Chapitre 41 Où l’air d’une danse et la fumée d’un feu sont monnaie de singe
Joë Folcu n’était pas juge.
En tout cas, les juges ne le reconnaissaient pas comme tel, de même que les coroners et les magistrats. Serait-ce à dire que, dans Saint-Ours, il eût été sans aveu ? Son enseigne de négociant, au-dessus de sa porte, et l’enregistrement national, troisième ligne en pointillé sous son nom de baptême, le sauvèrent tout de même d’être en chômage.
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se trouve, de son métier, marchand de tabac en feuilles. Afin de justifier son occupation, il est à noter que son nom est tracé en vert sur fond jaune.
Mais d’un juge sans pratique, Joë Folcu, en consultation bénévole, n’en donnera pas moins l’impression. Sans toge, ni tricorne, il toussote quand même, retire sa pipe et il penche de l’oreille. Que de jugements dans sa raison ; que de « majesté présidentielle », assis, les jambes pendantes, au bord d’une galerie.
De toute façon, avant de nous prononcer sur ses dons d’impartialité, nous allons juger du jugement dont il fit don, quant au sujet en litige.
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La grande affaire en litige des Trudel consistait en une cause de délimitation de terrain. Les maisons des deux frères étaient voisines de quelques pieds seulement, en plein village, et se ressemblaient comme deux frères.
Or, après la mort du père, l’un et l’autre réclamaient la propriété des deux maisons comme la leur en propre. Les Trudel avaient chacun un fils du même âge, avocats tous les deux, et habitant Montréal ensemble. Inutile de dire qu’ils se ressemblaient en talent, et qu’ils les avaient consacrés ensemble à gagner chacun le procès. C’est du moins ce que pensaient les parents.
Mais les deux avocats buvaient ensemble à la ville, et dans la même taverne. Le procès tirait en longueur.
Le même lundi, de chacune des semaines, les deux pères Trudel se rencontraient à l’unique bureau de poste du village, et à la même heure de livraison du courrier. Sans qu’ils le sachent, il est probable qu’ils recevaient et lisaient chacun une lettre de même rédaction. Il s’agissait d’articles du code, le même code, de reférés, de constats d’huissier, et de la même procédure, etc. Chacun exprimait, en terminant : Mille choses, des baisers à toute la famille, mais pas à la famille, nos voisins, qui habitent chez nous, et que nous délogerons.
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Les deux maisons, comme deux frères, ou deux sœurs, avons-nous dit, se ressemblaient, et à s’y méprendre. Mais pour éviter une erreur de destination, par certain soir trop sombre, le Trudel de gauche s’était lancé dans le négoce des cigarettes et des bonbons. Non qu’il se découvrît du talent pour le commerce, mais les confiseurs et les fabricants de cigares et de cigarettes avaient garni la devanture du marchand d’une grande variété de panneaux-réclame forts en couleurs. Et c’est ainsi qu’il ne pouvait plus y avoir de confusion entre les deux Trudel. L’une des maisons se trouvait bariolée et souriante de tons.
On disait, à Saint-Ours, que la maison de gauche était rieuse en comparaison de l’air bête attribué à l’autre.
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Un soir, en pleine campagne politique, un ministre devait se faire entendre de la capitale à tous les électeurs de la province. Comme les deux Trudel étaient les seuls à posséder chacun un poste de radio, les plus fervents de ce candidat s’étaient assemblés chez Trudel, le marchand de bonbons et de crème glacée.
Avant que le discours commençât, la foule grossissait chez le marchand comme on apprit, par le speaker de la capitale, que l’émission allait être quelque peu retardée. Que faire, pour tuer le temps ? On ne pouvait toujours pas se contenter de fumer et de lécher des crèmes coniques.
C’est alors que d’une fenêtre, chez le Trudel voisin, la radio entonna un air de danse. Le Trudel-marchand, de son côté, le bon côté, devait-il faire le point et donner à sa clientèle le même programme de danse ? C’eût été d’un gaspillage insensé ? Pourquoi deux radios pour un même air ?
