‹ Contes Tome IChapitre 60 sur 82 · Chapitre 45 Une femme pour une botte de paille…

Chapitre 45 Une femme pour une botte de paille…

C’était à l’époque heureuse où le village de Saint-Ours portait bien son nom. N’y trouvait-on pas des Saint-Ours, avec ou sans particule ; des Saintoursois et saintoursiennes, avec ou sans majuscule ; des Épais et des épaisses, avec ou sans épaisseur. De ceux-là, il en naissait toutes les cinq années, dans les arrière-rangs de la paroisse.

C’était à l’heureuse époque où les William répondaient au nom de Tit-Gamme ; les de Groseilliers, au nom de Le Croche ; les Robin, au nom de Bibine ; les Loranger, au nom de Aubert et, dans l’intimité, Tit-Bert ; les de Saint-Paul, au nom de Le Pot, dans les grandes occasions, et de Le Potte, les autres jours, le dimanche excepté.

C’était à l’heureuse époque des Épais où l’on disait de la rivière, tous les printemps, à l’heure des grandes crues, que ses courants coulaient en remontant.

Or, un printemps, après les fontes, alors que les routes ne conservaient de l’hiver que ses innombrables couches de crottin, le curé du village avait reçu la visite imprévue du père Michaud.

Cette famille habitait, en compagnie de quelques autres, une ferme dont la terre était en pente, au bout d’un rang. On eût dit que cet emplacement était juché au faîte d’un coteau, à la séparation même des eaux.

Dès la moindre tempête, en décembre, la neige s’amoncelait au bout du rang, et ces quelques fermes se trouvaient isolées de la paroisse, et pour toute la durée de la saison. On les appelait, au Village, les enneigés. Dans cet enclos, la famille des Michaud voisinait avec les de Groseilliers dit Le Croche, et les Folcu, et les de Saint-Paul dit Le Pot, ou Le Potte.

Au sujet des Folcu, je dois expliquer ici que ces Folcu étaient les ascendants de Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles, en plein Saint-Ours. Or, les Folcu d’aujourd’hui étaient autrefois des Folco, car cette famille se prévalait, à l’époque, d’un ancêtre né dans une province anglaise.

On comprend maintenant que la venue d’un « enneigé », dès la fonte des neiges, chez le curé, pouvait être considérée comme une visite imprévue. Les Michaud, les Le Croche et les Folco, tous gens fort timides, et surtout épais, à cause de l’isolement hivernal, devaient être aux prises avec un problème difficile pour avoir ainsi délégué l’un des Michaud, le père, vers monsieur le curé.

Le père Michaud, cette fois, n’était pourtant pas intimidé, lorsqu’il lâcha, tout d’une traite, dès que monsieur le curé se fut informé du but de sa visite :

— On fait des tartes, chez nous, monsieur l’curé ! et tout le monde en aura…

Il faut être de Saint-Ours pour donner un sens aux mots de la tribu. « Faire des tartes pour tout le monde » constitue une formule en raccourci et qui signifie un projet de mariage. En d’autres termes, c’est dire que l’on prépare des noces et que toute la paroisse est invitée.

— Monsieur l’curé, j’apporte les bans.

Le cher prélat n’eut pas à recourir au voisin pour apprendre que le père Michaud désirait « Faire publier les bans ».

— Oui, monsieur l’curé, c’est pour ma fille Magrite, et avec Le Potte…, j’veux dire avec Le Pot.

Et c’est ainsi que le mardi suivant, deux heures avant l’heure fixée pour les épousailles, que les familles au complet des Michaud, des Le Pot, des Le Croche et les ancêtres Folco, ascendants des Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avaient raidi les « guides » de leurs chevaux devant la porte latérale de la sacristie.

