne, par la fenêtre, se tenait immobile, comme à la revue. Aucune feuille ne remuait. La brise était tombée. Le moment était suprême. Une consigne, semblait-il, avait été donnée…

Mais le père Goudreau savait-il que le soir allait venir et que ses ombres, de nouveau, allaient le plonger dans l’obscurité ? Comme les enfants, il ne connaissait pas les sables du Bonhomme Sept Heures, mais il savait, à la fraîcheur subite des soirs, que tous les hommes tendaient les mains, comme lui, sa canne, pour trouver leur chemin. La nuit, s’était-il dit, je serai le roi des aveugles, celui qui sait compter ses pas, et prévoir les obstacles à la simple pression de l’air contre mon front. Et, s’il avait marché la tête renversée, c’est peut-être que son front portait des rétines sensibles à l’obscurité.

Comment le père Goudreau pouvait-il deviner que son premier soir dût lui être funeste ?

Il était six heures du soir, lorsque l’aveugle-né recouvrit la vue. Que dire de son ébahissement ? On dut lui énumérer le nom des couleurs. Ce qu’il avait palpé avec assurance, maintenant, ses mains hésitaient. Dans la lumière, il tâtonnait plus qu’un aveugle. Même pour l’asseoir dans son lit, il fallut lui enseigner les lois de l’équilibre, l’équilibre des lois de la vision. Il craignait même de se cogner le front contre le paysage qu’offrait la fenêtre. Il ignorait la perspective et ses profondeurs. Tout lui apparaissait sans profondeur et sur un seul plan, tout en surface derrière une vitre. Dès qu’il fut question de manger, l’aveugle qui, autrefois, ne salissait même pas son veston, mangeait aujourd’hui comme un enfant. Il fallut lui passer une bavette au cou. Son œil ne savait pas viser.

En présence d’un miroir, le père Goudreau fut étonné de ne pas ressembler à la seule infirmière, le seul visage qu’il eut, en vérité, aperçu. Il voulait être aussi beau qu’elle…

Que dire enfin de ses ébahissements ?

Et c’est alors que le soir, qui devait lui être funeste, s’est lentement épandu.

Il ne faut pas croire que le père Goudreau redoutait que le soir descendît. Il savait qu’une ombre devait lentement s’épaissir, autour de lui, et cacher le relief et la couleur. Il ne devait pas confondre la venue des ombres avec un retour de la cécité. Lorsque les arbres, au lointain, par la fenêtre, laissèrent traîner une ombre, il savait, pour en avoir entendu parler, que ces petites traînes allaient recouvrir, peu à peu, toute la campagne. Son ombre personnelle, contre le mur de la chambre, ne devait pas, non plus, l’effrayer. Il connaissait parfaitement ces manifestations de la tombée du soir.

Disons plutôt que le père Goudreau s’amusait de ce retour de l’obscurité dans son empire. Fatigué, déjà, par quelques heures de vision, il était même heureux que l’ombre vînt reposer ses yeux. Comme un enfant, il les frottait de ses poings, comme les enfants à l’heure du sable dans les yeux, à l’heure du Bonhomme Sept Heures. Et lorsqu’il fit noir, enfin, dans sa chambre, le père Goudreau avait préféré qu’on le laissât seul, et qu’on retardât d’allumer l’électricité à la tête de son lit.

L’ancien aveugle voulait être seul afin de méditer dans une ombre saine, celle qui s’étend sur tous les hommes, et non sur les seuls aveugles. Il était aussi anxieux de pouvoir se lever du lit, sans aide, et de donner libre cours à la familiarité de ses anciennes coutumes d’aveugle.

Comme il était bon, après quelques heures d’éblouissement, de se retrouver dans un monde qu’il connaissait mieux que l’autre, et qu’il se devait de ne pas abandonner en ingrat. Non pas qu’il préférât l’ombre à la lumière, lui qui avait tant souhaité connaître les beautés de la vision. Mais il était content de se retrouver dans un état d’âme qu’il ne tenait qu’à lui de changer à volonté.

