Chapitre 36 Le trottoir du père Valois
La maison en ruine des Valois, parmi les herbes sauvages, vieillissait par ses débris le faîte échevelé de son île, sur le Richelieu, en face du village.
Si le trottoir, autrefois suspendu entre l’île et la rue principale du village, n’eût pas été démoli avec ses arches et ses palans, les ruines, de nos jours, auraient sans doute apeuré la jeunesse. Quel beau refuge pour les vagabonds de nuit ! Sur les murs noircis, et dressés comme des chicots, le feu des bivouacs aurait agité plus d’une ombre et hanté les sommeils. Grâce à son isolement, la maison des Valois ne se prêtait pas non plus aux rendez-vous clandestins.
Que de fois, la municipalité de Saint-Ours avait étudié le projet d’arracher ces ruines à la beauté verdoyante de l’îlot. Toujours, l’opposition avait eu le dernier mot. La maison des Valois faisait corps avec une légende, celle du bonhomme Valois et de son cercueil enlisé… Dans le village, on aime à raconter cette histoire, les yeux fixés sur les ruines de l’îlot. Autrement, la légende eût, comme un livre d’enfants sans images, perdu de son caractère. Et surtout, lorsque les vents d’automne sifflaient dans la carie des murs de briques et que s’allumaient, les soirs humides, quelques feux follets, parmi les quenouilles des mares glaiseuses, la gorge du conteur s’asséchait.
— Oui, disait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ces feux follets ne sont autres que des lampions qui évoquent l’enterrement de madame Valois, sous le maudit trottoir du Bonhomme Valois, son époux écœurant.
†
La mère Valois était morte subitement, et nul secours du prêtre et du médecin ne l’avait assistée. Son décès ne fut appris du village que par l’apposition, sur la porte de la maison, et par le père Valois lui-même, d’un vieux crêpe qui avait servi à tous les ascendants de la famille.
— C’est à croire, dirait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que le crêpe était rapiécé comme une culotte familiale.
Le trottoir de bois, qui enjambait le ruisseau, entre l’île et la rue principale du village, devait être « chambranlant » puisque le cercueil de madame Valois tomba des épaules des porteurs et s’enlisa, pour toujours, dans les glaises des mares. Comme les restes de la bonne femme n’étaient pas destinés au cimetière catholique du village, le père Valois avait exigé « qu’on laisse faire ».
— Et c’est pourquoi, d’ajouter Joë Folcu, la Providence en eut pitié en allumant, toutes les fins de semaines, une sorte de lampion à l’endroit même où le cercueil s’était enfoncé. La vieille pieuse qui a prétendu qu’il s’agissait ici de l’œil du diable devait, sans doute, être borgne, ou ne regardait que d’un œil parce qu’elle louchait peut-être des deux.
Depuis cette aventure, le père Valois n’a jamais quitté sa fenêtre qui donnait sur les mares. Toutes les ouvertures de la maison portaient des persiennes bien closes, excepté celle de la pièce qu’occupait le père Valois, à gauche de la porte d’entrée. Jamais, non plus, il n’a fait réparer son trottoir « mal palanté ».
Que le bonhomme fût à table, à l’heure des repas, ou dans son lit, dans la chambre, au-dessus de cette fenêtre, il reconnaissait à leurs pas, sur les planches du trottoir, les quelques rares personnes qui s’aventuraient à rendre visite à la maison des Valois. Inutile d’insister sur la crainte superstitieuse des gens à monter sur ce trottoir, sur « cet échafaud dressé pour les morts ». D’ailleurs, le père Valois n’avait pas d’ami et ne recevait que « par affaire », seulement.
Sur son île, et de profil dans sa fenêtre, le père Valois donnait à sa maison l’apparence d’une tête d’oiseau – car les oiseaux, comme les lièvres, ne peuvent regarder que de profil.
Lorsqu’à son tour le Bonhomme Valois ferma son œil, ou sa fenêtre ; lorsque le vieux solitaire est mort, il n’en finissait pas de mourir.
