Chapitre 43 La marche funèbre d’un grand chef de musique
La musique s’adresse au subconscient, comme le whisky est destiné à l’esprit. Mais encore faut-il que le code musical soit conscient, de même que le buveur, au préalable, ait un peu d’esprit, ou que le whisky soit buvable. Le dernier commentaire est de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
Si le télégraphe est constitué par des brèves et des longues, la musique doit sa consistance à la durée des sons, et à celle des silences. Le tout se mesure à la baguette, comme le whisky au demiard, ou au « tumbler ». Ce dernier commentaire est de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
Il faut un chef de musique à plus de quatre instrumentistes. Toutefois, le même directeur peut servir à un orchestre symphonique de cent vingt musiciens. Une taverne est plus coûteuse, en matière d’administration, à raison d’un servant pour chaque groupe de douze tables. De plus, il faut laver les verres. Ces deux derniers commentaires sont de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
Bref de formule ! Joë est maintenant d’avis que le lecteur pourra juger de la mésaventure survenue, ces temps derniers, au notable chef de musique Soroski, pendant une interprétation de 1’Après-midi d’un faune,de Claude Debussy, par l’orchestre symphonique d’une grande ville, quelque part aux États-Unis. Au lecteur qui ne saisirait pas quelques détails macabres de ce récit, il serait recommandable qu’il s’en tînt aux quelques commentaires de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
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Après l’intermède, grande fut donc la surprise de constater que le chef de musique Soroski revenait à son pupitre avec sa partition sous le bras.
Comme on avait beaucoup vanté son interprétation toute personnelle de l’Après-midi d’un faune,comment le grand maître ne connaissait-il pas, au moins, ce morceau de mémoire ? Craignait-il une attaque d’amnésie, ou en souffrait-il déjà ?
Et voilà que le grand maître, qui avait eu grand air, au cours de la première partie de son programme, semblait être aux prises avec de gros soucis lorsqu’il apparut sur le plateau de l’auditorium. De plus, ce teint rose, malgré sa chevelure blanche, était devenu blême.
Dès qu’il se montra, les applaudissements d’usage ne se prolongèrent pas. Le silence avait retrouvé son empire avant même que la baguette se fît entendre contre le pupitre. On eût dit que le maître allait se tourner vers l’auditoire pour lui annoncer un désastre.
Parmi les musiciens, la stupeur était plus apparente. On voyait le maître de face, et quelle face ! Pendant la première partie du programme, on n’avait eu qu’à se féliciter d’une figure aussi expressive. Le beau vieillard, les bras hauts, avait hurlé pendant les fortissimo. Et les cuivres donnaient à qui mieux mieux de la voix ; les cordes des violons grinçaient à se rompre et, pour employer une expression chère à Joë Folcu, la grosse caisse paraissait « en maudit contre sa peau de cochon ».
Auparavant ce visage expressif avait la variabilité des traits qui portent toutes les nuances. Les instrumentistes savaient à l’avance ce que le maître allait exiger des partitions. À la moindre satisfaction, ses lèvres souriaient avec la même douceur qu’elles savaient se moquer sans malice.
C’était un grand maître dont les expressions remplaçaient le moindre conseil pendant les répétitions. À l’inverse des autres, ses recommandations semblaient superflues. Tout passait dans l’élégance de ses gestes. Il savait chevaucher, dans l’affirmative, s’incliner dans la douceur et les violons, en échange, lui présentaient un tissu de soie, dont il semblait en vouloir caresser l’hommage. Pendant la marche funèbre de la septième symphonie de Beethoven, on eût dit que le directeur aurait pu verser des larmes.
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Maintenant, on avait devant soi un automate. Comme il levait les bras pour entamer, on avait craint qu’il plongeât comme d’un tremplin. L’Après-midi d’un faune,on le reconnaissait à peine. Ce n’était pas les désirs et les danses du petit bouc enchanté qu’il célébrait en musique, mais la simple promenade éhontée d’un veau « ben malade », dirait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
Soroski ne donnait pas la mesure. Il la battait d’un geste automatique mû par des fils. Une véritable marionnette. Et son visage, comme celui d’un pantin, était de bois. Sa taille ne se soumettait à aucun entrain. On ne voyait du musicien que les deux poignets entrant et sortant des manches, par saccades.
À la répétition de la veille l’orchestre avait appris de Soroski tout le pittoresque du faune de Debussy. Emporté par les hautbois et les harpes, et sur le faîte des sons aigus des cordes pincées, le petit faune avait dansé aux bras des bergères égarées. Le feuillage bruissait comme une mer calme au montant. Le soleil de l’après-midi d’ivresse avait transpercé chacune des feuilles de ses soleillées. Puis le soir violet était descendu, apportant tous les regrets des bergères éplorées que l’après-midi eût été si court. Avant l’aube, le cri de détresse poussé par le faune, sur la rive du lac, avait ému chacun des instrumentistes. Le concierge de l’auditorium avait sans doute versé des larmes. Jamais un faune n’éprouva si grande alarme.
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Soroski, devant son auditoire refroidi, n’avait de sa baguette que mesuré les temps et la durée des notes muettes. Le plus grand désarroi régnait dans l’auditorium. Et toujours le visage du grand maître conservait ses lignes impitoyables. Le temps des mesures était mesuré. Rien de plus ne surgissait de ce vaste ensemble des sons.
Pourtant à l’intermède, Soroski n’avait reçu aucun message désastreux. Le grand maître s’était appliqué à causer aimablement avec ses musiciens et à s’informer de leurs préférences. C’était l’homme-réceptacle, celui auquel on peut tout confier sans craindre d’être rabroué. Quand il parlait de certaines œuvres musicales, ce visage, maintenant si froid, se transfigurait.
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Lorsque la dernière note se fut éteinte, lorsque tous les musiciens eurent déposé leurs instruments, quelques applaudissements étaient venus couronner cette symphonie mécanique. Le maître ne s’était même pas retourné vers son auditoire. Sans la moindre inclination de tête, et d’un visage nullement animé, ou défait, par la fatigue ou la défaite, le maître s’était acheminé vers les coulisses avec la même impassibilité. On eût dit qu’il rentrait d’une simple excursion. Et pendant que le public, aussi dégoûté que déçu, évacuait lentement la salle, c’est dans ces mêmes coulisses que les musiciens apprirent le grand désastre.
Soroski, appuyé au dossier d’une chaise, subissait enfin une détente. Son visage avait conservé la même pâleur, mais une larme brillait sur sa joue. À tous ceux qui osaient lui adresser la parole, le maître ne fixait que leurs lèvres.
Le lendemain, tous les journaux portèrent, à leur manchette de première page, la sinistre nouvelle d’un grand directeur de musique frappé subitement de surdité, au moment où il allait monter après l’intermission au pupitre de son orchestre symphonique.
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Le grand chef de musique avait eu le courage de conduire ses musiciens avec le seul truchement de la mesure. Et sur sa partition ouverte, il n’avait observé que la technique des temps et la durée des sons.
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