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Chapitre 38 Le feu du ciel avait purifié l’incendiaire

Lorsqu’il se mit à pleuvoir sur la ferme des Wilson, à Saint-Ours, il pouvait être deux heures après minuit, et toute la famille, avec ensemble, au grenier, s’était retournée dans ses lits. On eût dit le dortoir d’un vaisseau qui donne subitement de la bande.

Non que la pluie, sur la tôle du toit, ait tiré les Wilson d’un premier sommeil. Bien au contraire. Inconsciemment, chacun de la famille avait plutôt recherché, parmi les draps et sous la rumeur de la pluie, une attitude qui pût convenir à un sommeil mieux ressenti.

En raison de la chaleur, le rideau qui séparait, habituellement, les plus jeunes des plus âgés, était rejeté sur le fil tenant lieu de support. À la lueur d’un lampion, déposé dans un « bol-à-pot », sur la table de nuit, on apercevait un bras ou une jambe inerte en dehors des lits ; ici, la ligne d’une hanche, là, une épaule nue, etc.

Lorsque la rumeur de la pluie domina enfin toute possibilité d’un craquement de paille, dans les matelas, une tête se leva d’un lit avec circonspection. C’était celle du père Wilson. Les yeux étaient chassieux et les cheveux ébouriffés. On sentait que, de toute la famille, le père était le seul à n’avoir pas dormi.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! articulait le père Wilson, s’il pouvait donc tonner…

Le vieux Wilson n’ignorait sans doute pas que le tonnerre dût réveiller toute la famille. La mère se serait alors dirigée vers l’armoire, où elle abritait son flacon d’eau bénite. Puis les quatre murs eussent été aspergés. Les enfants, plus apeurés par la détresse de leur mère, que par la lueur des éclairs, se fussent agenouillés dans les lits. Entre l’éclair et le coup de tonnerre, les plus âgés eussent compté les secondes. Chaque seconde représente un mille de distance. Si le tonnerre se fait entendre deux secondes après le déchirement de l’éclair, la foudre est « tombée » à deux milles.

— Mon Dieu ! « son père », le tonnerre a dû « timber » sur le clocher…

— Tu as mal compté ! Mon Dieu il est « timbé » sur le pignon du couvent…

Le père Wilson savait que le désordre serait plus grand parmi la famille que sur les coteaux de la route, où les arbres appellent toujours la foudre. Mais il désirait savoir, quelque peu à l’avance, le moment où l’orage devait se charger d’électricité. Car le père Wilson avait conçu un projet qui ne pouvait se mettre en œuvre qu’avec le concours des éclairs et du tonnerre. Il lui faudrait alors quitter la maison avant que le premier coup de foudre n’éveillât la famille. Surtout, on ne devait pas le suivre.

Que de fois le père Wilson était sorti de chez lui dès la première ondée, et sans que le tonnerre se fît entendre en pleine nuit. En effet, il fallait que l’orage n’éclatât qu’en pleine obscurité pour que le projet pût s’accomplir…

À l’insu de la famille, le père Wilson savait que sa propre mine était imminente. Afin de rencontrer une échéance, il lui fallait trouver cinq mille dollars. Toutes ses démarches avaient été vaines. D’ici deux mois, un seul moyen s’offrait : l’assurance…

Le père Wilson, pris au dépourvu, n’avait songé qu’à mettre le feu à sa grange. La compagnie d’assurance pourrait alors lui être redevable de cinq mille dollars. Avec une grange garnie jusqu’au faîte, le père allait sans doute être perdant. Mais que vouliez-vous qu’il fît ? Au diable le foin et le grain ; quelques chevaux trop bêtes pour fuir ; des instruments aratoires tout neufs de l’an dernier… En sortant son bien de la grange avant qu’elle brûlât, c’était s’exposer aux soupçons de la compagnie d’assurance et aux blâmes des siens…

Le créancier allait perdre quelque peu, mais le gros de sa dette, cinq mille dollars, serait remboursé. Il n’y avait pas de choix. La grange devait brûler de fond en comble.

