Chapitre 40 Auriez-vous rêvé, déjà, que vous ne rêviez pas ?
Lorsque Joë Folcu, à demi-éveillé, tendit une main vers ses vêtements des dimanches, son pantalon était suspendu à une patère et la brayette, ce lundi matin, lui faisait face, à hauteur du visage.
Afin de compléter ce beau désordre d’un lendemain de fin de semaine disons que, pour enfoncer une main dans la poche de son pantalon, Joë Folcu avait dû se hausser sur la pointe des pieds, et lever le coude.
C’est bien à ce gousset que Joë Folcu avait coutume de confier son argent. Mais lorsqu’il apprit l’absence de ses billets de banque, il ne pouvait y avoir d’erreur, Joë Folcu, aplati contre le dos de sa porte de chambre, avait bien l’air d’un héron cloué à une planche, et qui brandirait un moignon, en guise d’aile.
— C’est bien ça, saudit de saudit, articula-t-il, je viens de rêver que j’n’avais pas rêvé…
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Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, grand « expliqueur » de rêves par surcroît, s’amusait quelquefois de la crédulité de ses clients, mais il n’entendait pas que ses propres rêves s’amusassent à ses propres dépens.
Des rêves, il en avait connus de toute sorte, et jamais leur signification ne l’embêtait. Il se prévalait même d’interrompre un rêve au milieu de la nuit, pour un séjour « au bout du corridor », et de revenir à sa couchette afin de le prolonger jusqu’à l’aube.
Souvent, en plein rêve, sa lucidité intervenait. En d’autres termes, Joë Folcu se réveillait à demi dans son rêve pour en ordonner la tenue, au besoin, le commenter. Que de fois, heureux d’une belle scène, en avait-il renouvelé certains tableaux ? Mais oui, il lui était facile de revenir trois fois sur les débuts, ou le milieu d’un rêve, et de le revivre, ou plutôt de le re-rêver.
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, trouvait des solutions à toutes les données d’un rêve. Et il était cru. Rêver d’une déception, c’était prévoir une réussite ; sortir d’une maison : y rentrer le lendemain, ou plus tard ; rêver au feu, cela promettait une baignade ; se baigner en rêve, c’était passer au feu l’hiver prochain, ou l’été prochain, suivant l’époque du rêve, etc.
— Mais, se redisait Joë Folcu, toujours appuyé contre sa porte de chambre, rêver qu’on n’a pas rêvé, voilà qui sort de l’ordinaire…
Et Joë Folcu, ayant constaté l’absence de son argent, dans le gousset de son pantalon, s’est remis courageusement au lit afin de passer en revue la singularité du rêve-événement. En effet, il s’était passé quelque chose de tangible, au cours de ce « saudit » rêve.
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La veille, ce dimanche, Joë Folcu s’était revêtu de son complet neuf, son complet des dimanches. Dans l’après-midi, un client lui avait remis une balance de compte de trente-cinq dollars. La transaction s’était terminée sur sept billets de cinq dollars chacun.
Avant de se mettre au lit, seul chez lui, en l’absence de Mme Joë Folcu, et de Mlle Joë Folcu, le marchand de tabac en feuilles avait constaté, en suspendant son pantalon, à une patère de sa porte de chambre, que son argent se trouvait bien dans l’un de ses goussets, la poche gauche, contre sa cuisse gauche. Les portes et les fenêtres de la maison avaient été bien vérifiées.
Le lendemain, au petit jour, troublé qu’il était d’un rêve dans lequel il avait été question de son argent, Joë Folcu venait de constater l’absence de ses billets de banque.
Bien au creux de son lit, bien engoncé dans le défaut de son matelas, il avait retrouvé son rêve. Joë se souvenait d’avoir rêvé qu’il souffrait d’une angoisse d’abord mal définie. Puis le malaise s’était précisé. Il craignait que sa femme revenue au village sans coup férir se fût proposé de visiter les pantalons de son mari.
Joë Folcu, toujours à reconstituer son rêve, se revit, en plein rêve, se levant dans la direction de son pantalon. « Jamais, s’était-il entendu raisonner, Mme Joë Folcu ne mettra la main sur mon argent. »
Le rêve de l’homme prudent l’avait conduit à son vêtement, dans la noirceur de sa chambre. Il se souvient, qu’argent en main, il s’est mis à la recherche d’une « cachette » où il désirait dissimuler ses billets de banque à Mme Joë Folcu.
