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Chapitre 44 Le fredonnement de l’enfance exprime une mélodie inédite

Les coquillages sont les haut-parleurs de la mer. À Saint-Ours, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, n’a-t-il pas garni d’une conque authentique le meuble de sa radio ? Il n’entend pas être blagué par les émissions de Berlin. Chaque fois qu’il est question de combats navals, Joë appuie son oreille contre le coquillage. Parmi les bourdonnements de la mer, n’a-t-il pas entendu déjà le tourniquet d’une hélice de sous-marin ? Si jamais un V-Boat remonte le Richelieu, le marchand de tabac en feuilles ne veut pas être pris de court. Sa chaloupe verchères, il la tirera sur la côte. Chacun son patriotisme.

Mais la théorie de la conque et ses membranes sonores, me remettent en mémoire des mélodies entendues, non pas dans les oreilles d’autrui, mais dans les miennes. Que mon appareil auditif ait vraisemblablement la forme d’un coquillage (son ouverture porte même le nom de conque), je n’entends pas que Joë Folcu fasse intervenir ses commentaires, car j’ai à vous entretenir aujourd’hui de mon grand-père. Bien qu’il portât le nom de Dézéry, et ma grand-mère, celui de Zélie, et que tous deux ne zézayassent point, cet aïeul était un homme accompli et tout chez lui se trouvait achevé, ou enviable.

Avant de vous raconter les derniers jours de mon grand-père, et l’histoire de son oreille, il faut que mon auditoire admette que l’oreille, même si l’une est sourde, ne s’en trouve pas moins un réceptacle et un émetteur de sons, ainsi qu’un coquillage, soit-il enfermé au tréfonds d’un placard, reçoit le bruit de la mer, et le conserve.

Des mélodies, comme tout le monde, mes oreilles n’en sont pas exemptes. À l’époque où je n’avais pas encore entendu le piano de ma voisine, et le braillement de ma sœur, tous les matins, je prêtais l’oreille à des sons connus de moi seul. Et sans que ma mère ait chanté, la veille, pour m’endormir, je m’essayais à fredonner ces airs.

J’ai toujours été d’avis que le tympan est synonyme d’une tonalité intrinsèque. Chacun de nous porte une harmonie qui s’impose à tous les bruits extérieurs et toujours une chanson apprise, dès le jeune âge, vient la corrompre. Les grands artistes, même ceux dont les mélodies sont nombreuses, n’en produisent en vérité qu’une seule, celle qu’ils portaient en naissant. C’est autour d’un chant unique, la chanson initiale de l’oreille, que le compositeur exercera ses tâtonnements. La gloire en musique ne sera permise qu’à ceux qui pourront transmettre, à leur science des sons, les précisions mêmes de la chanson entendue, un jour, d’une oreille vierge de sons.

Des enfants qui n’avaient pas le sens musical, qui n’avaient « pas d’oreille », et qui dans l’avenir ont démontré le contraire, avaient tous fredonné un air dont ils ignoraient la notion, un air personnel. Avant qu’ils aient retenu la chanson maternelle ou filiale, peu importe, les enfants disposent de bribes de chansons inédites.

Cette constatation ne m’est pas venue que des enfants. Mon grand-père a complété la véracité de cette théorie.

Jamais ce vieillard, que je revois sous un canotier de paille, et portant cravate rouge à toutes les occasions, car il était affublé du nom de Dézéry ; jamais ce vieillard ne s’adonnait au chant. Je crois même que son oreille était rebelle. Mais lorsqu’il avait des soucis, toujours il fredonnait un air que je ne pus fixer, et que ma mémoire non plus ne saurait oublier.

Lorsque je reçus ma première fessée, elle lui avait sans doute été plus pénible qu’à moi-même. Le vieux s’était retiré dans une pièce voisine et, pour la première fois, je l’entendis fredonner.

Jamais je ne lui en fis la remarque, mais le grand-père, certain matin, fredonnait dans son lit. Cet homme devait être triste, triste peut-être d’une tristesse qu’il ignorait. J’y tiens, car nul fredonnement n’accompagnait ses moments de gaieté évidente. Ce fredonnement ne s’est tu, vraiment, que lorsque le vieux fut frappé de paralysie conséquente à une hémorragie cérébrale.

Le vieux Dézéry mit neuf années à mourir. Certaines cellules de son cerveau s’étaient resserrées. De souvenirs, il n’en avait que de gens déjà décédés. En d’autres termes, les vingt dernières années de sa vie étaient perdues. Il ne se souvenait que des anciens, ceux qu’il avait fréquentés avant sa vingtième année. Il était « tombé en enfance », tombé à l’époque où un enfant aurait vécu parmi des parents et des amis de vingt ans ses aînés.

Ces cas d’amnésie produisent de singulières coïncidences. Lorsque grand-père s’informait de quelqu’un, parce que celui-ci s’était présenté à sa mémoire plutôt allongé, dans un sens, qui raccourcit dans l’autre, invariablement, il s’agissait de personnes décédées. N’aurait-il oublié que les vivants ? Dans la famille, on disait du vieux qu’il voyait déjà dans la mort.

J’étais seul à veiller le vieux lorsqu’il entra dans l’agonie. C’est dire qu’on ne s’attendait pas à sa mort.

Il pouvait être trois heures du matin. J’occupais une chambre voisine de celle du moribond, et je lisais au lit, ma veilleuse fixée sous les draps, afin qu’on ne s’aperçût pas de mes excès. La nuit était silencieuse et par l’ouverture de ma cachette, à gauche du lit, afin que l’air pût circuler sous ma tente nocturne, je percevais la profonde respiration de ce cher voisin.

J’allais mettre mon souffle au rythme du sien, j’allais pour ainsi dire m’assoupir, lorsque son sommier se mit à geindre. Le vieux avait remué.

C’est alors que je tressaillis. Un fredonnement, bien connu de mon oreille, venait de l’autre chambre. Avant de sauter du lit, j’avais rejeté le haut des couvertures. Cet air connu, mais non encore déterminé, m’avait étonné. Dès que ma mémoire se fut quelque peu familiarisée avec ce fredonnement, et que ce chant ne put être que celui de mon grand-père, je ne bougeai plus. Grand-père, qu’il rêvât ou non, retrouvait sa lucidité.

Après neuf années, peut-être, me souvins-je mieux de cet air que lui-même, car ces bribes de chansons sans mot, cette chanson qui se suffit à elle-même, n’avait occupé que sa nonchalance.

Depuis son alitement, le vieux tombé en enfance n’avait pas été importuné par les fredonnements propres aux seuls enfants.

On sait que les paralysés éprouvent, à l’heure de la mort, un moment de lucidité. La pression cérébrale s’étant relâchée, le sang coagulé retrouve sa pression d’alors, et c’est ainsi que le cœur en est par trop dilaté. La mort est généralement instantanée.

Mon grand-père ne s’est pas réveillé pour mourir. Je fus le seul à constater que le vieux dormait et que ce dernier sommeil ne put être confondu avec l’agonie. Le moribond fredonnait sans ouvrir les yeux. Cet air trop connu ne pouvait être celui d’un râle.

L’aïeul, réveillé par les approches de la mort, aurait eu le grand souci de songer aux vivants qui assistaient à son départ.

Pour moi, ce fredonnement accompagnait, comme autrefois, un chagrin, mais le vieux, sans ouvrir les yeux, l’avait endormi à jamais, tout comme certains enfants s’endorment eux-mêmes en fredonnant.

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