Maintenant qu’il était aveugle, que l’obscurité le forçait à tâtonner quelque peu, comme autrefois, le miracle de la lumière, il voulait l’accomplir lui-même. C’était simple de passer des profondeurs de la terre à la surface lumineuse. Le commutateur de la lampe était à sa portée. Ce que le chirurgien avait mis des heures à accomplir, lui, le père Goudreau, l’aveugle d’hier, n’avait qu’à pousser un bouton. Ce miracle de la lumière, nul autre que lui ne devait en être le maître absolu.

Et c’est pourquoi le patient avait exigé que l’infirmière le laissât pour la nuit. Le père Goudreau n’avait pas exprimé son caprice à la garde-malade. C’était trop compliqué. Il valait mieux s’en tenir à un simple désir d’être seul, dans l’obscurité, afin de mieux dormir.

— Vous n’en avez donc pas assez de l’obscurité ? lui avait répliqué l’infirmière ; la femme blanche, aussi blanche que les murs, la femme qui n’avait qu’une tête à montrer, lui avait-il d’abord semblé, tant la blancheur de l’infirmière était pareille à celle de la chambre.

— Dans l’obscurité, mademoiselle, je n’ai pas besoin de lumière, ni de vos yeux !

Et la garde, amusée, avait consenti à se retirer. Savait-elle que cette acceptation condamnait son patient à la noirceur la plus obscure, la noirceur éternelle, et que le nouveau guéri dût la connaître, et pour l’éternité ?

Dans la chambre blanche de l’hôpital, l’obscurité était complète. Bien que la fenêtre fût ouverte, cette première nuit était sans lune et sans étoile par un ciel nuageux. Qu’il ouvrît ou fermât ses paupières, le vieux Goudreau se trouvait dans un même domaine, celui de l’obscurité.

À la longue, le goût de la lumière s’empara peu à peu de l’ancien aveugle. Peut-être même éprouva-t-il une certaine angoisse. Cette ombre de caveau, somme toute, était bien celle qu’il avait trop connue.

— Si je me trompais, articula-t-il. Si j’avais confondu le retour de la nuit avec mon état d’aveugle…

Puis, des histoires d’aveugles, qui n’avaient connu la lumière que pour quelques instants, et dont la cécité définitive s’était établie chez eux… après avoir retrouvé le jour qu’ils croyaient éternel à leurs pauvres yeux… ces récits s’étaient présentés à la mémoire du père Goudreau.

Somme toute, le patient avait assisté à sa première tombée du jour. Que savait-il, véritablement, des aspects du soir tombant ?

Non, non, bien qu’il fit noir, le père Goudreau n’était pas retourné au monde obscur des aveugles. Il allait s’en donner la preuve incontestable. La lampe était là à la portée de sa main, il n’avait qu’à pousser le commutateur. Assez d’angoisse inutile ! Assez d’ombre…

Et le père avait poussé le commutateur de sa lampe et son hurlement d’horreur ne dépassa point la porte feutrée de sa chambre.

Ses yeux grands ouverts n’avaient perçu aucune lumière.

· · ·

Lorsque l’infirmière, à minuit, pénétra chez le père Goudreau, il était trop tard ! Le patient s’était ouvert la gorge avec des ciseaux oubliés par l’hôpital, sur la table de nuit, et dont il s’était emparé en dépit de l’obscurité de la chambre. C’était facile pour un ancien aveugle !

Si le père Goudreau, plutôt que de tendre une main vers les ciseaux, se fût au moins dirigé vers la porte de la chambre, et l’eût ouverte sur le corridor, il aurait appris que l’ampoule d’une lampe, même dans une clinique bien tenue, n’est pas infaillible… comme la lumière… et qu’elle peut brûler.

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