— C’est, peut-être, dirait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, que le père craignait de reconnaître, à son pas lugubre sur les planches du trottoir, la venue avant son heure du croque-mort…
En tout cas, le cercueil, cette fois, ne fut pas échappé dans la vase. On s’était fait le pied avec celui de la bonne femme Valois.
Ce n’est qu’après la mort de monsieur Valois que l’on sut, en définitive, les raisons qu’avait le père de ne pas quitter son trottoir de l’œil. Ce n’était sûrement pas en souvenir de sa femme qu’il s’était juché dans sa fenêtre.
— Madame Valois, d’expliquer Joë Folcu, avait laissé à son fils unique Joseph la moitié de ses biens. Le père Valois disposait de l’autre partie de la succession. Mais il était, en plus, le tuteur de son fils Joseph.
On ne sut jamais pourquoi Joseph avait quitté définitivement la maison avant la mort de sa mère.
— S’était-il disputé au sujet du vieux trottoir, et avait-il peur de s’y engager matin et soir ? Redoutait-il, ou avait-il prévu que sa pauvre mère, une fois morte, n’irait pas plus loin qu’au milieu de ce pont « chambranlant » ?
— Il reste, poursuivit Joë Folcu, que Joseph n’est jamais revenu au village. Savait-il qu’une moitié des biens de sa mère lui appartiendrait, de droit, dès sa majorité ?
Le jour de l’anniversaire de Joseph, le jour de ses vingt et un ans, c’était au printemps, où l’eau monte autour de l’île, le père Valois a été vu, scie et marteau en main, occupé à la réparation de son trottoir suspendu. Des petites heures à la brunante, la scie avait raclé et le marteau, cogné à tour de bras.
— S’attendait-il au retour de son fils, et désirait-il réparer ses torts en rajustant son trottoir ? C’est plus tard qu’on apprit les raisons de cette besogne acharnée, me dit à l’oreille Joë Folcu.
Détail singulier, ceux qui sont montés sur le trottoir nous assurent que l’intervention du père Valois avait été inutile. Malgré les coups de marteau et les changements, à la scie, de quelques planches, le pont n’en était pas moins vacillant. Toujours, il ne fallait pas lâcher la rampe des cordes.
— Et qui se balançait au vent comme une corde à linge.
Après la mort du père Valois, on attendit en vain le retour du fils Joseph. Comme la famille s’éteignait avec le vieux solitaire, et que les annonces dans tous les journaux de la province, et même aux États-Unis, ne ramenaient pas l’héritier Joseph, le gouvernement dut intervenir, les délais légaux expirés.
Avant de poser les scellés sur la porte, l’inventaire terminé et le mobilier vendu à l’encan, aucun acheteur ne s’étant présenté pour la vente officielle de la maison et de l’îlot, l’état avait décrété la démolition du trottoir suspendu. Il était inutile que les vagabonds et les enfants s’y aventurent. De plus, il était dangereux d’y monter.
Et c’est pendant les travaux de démolition que fut découverte l’insistance qu’avait mise le père Valois à demeurer dans sa fenêtre. Il avait craint que son fils Joseph revînt inopinément à la maison et qu’il réclamât sa part d’héritage.
Grâce à l’installation d’un déclic, dans la charpente du trottoir suspendu, et dont le père Valois avait disposé la manette à sa portée dans la fenêtre, ce trottoir « palanté » devait s’écrouler à volonté.
— Si le fils Joseph s’était engagé sur le pont, son père l’aurait aperçu de jour, et reconnu à son pas la nuit, et c’est ainsi que le malheureux, de nos jours, reposerait encore aux côtés de sa mère, sous les quenouilles et à des profondeurs incalculables dans la glaise du ruisseau. Les nuits humides, ajouta Joë Folcu, je ne saurais vous dire si le nombre des lampions aurait augmenté.
q