Chapitre 39 Le chien d’un aveugle jamais ne devras noyer
Que de petits, en mal de veiller, furent endormis avant que s’achevât le récit « Du chien de l’aveugle » !
Et le sujet s’y prête bien.
L’aveugle est mort et son chien lui a survécu, malgré de longs séjours sur la tombe de son maître. Le beau berger traverse les rues avec prudence, comme si la main de l’aveugle reposait encore entre ses oreilles. C’est un chien qui ne dormira jamais que d’un œil. De crainte qu’on se heurte à son maître, il jappe chaque fois qu’un enfant s’approche… ou un ivrogne. Pauvre chien qui n’est jamais seul dans sa solitude et duquel ses confrères, les autres chiens, détournent le museau. Pour avoir accompagné son maître, celui-ci maintenant l’accompagne et toujours une canne d’aveugle tâtonnera le trottoir à ses côtés.
Mais si Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, développe ce thème, les « grand’personnes » approchent leur chaise. Vers la conclusion, la fumée des pipes ne monte plus ni les crachats ne descendent. C’est le temps d’écouter, lorsque les enfants dorment.
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Évidemment, tous les débuts se ressemblent. Et, comme tout le monde, Joë Folcu raconte :
Le père tit’Charles Allaire avait hérité une belle terre de son oncle aveugle. Naturellement, le chien de son oncle avait survécu à l’aveugle et ressenti un grand chagrin. Non pas pour avoir changé de maître, mais pour avoir perdu le sien. Et, comme tous les chiens d’aveugle, il faisait de longs séjours sur la tombe du défunt.
Or, sur la terre, il y avait une montagne et, sur la montagne, un petit lac. C’était pittoresque, mais surtout commode. Le lac, endigué, se déversait, à volonté, dans une auge, et mettait en mouvement une roue hydraulique produisant de l’électricité utilisée pour les besoins de la ferme. Pour une belle terre, c’en était une au lieudit de Saint-Ours-sur-Richelieu.
Mais le chien, un beau chien berger, avait tous les défauts d’un chien d’aveugle dont le maître n’est plus aveugle. Son chagrin de fils orphelin quelque peu absorbé, il s’était mis à reporter toute son affection sur son nouveau maître adoptif, le père tit’Charles Allaire.
L’affection d’un chien cela s’endure, mais les soins que l’on a accoutumé de prendre à l’égard d’une personne qui n’est plus, et qui était aveugle, voilà qui vint compliquer l’existence du nouvel héritier, le père tit’Charles Allaire.
En d’autres termes, le beau chien berger traitait son nouveau maître comme si ce dernier eût été aveugle.
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Le père tit’Charles ne pouvait s’aventurer sur sa terre sans que le chien l’accompagnât en frôlant sa jambe droite. Dans les champs, ce compagnon était supportable. Il servait au besoin d’appui, si le sentier était boueux, ou obstrué par des pierres. Comme béquille, cela s’endurait. Mais sur les trottoirs, en plein village, le père tit’Charles Allaire ne pouvait accepter qu’on le traitât en vieillard ou en aveugle.
— Mais pourquoi direz-vous ne le laissait-il pas à la maison, ou dans la cour, près de la niche, au bout d’une chaîne ?
Cette alternative n’était pas satisfaisante. D’abord le chien, ainsi négligé, hurlait à crever. Puis il jeûnait. Les voisins immédiats prenaient ombrage. On savait que l’oncle de Charles avait exigé que le neveu prît grand soin du chien. Le père tit’Charles se devait à lui-même et à son entourage de se montrer digne de l’héritage.
Somme toute, chaque fois que l’héritier venait seul au village, on s’informait ironiquement de son compagnon.
Après six mois de ce régime, le père tit’Charles Allaire, si preste autrefois, avait été mis au pas de son chien. Le moindrement qu’il se hâtait, le beau berger s’y opposait. Voulait-il traverser la rue, à la rencontre d’un ami, ou s’engouffrer dans la taverne, il lui fallait mesurer ses pas. Bref, s’il passait outre, le chien se montrait agressif. Et ce chien était d’une belle taille, à preuve qu’il s’en servait de béquille dans les sentiers raboteux.