Et de fait, dans son restaurant, on dansait déjà sur l’air de son frère. Comme les deux fenêtres latérales, pour une fois, s’entendaient, le négociant de bonbons dut imposer le silence à son poste. Une demi-heure plus tard, une bonne demi-heure de danse pour les clients, la conférence du ministre vint interrompre les ébats. Et chacun s’étant mis à écouter, les uns attablés, les autres appuyés aux murs, et le gros de la foule assemblé sur le trottoir, le marchand-Trudel ouvrit sa radio au mégaphone du ministre.
Le lendemain, le Trudel de gauche réclamait de son frère un compte de cinq dollars pour le concert, son propre concert, dont les clients de l’autre avaient profité.
Je vous passe la prise de gueules, ou je vous la donne en extraits.
— Penses-tu que tes clients vont danser à mes frais ?
— Tu n’avais qu’à fermer tes fenêtres !
— Si tu as du monde chez toi, vais-je crever de chaleur chez moi ?
— C’était de les faire danser sur un autre air !
— Tu jouais une valse, et je ne trouvais que des fox-trots !
— Pour des fumeurs qui n’ont pas d’oreille, ça n’a pas d’importance !
— Que fais-tu de la confusion des harmonies ?
— En fermant ton poste, tu économisais de l’électricité à mes frais !
— Je n’ai rien pris de ta musique et je ne te suis redevable en rien !
— Nous réglerons cela en cour !
— Si tu prends ton fils comme procureur, je te plains déjà !
— Mon fils attend un jugement contre toi, en veux-tu un autre ?
— Mon fils vient de m’écrire la même chose !
— Ton fils est aussi menteur que son père !
— Tu bois plus que ton fils !
— Mon fils ne regarde pas le tien, comme je m’abstiens de te regarder !
— Dans ce cas, commence par rester chez toi, et vends ta radio pour payer tes comptes d’électricité !
— Commence donc par payer ton compte d’eau ! Etc.
C’est alors que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, intervint.
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Joë Folcu n’était pas juge.
De fait, les Saintoursois, assemblés par la rumeur des Trudel, étaient heureux qu’il n’y eût pas de juge. Le jugement aurait traîné en longueur. Et c’est parce qu’il n’était pas juge que Joë Folcu s’est vu invité à se prononcer.
— Qui parle, dit-il, après avoir entendu les discours, d’un homme condamné à se faire couper une oreille pour l’avoir tendue aux sons d’une engueulade entendue d’une fenêtre ?
Joë Folcu croyait d’abord qu’il s’agissait du discours prononcé par le ministère de la capitale.
— Mais puisque vous avez dansé, au son de sa musique, c’est vos jambes qui sont en litige ?
Joë Folcu croyait ensuite qu’il s’agissait d’un reproche lancé de l’un des Trudel aux danseurs du restaurant.
— Mais alors, dit-il de nouveau, et en retirant sa pipe, le son de la musique, c’est au compositeur du morceau qu’il appartient.
Puis on dut lui expliquer derechef.
— Mais vous êtes quittes, messieurs Trudel. La veille, le monsieur Trudel de la droite n’a-t-il pas fait un feu à l’étouffée, dans une chaudière, afin que la fumée pût chasser les maringouins de sa galerie ?
— Quel rapport, s’exclama-t-on ?
— Vous ne comprenez rien, de rétorquer Joë Folcu. La brise portait du côté du magasin, hier soir. La fumée de l’un ne fut-elle pas appréciée par les deux ? Si l’un dansa à la musique de l’autre, cet autre ne doit-il pas à la fumée de son voisin l’extermination de ses propres moustiques ? Pour avoir utilisé la fumée de l’un, un soir, n’était-il pas raisonnable que le lendemain un autre le remboursât avec le son de sa propre musique ?
Et Joë Folcu, après avoir toussoté quelque peu, et levé sa pipe comme il eût fait d’un sceptre, dit : « Ladite cour ordonne que chacun se retire chez soi, sans dépenses, et pour cause. »
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Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, dont la boutique se trouvait en face des Trudel, n’avoua point qu’il avait, la veille, profité des deux radios, du concert et du discours, et de la fumée du boucan pour ses propres moustiques.
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