À ce moment de la reconstitution de son rêve, l’expert en rêve se souvient d’avoir été réveillé par un désir de se rendre « au bout du corridor ». Au retour, il s’était remis à la recherche du lieu sûr où cacher son argent.
(Mais ici, Joë Folcu est quelque peu angoissé. Il ne sait plus si le séjour aux toilettes s’est accompli dans l’état de sommeil ou dans celui de l’éveil.)
Pourtant, songe-t-il de nouveau après s’être tourné dans le creux de son lit, j’avais mon argent en main dès le retour dans ma chambre. Et que j’aie continué mes recherches dans l’état d’éveil ou de sommeil, endormi ou éveillé, je n’en avais pas moins mon argent à la main. Et, de plus, dans le creux de ma main gauche.
Et c’est ici que Joë Folcu, expert en rêve, ne peut se souvenir de l’endroit choisi pour la « cachette » de son argent. Qu’il ait été réveillé ou non, ce « bout » de rêve, ou de lucidité, lui manquait.
Après des recherches inutiles, il pouvait être dix heures du matin lorsque Joë Folcu est revenu s’asseoir au pied de son lit. Tous les tapis de la chambre et du corridor avaient été soulevés ; tous les cadres, déplacés ; les tiroirs, renversés ; les garde-robes, furetées. Même qu’aux toilettes, le fond du réservoir et de la chute d’eau furent examinés avec soin.
Joë Folcu avait souffert d’amnésie. Ce « bout » de rêve ou d’éveil était absent de sa mémoire, et l’argent, de son pantalon.
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Sans mot dire à ses clients, le marchand de tabac en feuilles, et par surcroît de rêves, avait compté sur le retour de la nuit suivante pour retrouver de son rêve la section absente. Si le rêveur que je suis, pensait-il, peut interrompre un rêve et le retrouver par la suite ; si je peux recommencer des « bouts » de rêves, sans inconvénient pour la logique de mes rêves, je pourrai bien, la nuit prochaine, malgré l’interruption d’une longue journée, me remettre en possession de mon rêve et retrouver ainsi ma « cachette ».
— Je n’ai pourtant pas rêvé que je n’avais pas rêvé… Je veux bien ne pas me souvenir d’un rêve, pour une fois, mais je serais inexcusable de ne pas me souvenir de mes états d’éveil ?
Et c’est ainsi que raisonnait le marchand de tabac en feuilles, sur le pied de son lit, et en robe de nuit, le soir suivant. Ses vêtements des dimanches étaient toujours accrochés à la même patère. Plutôt que de les replacer dans leurs plis, et le pantalon, entre le matelas et le sommier, pour la semaine, Joë avait préféré que sa chambre conservât son même désordre, afin que l’ordre pût se reconstituer dans le rêve. La matière n’est pas aussi étrangère qu’on le dit des révélations spirituelles.
Toute la nuit, Joë Folcu ne dormit pas. Cela valait peut-être mieux que de s’engager dans des cauchemars. Or, le lendemain, le marchand ne se releva point. Il ne lui restait plus qu’à rétrograder son rêve.
— Si je rêve, dit-il encore, du soir jusqu’au matin, pourquoi ne pas reprendre mon rêve en sens inverse, c’est-à-dire m’endormir le matin afin de rêver jusqu’au soir ?
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Le mardi soir, Joë Folcu, anxieux qu’il était de retrouver son argent, avait négligé, le matin, un principe bien établi en matière de science occulte : les rêves de jours s’opposent, ou suppriment le sens des rêves de nuit.
Et Joë Folcu, avant que Mme Folcu revînt de son voyage, secouait son pantalon, avec l’intention de le confier au poids de son matelas sur le sommier, lorsque ses trente-cinq dollars, bien roulés en boule, tombèrent sur le plancher.
— Saudit ! de saudit ! s’écria Joë Folcu, j’ai bien rêvé que j’avais rêvé…
Et la réputation du marchand de tabac en feuilles ne fut pas entachée. Le dimanche matin, on se rappellera que sa brayette le regardait bien en face. Pour un homme qui enfonce une main gauche, dans le gousset de sa cuisse gauche, il est recommandable qu’il tourne le dos à son pantalon, ou que son pantalon se présente à lui du derrière.
Joë Folcu, sans détordre, avait enfourné sa main gauche dans la poche droite de son pantalon.
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