Chapitre 42 Les tresseurs étaient passés maîtres en l’art de la « canonnerie »
Voici une anecdote, non un conte, que la rubrique de Joë Folcu a transposée dans le village de Saint-Ours, par simple fantaisie de conteur. Ici, notre marchand de tabac en feuilles vous garantira qu’il y fut astreint par les exigences des nouvelles mesures de guerre. Toutefois, que l’anecdote s’appuie sur Sainte-Rose ou sur Saint-Michel-des-Saints, elle peut convenir à Saint-Ours et n’entrave nullement le ministère de la Défense nationale dans le choix de ses usines pour l’octroi des contrats de guerre. Ce récit va le démontrer.
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Nous étions en temps de paix, explique Joë Folcu, lorsque le maraîcher Jacques Mathieu laissa, en mourant, son jardin et ses dépendances, joints à une succession de cinquante mille dollars, à ses deux fils, Antoine et Jules Mathieu.
Tout de suite, à Saint-Ours, on se demanda si les légumes du père Mathieu n’allaient pas être négligés à l’avantage de quelque importante invention fort utile à l’avancement des cordages compliqués.
Les jumeaux Antoine et Jules, aujourd’hui âgés de quarante ans, ne se pouvaient consacrer à la culture des carottes. Depuis l’enfance, jamais ils n’avaient suivi leur père dans les sillons ou les plates-bandes du jardin. De tout temps, seul l’agencement des nœuds retenait leurs talents.
Au berceau, déjà, ils avaient étiré le bec de leurs biberons pour les nouer l’un à l’autre. On conserve certaines de leurs couches emmêlées et par conséquent indénouables. Pendant que le père Mathieu s’occupait des légumes, Antoine et Jules avaient vieilli en se livrant au culte de nouer et de dénouer des ficelles.
Les pêcheurs connaissent des jumeaux les nœuds originaux d’orin et d’orin de petite ancre, et d’empennelages qui consistent à retrouver des ancres perdues au cours de parties de pêche. Ce genre de nœud permet à la corde confiée au lit de la rivière de happer immanquablement l’ancre, malgré la force des courants.
Sans ouvrir les manuels, les jumeaux enserrent et dénouent la corde dite griffe, ou griffe double, le croc de palan, la gueule de raie, les combinaisons de la gueule de loup, de même que les nœuds de cravate les plus élégants et les plus compliqués.
Le dimanche, Antoine et Jules, à l’église, portaient souvent des cravates à cinq boucles, des lavallières grosses comme des coiffures alsaciennes, des croisées d’attache et de câblière. On les enviait, mais, pour aucune considération, ils ne montaient un nœud de cravate en public. C’était des cravates personnelles.
Les jumeaux connaissaient des demi-clefs à capeler, des têtes d’alouette, des empiles sur une bauffe. À l’âge de six ans, montés sur une chaise, près d’une galerie, ils avaient un jour noué les crins d’un cheval de telle sorte qu’il fallut couper aux ciseaux et la crinière et la queue de la pauvre bête ainsi abandonnée à leurs doigts savants.
Des lacets de bottines, il ne fallait pas leur en confier. Un jour de pluie, oubliés dans un grenier, ils avaient mis en boule, et fort proprement, le système nerveux de trois paires de raquettes. Obligés, sous menace, de natter à nouveau les raquettes familiales, ils en montèrent deux paires et leur talent était tel que les cordons des premières raquettes ne s’allongèrent plus par temps de dégel.
Les Mathieu tressaient en natte tout ce qui leur tombait sous la main. C’est à croire qu’ils inventèrent un nœud coulant de pendu et que le condamné à la strangulation pouvait même induire au relâchement, par un simple trémoussement vigoureux, les jambes pendantes, au bout de la corde.
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Puisque le père Mathieu était maintenant décédé, à quel genre de nœuds les orphelins allaient-ils se livrer ? Avec une telle préparation, il était inutile de songer qu’ils pussent s’engager dans la pratique de la culture maraîchère.
