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Chapitre 35 Deux histoires de brume pour marins d’eau douce

Parmi les brouillards aux dimensions et à la durée conjecturales, nos marins fluviaux, mis en chômage par la marche interrompue des navires, se livrent quelquefois dans l’entrepont à des récits bien agencés pour « tuer le temps ».

Dès que la brume se lève, autant en emporte le vent. Toujours sous vapeur, le navire corrige au sextant les déviations de sa course ; des vents de terre cessent, peu à peu, de souffler dans ses voiles ; tous les récits de l’entrepont ne laissent plus de trace parmi les remous du golfe. Car la crainte en mer n’est pas plus durable que les brouillards.

Mais l’opacité de la brume ne se prête pas qu’aux histoires fantasmagoriques. Toutes ne sont pas cyniques. Souvent, en haute mer, que d’éclats de rire n’ont pas été emportés par les vents. Parfois je les entends au fond de ma mémoire, comme des échos de cales.

Aujourd’hui encore, chaque fois que la brume enveloppe des lointains et que la gravité des sirènes, de minute en minute, nous rappelle les dangers encourus par les marins du grand large, des histoires de brouillard, et des plus sincères, me reviennent à la mémoire.

En voici quelques-unes, et dont les sujets furent authentiques, foi de marin d’eau douce…

Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et autrefois marin fluvial, me racontait :

Cette fois, monsieur, dans le détroit de Cabot, il brumassait tant, et si tant, qu’on aurait dit de la soupe aux pois, avec une cuillère dedans qui se tient debout !

Sur le pont d’avant, les limites du monde se terminaient au bout de mes bras. Et je faisais mon quart avec les bras tendus. Je craignais de me cogner à quelque treuil.

Aucun hurlement de vaisseau dans les alentours. Nous étions bien seuls dans le détroit. Et grand bien nous fasse, car les courants nous invitaient à la dérive. C’était autant de pris.

Après une demi-heure de soupe aux pois, un cri des plus aigus se fit entendre, à quelques verges, nous semblait-il, de notre navire ! Et à l’avant, s’il vous plaît…

On eût dit le cri d’une femme dans les douleurs. Pour certains, ce hurlement rappelait un chien écrasé. Pour d’autres, ça ressemblait à rien du tout, tant le cri avait été lugubre… Ça me rappelait, à moi, les loups-garous. Et je dois vous dire pour plus de précision dans le récit que je n’avais, de ma vie, entendu le cri d’un loup de ce genre. Mais il me semblait que ce devait être ça, tout à fait…

Une seule minute de répit nous fut accordée. Un autre cri venait de se faire entendre. Avertis que nous étions, et l’oreille bien tendue, il ne pouvait y avoir d’erreur, cette fois. Ce cri était celui d’un cochon, ou d’un porc, si vous le désirez, ou d’un simple goret…

La sueur au front, malgré le froid, sur le pont supérieur, notre capitaine sonna immédiatement le second officier.

— Vite ! Charley ! sors les sondes. On est à quelques verges de la côte. Des habitants font « boucherie », non loin, en avant. On entend les cris d’une saignée ! ! !

Avant de transmettre l’ordre, Charley jetait un coup d’œil sur la carte. Le point devait être mal fait, puisque le sextant nous plaçait au beau milieu du détroit, à des milles et à des milles des côtes. Mais avec les calculs, n’est-ce pas, on peut s’être trompé…

Le second officier était à peine de retour dans la timonerie, avec le rapport des sondes indiquant des milliers de brasses de profondeur, qu’un autre cri de goret égorgé se faisait entendre à l’avant du vaisseau. On aurait même juré qu’il s’était approché. Nous approchions de cette forme, il n’y avait pas à en douter, malgré les précisions techniques de la navigation.

Dans cet opaque brouillard, dans cette soupe aux pois, toutes les cuillères debout, c’était nous, nous les membres de l’équipage ! Tout le monde, effrayé, se tenait aux bastingages, comme à l’arrivée d’un vaisseau à bon port. Et pourtant, c’était le plus mauvais des ports. D’un instant à l’autre, on s’attendait à voir surgir du brouillard quelque rocher inconnu, ou la proue énorme d’une corvette de pirates échappée d’une histoire de peur et dont l’équipage est en train d’égorger quelque prisonnière. C’est dur, monsieur, d’avoir la gorge sèche quand on est sur l’eau !

Je vous passe nos commentaires…

Une demi-heure plus tard, la brume se levait enfin. Une bonne petite brise avait eu raison d’elle. Le soleil se montra d’abord sans éclat, ni chaleur, comme le seul principe du soleil. Tant que sa chaleur ne nous toucha point le front, on ne croyait pas encore au soleil. Enfin, on put voir clair, et sur la mer, et dans nos esprits. Un grand éclat de rire monta de notre vaisseau. Nous avions enfin compris.

À quelques verges, à l’avant, se tenait une pauvre goélette, toutes voiles basses. À mi-mât, au palan, oui, monsieur, bien « palanté », on aperçut un gros porc suspendu par le milieu du corps. Et comme le brouillard venait de se lever, quelques pêcheurs se préparaient à le descendre dans la cale ouverte au pied du mât.

Ces pêcheurs n’avaient pas de corne de brume, ou bien elle était défectueuse, et, nous sachant quelque part dans la région, la peur qu’on les abordât leur avait donné du génie. Un cochon qu’ils transportaient à fond de cale avait servi de sirène, tout simplement. Toutes les minutes, comme le veut la loi maritime, un pêcheur montait au mât, armé d’une fourche, et piquait le pauvre cochon dans les fesses ! ! !

Quelle belle sirène de brume, pensez-vous ?

Le même Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et autrefois « marin d’eau douce de son métier », me raconta celle-ci :

Cette fois-là, dit-il, dans un brouillard en tout semblable, il n’y avait pas de cochon « palanté » à mi-mât, ni de sirène réglementaire, mais un vrai paquebot à la proue haute comme une cathédrale. Et cette proue coupante venait sur nous, à peine venait-elle de surgir du brouillard.

Non, monsieur, tout l’équipage, cette fois, n’était pas aux bastingages. Mais les seuls qui ont assisté au spectacle ne l’oublieront jamais. Et j’étais de ce nombre…

Ce paquebot de ligne avait reçu ordre d’arriver à temps. Son accostage devait coïncider avec le départ de quelques trains. En tout cas, trève de détails, le pilote nous aperçut à temps, bien heureusement. Puis le grand bateau vira comme il put. Quant à nous, comment voulez-vous que nous l’évitions ? Nous étions au « stop »…

Comme un fantôme, le paquebot nous frôla de quelques pieds. C’est dur, n’est-ce pas, de voir la mort de si près ! Mais c’est plus dur, encore, de faire rire de soi dans des circonstances aussi périlleuses. Comme l’arrière du paquebot faisait le rond, afin de nous éviter d’être écrabouillés, nous aperçûmes, bien juché sur la poupe, un jeune officier, casquette à galons bien en place, qui tendait vers nous, dans un geste ironique, une petite tasse de café, une demi-tasse plutôt, dans sa soucoupe.

— On s’est approché, nous cria-t-il au mégaphone, afin de vous demander quelques gouttes de crème pour notre café du petit déjeuner ! ! !

Il aurait eu l’esprit moins ironique s’il s’était trouvé, à ce moment, sur l’un de nos ponts, conclut Joë Folcu, en lançant un crachat maritime de côté.

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