C’est alors que le père Wilson avait conçu de se mettre à l’abri de tout soupçon en allumant l’incendie de sa grange au cours du premier orage nocturne, et à l’insu de sa famille. Pour accomplir son forfait, il fallait que la foudre de l’orage fût menaçante et surtout que personne n’eût vent de son absence de la maison.

Cette nuit-là, dès que la pluie tambourina sur le toit de la maison, et que tout le monde eut bougé dans le lit, le père Wilson prêtait l’oreille aux premiers grondements d’un tonnerre lointain. Sa tête ébouriffée et tendue vers le lampion était garante de son anxiété.

Et lorsque le premier éclair déchira la nuit sans être accompagné d’un éclat de tonnerre, le père Wilson était sorti du grenier sans éveiller personne. Le moment était enfin venu. Il fallait mettre le feu dans la grange et revenir à son lit avant que la famille, mise sur pied par l’orage, s’apeure pour de bon.

La grange était bien encore garnie de son paratonnerre, mais les fils, à l’insu de tout le monde, ne s’enfonçaient plus dans le sol. Puisque les éclairs précédents des orages de grands jours ne s’étaient pas rendus au désir de l’incendiaire, il allait lui-même intervenir.

Son premier geste fut de remettre en terre les fils du paratonnerre, entreprise qu’il se fût empressé d’accomplir de jour si la foudre eût allumé cet incendie auparavant. Maintenant, il ne restait plus qu’à mettre le feu au foin du faîte.

Après avoir ouvert les grandes portes de la grange, afin qu’un courant d’air s’y établît, le père Wilson monta au palier supérieur. C’est là, sous les combles, qu’il entreposait ses céréales les plus rares. Un peu de foin, le plus sec, accumulé dans un angle, sous le toit, se prêtait bien à la flamme d’une simple allumette. En pleine obscurité, puisque le père Wilson connaissait sa grange « par cœur », il ne restait plus qu’à se hâter.

Au dehors, la pluie tombait régulièrement. La famille devait dormir. Au loin, quelques éclairs zigzaguaient. Le père Wilson n’eut qu’à attendre que l’orage augmentât d’intensité.

L’incendiaire avait mûri son forfait depuis des mois. Il ne pouvait craindre que sa dignité prît le dessus. Tout était bien en ordre. On ne pouvait le soupçonner. L’assurance allait sûrement payer…

Le premier éclair qui illumina l’intérieur de la grange avait déchiré la nuit comme un coup de marteau sur la caisse à résonance d’un tambour. Tous les éléments s’y trouvaient, et la déchirure et l’éclat du tonnerre s’étaient produits dans la même seconde.

— Ils ne diront pas, s’écria le bonhomme, qu’il est tombé, ce coup-là, sur le clocher de l’église. S’il n’a pas touché ma grange, ce « saudit-là », j’vas y mettre la main.

Mais le père n’avait pas compté sur les méfaits de l’éclair même. Le coup fut stupéfiant. La grange s’ébranla. Le père Wilson faillit être renversé. Même qu’il dut s’accroupir.

Lorsque le père Wilson se releva, une grande lueur l’aveugla. À l’autre bout de la grange, le foin flambait.

Et c’est alors que le père Wilson, secoué par ses réactions de gentilhomme, s’élança vers une fourche oubliée contre un mur et dispersa à coups répétés le commencement de cet incendie.

— La foudre de Dieu, comme dirait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, l’avait remis dans le bon chemin…

Lorsque la famille, réveillée par le tonnerre, intervint dans la grange, avertie qu’elle était par la lueur persistante vers les combles, elle n’eut qu’à éteindre quelques brindilles de foin.

Le père Wilson reçut du village l’ovation que l’on n’accorde, sur le perron de l’église, le dimanche suivant, qu’aux héros de la paroisse et, son déficit connu quant à son échéance, les plus fortunés du village lui accordèrent des prêts à des intérêts « convenables ».

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