Deux jours après les obsèques du maraîcher, on apprit au village que les jumeaux du troisième rang avaient engagé une équipe d’hommes afin d’entourer le jardin d’une clôture haute de six pieds. De quel méfait désiraient-ils se cacher ? Allaient-ils se livrer, dans le plus grand des secrets, au tressage d’une nouvelle toile de poche ?
La propriété des Mathieu, une fois mise à l’abri, les jumeaux ordonnèrent de singulières livraisons. D’abord, le train régulier du chemin de fer dirigea quatre wagons de ferrailles sur les voies d’évitement à Saint-Ours. Sur l’ordonnance des jumeaux, plusieurs tombereaux de cette ferraille furent dirigés sur le domaine des Mathieu. La livraison s’effectua en une semaine.
La curiosité était sans doute grande. Mais on n’osait s’aventurer près de cette clôture. Sait-on jamais, avec de tels inventeurs ? Se faire prendre un pied dans un nœud coulant, c’est acceptable, même si l’on ne peut s’en arracher. Ces câbles sont bien savants. Mais sait-on jamais si le piège ne s’enroulera point d’un seul élan au cou du curieux ?
Tout ce qu’on apprit des charretiers, c’est que la ferraille était déposée dans une grange. Le silence le plus complet entourait, comme une clôture, l’utilisation de ces matériaux.
Pendant une quinzaine, on ne revit plus les jumeaux, même à la messe, le dimanche. Et c’est alors qu’en pleine nuit une lueur, venue de l’enclos, chez les Mathieu, illumina toute la partie sud de Saint-Ours.
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De nos jours, d’expliquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, on eût sans doute pensé à des manigances de la cinquième colonne. La police fédérale eût sans doute posé des questions et visité les lieux suspects. Mais nous étions en période de paix et les jumeaux expliquaient leurs agissements en ne se montrant pas au village.
Intrigué, le conseil municipal apprit en définitive que les jumeaux se livraient à une invention devant révolutionner le monde et le protéger tout à la fois.
Au bout d’un mois, le chemin de fer dirigea, de nouveau, trois autres wagons, mais remplis de ciment, cette fois. Et le transport en tombereaux s’effectua encore vers l’enclos mystérieux des Mathieu.
Un dimanche matin, les jumeaux se montrèrent au village, ou plutôt montrèrent de nouvelles cravates. Cette fois, il s’agissait de lavallières d’inventeur. La moitié de la poitrine en était recouverte. Ils étaient au possible remplis de mystère.
Les Saintoursois apprirent enfin du crieur que les messieurs Mathieu invitaient le village à se rendre dans l’enclos où une démonstration du nouvel appareil aurait lieu. Les inventeurs avaient mis au point un nouveau canon capable de lancer à des lieues différents projectiles.
La clôture du domaine avait été démolie, lorsque la foule, à trois heures de l’après-midi, s’assembla chez les jumeaux. On était en présence d’un canon énorme visant les ruines d’une vieille maison de pierre laissée par les ancêtres au bout de la terre, c’est-à-dire à deux milles.
Avant que le feu fût mis à une mèche, oui, une mèche des plus compliquées tant le tressage en était savant, Jules et Antoine expliquèrent que le canon reposait sur une couche de béton armé d’une profondeur de dix pieds et appuyée sur le roc.
Le canon était chargé jusqu’à la gueule d’une tonne de fer, de quatre tombereaux de pierre, et de plusieurs explosifs capables d’anéantir toute une ville ennemie. Pour l’instant, on s’était limité aux ruines de la vieille maison. En un instant, l’obstacle à l’avancement de la science, la maison des ancêtres n’allait plus être.
Tout le monde se boucha les oreilles et le coup partit.
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La charge avait été projetée, sous la force de l’explosion, par la culasse du canon. Et c’est ainsi que la ferme et le jardin du père Mathieu furent labourés, à l’inverse, en un seul coup, et mis en pièces, tandis que les ruines des ancêtres demeurèrent debout.
Et c’est ainsi, d’ajouter Joë Folcu, que les jumeaux prirent le « bord » de l’asile.
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