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Chapitre 37 Ferme la porte… les mouches…

Lorsque j’appris la mort d’une vieille tante à Saint-Ours, un essaim de mouches, me semblait-il, se mit à bourdonner avec allégresse.
Drôle de coïncidence !

La pauvre vieille, de toute sa vie, n’avait pu les tolérer dans son voisinage. Les mouches du monde entier se réjouissaient-elles d’un recouvrement d’empire chez ma vieille tante, sur les gâteaux de sa glacière attiédie, sur la toile cirée de la cuisine, dans sa chambre et même sur son cadavre, dans le salon ?

Ici, ma pauvre tante aurait eu raison de m’expliquer :

— Mon garçon, les mouches me mangent…

Mais pourquoi ce bourdonnement s’en prenait-il à mon propre chagrin ? Malgré cette rumeur, j’entends encore, dans ma mémoire, les brèves ordonnances qu’elle m’adressait chaque fois que j’entrais chez elle :

— Ferme la porte… les mouches…

Bien que je l’aie connue dans ma petite enfance, mademoiselle Marguerite Valin, ma tante, a toujours été pour moi une vieille fille. Son teint devait être terreux en raison de l’ombre dont elle aimait à s’entourer. Par crainte des mouches, toujours, en été, la maison qu’elle habitait, sur la côte, et dépourvue d’arbres, était sombre. Derrière les persiennes, les stores jamais ne se relevaient. Et malgré cette obscurité, la vieille fille devait y voir clair puisqu’elle se promenait, constamment, d’une pièce à l’autre, un tue-mouches à la main.

Dans le silence de la maison, j’entends encore les gifles de ce tue-mouches contre les murs et à plat contre les meubles. Ces claquements secs rappelaient l’éclat d’un œuf se brisant sur les dalles.

Lorsque ma vieille tante reconnaissait mon pas sur le trottoir, ou sur la galerie arrière, un cri venait de l’intérieur avant même que j’eusse touché la clenche de la porte :

— La porte… les mouches…

Et il en était ainsi de tous ceux qui s’approchaient de sa maison.

Chose singulière, son dédain des mouches ne l’emportait pas sur son horreur des araignées. Leurs toiles n’étaient-elles pas tissées contre les mouches ?

Avant que je fusse invité à passer les vacances à Saint-Ours, on m’assure que la maison des Valin s’enorgueillissait de grands peupliers. La brise y chantait en l’absence des oiseaux. Aujourd’hui, le domaine, en somme, ne porte que des billes rondes et larges comme les tables d’une salle à manger. Ce ravage des arbres vient sûrement de la haine que portait mademoiselle aux araignées. C’était des arbres à araignées…

Tous les soirs, lorsque les mouches, d’habitude, se retirent pour la nuit dans les interstices et les coins d’ombre que les lampes n’envahissent pas, cette chère tante craignait encore que les portes ne se fermassent pas assez rapidement. Elle redoutait, sans doute, les moustiques de nuit, les maringouins, les barbots, les papillons nocturnes, peut-être même les crapauds galeux.

— Ferme la porte… les maringouins… Si la fumée des feux à l’étouffée se répandait sur la région, ou stagnait dans la vallée, la vieille Marguerite Valin, de peur de l’envahissement par les moustiques, se renfermait hermétiquement contre les courants d’air enfumés et leur asphyxie anodine.

Qu’il pleuve subitement, l’« eau de Dieu » pouvait détremper ses tapis :

— La porte… y mouille…

Le printemps, c’était l’humidité, ou la perte des effluves attiédis de sa fournaise ; l’automne, les vents, ou l’odeur des engrais. Chaque saison se justifiait aux cris de :

— La porte… le « frette »… La porte… le poêle… La porte… les « coulèvres »… La porte… les éclairs… La porte… le tonnerre… La porte… ça pue… La porte… le grand air… Etc.

On rapporte que ma tante se refusa à un bon mariage pour mieux vivre derrière les portes. Cette fois, dit-on, ce qu’elle entendit d’un corridor ne venait pas du fait qu’elle eût été indiscrète. Elle redoutait plutôt qu’on ouvrît la porte et s’y tînt blotti.

— Chez nous,expliquait sonfiancé à quelqu’un de la maison, dans le corridor, les fermiers font « boucherie » en été plutôt qu’à l’approche des fêtes.

Le lendemain, Marguerite Valin rompait ses fiançailles. Jamais elle n’habiterait le voisinage des sols où l’on enterre les ventres de bœuf. Quelles pâtures pour les mouches !…

Pourtant, jamais elle ne se fût approchée d’une porte ouverte. Sa discrétion en eût été blessée. Et elle avait cru qu’on se moquait d’elle, en refermant la porte, pour exprimer de telles horreurs.

Mademoiselle Valin était « sur les planches », dans le salon aussi fermé que de son vivant, lorsque la mort de ma pauvre tante me fut racontée.

— Elle est morte des suites d’une piqûre d’araignée, me dit-on.

J’ai dû comprendre que l’insecte « à huit pattes et sans ailes », l’araignée, affamée par un manque de mouches, avait dû se venger sur la « gardienne des ombres ». Comme cette chère tante souffrait du diabète, et que ses chairs, gorgées de sucre, refusaient de se refermer sur la moindre blessure, j’en ai conclu que mademoiselle était morte d’une infection causée par la piqûre.

Dans la chambre mortuaire, aucune mouche, ni papillon de nuit ne s’était brûlé les ailes à la flamme des bougies, mais une araignée, qui cherchait de l’ombre pour y tisser une toile inutile, s’était attardée dans la chevelure de la morte.

Mon approche a dû la mettre en fuite. À minuit, une seule bougie veillait dans la pièce, et sa flamme immobile avait projeté sur les murs l’ombre agrandie d’une araignée solitaire au bout de son fil.

On m’assure qu’avant de mourir cette chère tante eut conscience qu’on l’assistait et qu’elle ouvrit des yeux effrayés sur sa porte de chambre pourtant bien close.

— Fermez la porte… hurla-t-elle, la mort…

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