Six mois plus tard, on se demandait au village si le père tit’Charles suivait son chien, ou s’il était suivi de son chien. Avec un tel régime, l’héritier en vint à marcher comme un aveugle. Tout sens de responsabilité amoindri, il ne lui manquait plus que la canne. Même qu’il marchait tête haute, et les yeux au ciel, tout comme les aveugles. À quoi bon mesurer ses distances, en définitive, puisque le chien s’en rendait responsable ? Et, de plus, le malheureux adapté préférait se donner un air distrait plutôt que d’envisager les regards moqueurs qu’il prêtait aux passants.
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(C’est à ce moment du récit que les enfants se laissent aller au sommeil, dans l’entourage de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.)
— Voulez-vous dire, objectera-t-on, que votre père tit’Charles Allaire a fini par devenir aveugle comme son oncle ?
Non monsieur, reprendra le conteur. Le père tit’Charles s’était suffisamment conformé au testament de son oncle. Puisqu’il ne pouvait décemment donner, ou offrir ce chien en vente, il avait à choisir entre perdre logiquement la vue, ou perdre logiquement son chien. Et c’est ainsi que la mort du chien fut décidée.
Comme le beau berger n’était pas chasseur, il était difficile d’éviter les soupçons en lui tirant un bon coup de fusil. L’empoisonner, n’était-ce pas encourir les risques d’une autopsie ? Avec une famille dominée par la jalousie, ne peut-on s’attendre au pire ? Que le chien disparaisse, tout simplement, allait-on drainer le lac ?
Mais oui, dans le lac de la montagne, le lac de son ancien maître, le beau berger fut lancé, une pierre au cou.
(Ici, Joë Folcu, parmi les enfants endormis, avait levé un doigt de prophète. Et la fumée des pipes, comme autant d’ovations, en trois grosses bouffées, avait atteint le plafond de la cuisine.)
Oui, messieurs, comme dirait la Sagessse, le chien d’un aveugle, jamais ne devras noyer…
Le père tit’Charles Allaire, dans sa hâte de quitter les lieux de son forfait, le « saudit » lac de son oncle, oublia d’ouvrir les vannes de la digue, afin que l’eau pût se déverser dans le canal de contrôle. On sait que la nuit, la roue hydraulique ne doit pas tourner. Autrement, l’accumulateur n’en pourrait plus.
Dès que le lac se fut refermé sur la pauvre bête, un vent d’est s’éleva et, la nuit suivante, le niveau du lac monta jusqu’à se déverser dans la vallée.
Avant l’aube, dans son demi-sommeil, le père tit’Charles Allaire entendit bien le fracas des eaux lointaines, le susurrement d’une inondation graduelle autour de sa maison, mais il était, à ce moment, aux prises avec un cauchemar d’homme coupable.
Selon le rêve du père tit’Charles, le chien prenait de l’embonpoint au fond du lac. Le beau berger enflait comme un ballon et le lac ne finissait pas de déborder. La maison qu’il habitait seul était construite dans une dépression de la ferme, au pied de la montagne, une manie qu’avait eue l’aveugle de se placer à l’abri des vents toujours si violents l’hiver à l’entrée de la vallée, et le père tit’Charles, dans son demi-sommeil, avait bien conscience que l’eau gagnait en hauteur autour de son lit, dans sa chambre bien close. Une certaine humidité, comme un brouillard, avait même augmenté son malaise.
Mais le père tit’Charles Allaire, en homme coupable qu’il était à l’égard de son oncle, avait mis cette gêne sur le compte de son cauchemar. Toutes ces manifestations ne pouvaient l’arracher d’un rêve dont sa demi-somnolence, en fait, se consolait.
Lorsque le dormeur voulut enfin se rendre compte à quel point son cauchemar avait la vie dure, et qu’il mit les pieds dans l’eau froide en s’arrachant du lit, on se demande encore s’il ne se crut pas somnambule, en pleine obscurité, puisqu’il ouvrit lui-même la fenêtre qui devait le noyer…
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