Tout le monde des « enneigés » s’était présenté à la sacristie vêtu « en hiver », c’est-à-dire que chacun de la fête portait encore fourrures de chat sauvage, crémones, tuques et bottes de feutre. On venait de l’enclos où l’hiver est plus tardif. Les noceurs mirent trois quarts d’heure à se désempêtrer. Lorsque, enfin, la mariée sortit, toute de « rose nanane » habillée, de ses nombreuses cravates et ceintures, le bedeau, l’ayant reconnue comme fiancée, lui avait indiqué le confessionnal.

À cette époque, les bans une fois publiés, toute la cérémonie du mariage s’accomplissait en une seule séance. On se confessait, on signait les registres, le prêtre, enfin, bénissait le mariage.

Les trois familles des Épais étaient alignées près des murs, et monsieur le curé se dirigeait vers le confessionnal, lorsque deux individus sortirent des rangs. À ce moment, la grosse Magrite était déjà dans son compartiment, derrière le rideau violet.

Monsieur le curé, en surplis, croyant que le fiancé se faisait ainsi accompagner d’un camarade, jusqu’à l’entrée du confessionnal, et en présence de l’hésitation des deux, ne faisant que s’incliner en les dépassant, leur avait indiqué d’un geste la guérite libre du confessionnal.

Après avoir confessé sa pénitente de gauche, à peine venait-il d’ouvrir le treillis de droite que le pauvre prêtre poussa un cri de surprise.

Les deux individus, rencontrés à la porte du confessionnal, avaient pris place dans le compartiment de droite. Par l’ouverture du guichet, monsieur le curé s’était trouvé en présence de deux visages gonflés par le peu d’espace réservé à la confession.

Et c’est ici que le drame commença. Les deux personnages en question, Le Potte et Le Croche, devant l’invitation de monsieur le curé, s’étaient entassés dans le confessionnal, et pour cause, car tous deux avaient juré d’épouser Magrite. Devant l’indifférence de la future mariée, aucun d’eux ne voulait renoncer à ses droits.

Dans les familles du Le Croche et du Le Pot, on s’était préparé à la noce et dans les deux maisons les tartes déjà s’empilaient à faire concurrence à tous les meubles des cuisines.

Avant que monsieur le curé les sommât d’en venir à une entente, et que l’un des deux laissât les lieux, il y avait eu quelques bousculades dans le compartiment de droite. Afin que les deux faces se présentassent dans le guichet, les deux fiancés s’étaient agenouillés d’un seul genou et chacun avait passé son autre jambe par-dessus l’épaule de l’autre.

Après s’être « dépris », puis confessés, eux qui étaient tellement épris, Le Potte et Le Croche se présentèrent devant le registre.

— Mais enfin, s’écria monsieur le curé, lequel des deux, mademoiselle Magrite, désirez-vous épouser ?

La « future » n’avait que souri. Chacun des deux lui plaisait, et lui convenait.

— Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ? s’écrierait aujourd’hui Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles ?

Toutefois, monsieur le curé n’entendait pas continuer la farce des entêtés et s’était adressé au père Michaud, le père de Magrite.

— Monsieur Michaud, puisque votre fille est indécise, prenez au moins une décision pour elle, ou que chacun s’en retourne, dos à dos, et avec dépens.

— Magrite les aime ben tous les deux, répondit l’autre, après s’être quelque peu décrotté le nez. Pour moué, il y a un an, Le Potte m’a déjà passé une botte de paille pour ma vache et c’est ce qui lui a sauvé la vie, à ma vache. J’ai donné ma parole d’honneur, en crachant par terre, que je lui donnerais ma fille Magrite en mariage. Si mon honneur est en jeu, monsieur l’curé, j’pense ben que Le Potte va faire l’affaire.

Le Pot épousa Magrite, soit, mais comme Le Croche avait empilé des tartes chez lui, on lui donna, la semaine suivante, la sœur aînée de Magrite en mariage.

Dans l’enclos des enneigés, les noces se prolongèrent pendant un mois : une semaine chez Magrite ; une autre semaine d’attente consacrée aux secondes épousailles, encore chez Magrite ; une troisième semaine chez Le Potte, et une quatrième chez Le Croche.

Toutes les tartes furent mangées.

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