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Chapitre 46 Les grincements d’une chaise berceuse abusive

Ma mère, par économie, ne m’a jamais bercé et, non plus, mon lit d’enfant n’était garni de bascules. Au moindre balancement rythmique, je rendais mon lait.
Encore, aujourd’hui, la chaise berceuse me donne la nausée. J’évite ces fauteuils comme le mal de mer. J’ai pris en haine tous ceux qui en abusent.

Jamais je n’admettrai qu’un homme doive se soumettre, en public, à la pratique vulgaire d’une berceuse. Pour un pubère, c’est inesthétique, autant qu’une escarpolette confiée à un vieillard. Ça fait trop enfant ! Représentez-vous l’air hébété d’un citadin en redingote, et se confiant à une chaise berceuse, à la campagne, sur une galerie. Dans l’intimité, quelle femme intelligente accorderait des faveurs à un prétendant qui se bercerait en pantoufles ou en manches de chemise ?

Le cœur m’a toujours levé en présence de ceux qui se lèvent les pattes, même s’ils répondent aux exigences d’une chaise versante.

Mais la chaise berceuse ne m’est pas qu’antipathique. Je la redoute depuis le jour où je lui ai trouvé un sens diabolique.

J’avais un jour aménagé, sur une rue calme, au premier étage d’une maison de trois logements, un studio qui devait m’apporter silence et isolement. De ce plain-pied, je n’occupais qu’une pièce, à l’arrière, et donnant sur une cour. Des arbres m’en cachaient la vue. Pour m’assurer cette tranquillité, j’avais loué le logis dans son ensemble. C’est dire que pour me terrer dans mon sanctuaire, je devais traverser le long corridor d’une maison déserte et dépourvue d’ameublement. En somme, j’habitais une maison inhabitée. J’eus préféré, bien sûr, une entrée à l’arrière, par la cour, mais la sonorité des pièces nues, qu’il me fallait côtoyer, dès mon entrée par la rue, était compensée par la solitude enfin conquise.

Un soir, par désœuvrement, que je faisais les cent pas, le plancher de cette pièce, à ma grande surprise, se mit à grincer. Sous le tapis, au coin gauche de ma table de travail, il gémissait chaque fois que j’y posais le pied.

Cette chambre, pourtant silencieuse, où nul craquement organique des murs ne troublait mon travail ; cette chambre séparée d’une rue tapageuse par un long corridor et plusieurs pièces désertes ; cette chambre propice au recueillement venait subitement de me révéler un point vulnérable.

Le plancher de bois dur, à la gauche de ma table, et sur une surface égale à celle d’une chaise, ne pouvait garder le silence. Il grinçait à mon passage et transmettait ainsi l’avertissement de ma présence à toute la maison.

Immédiatement, je fis le tour de toutes les pièces. Sous mon poids, toutes les planches étaient discrètes.

C’est alors que je songeai à une chaise berceuse. À ma gauche, en ce point précis du parquet, les bascules d’une chaise berceuse avaient ici donné du jeu à quelques planches. Quelqu’un, des journées, ou des nuits entières, s’était bercé en ce lieu.

— Pour vous bercer ainsi, cher locataire, pensai-je, de quel chagrin inconsolable souffriez-vous ?

— Il s’agissait peut-être bien d’un berceau devant l’éternel. répondrait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et, par surcroît, grand berceur lui-même.

Pourquoi, au cours de cette nuit, l’automne avait-il quelque peu dégarni le feuillage, en face de ma fenêtre ? La mésaventure qui va suivre, et qui est le sujet même de ce récit tragique, ne se fût sans doute jamais produite si, le lendemain, je n’avais aperçu, de ma fenêtre, une vieille chaise berceuse au fond de la cour. Il ne pouvait y avoir de méprise. Renversée, les bascules en l’air, sur un tas de guenilles et de vieux papiers d’emballage, cette chaise avait été abandonnée parmi les rebuts du dernier déménagement. Et jamais je ne pus me départir de la conviction que cette chaise était bien la seule responsable des dégâts causés à mon plancher. L’usure à ses bascules démontrait, sans contredit, l’usage qu’on avait fait de cette antiquité sur mon plancher, à gauche de ma table de travail.

Et c’est uniquement pour m’en convaincre, tant j’ai la curiosité naïve (ce qui me rapproche quelque peu des grands romanciers de romans-feuilletons) ; oui, c’est uniquement pour me convaincre des responsabilités autrefois encourues par cette chaise, que je l’ai transportée dans ma chambre, à la faveur de la nuit suivante, et déposée sur les planches criardes, à gauche de ma table de travail.

Puisque des générations entières s’étaient bercées, n’avais-je pas le droit de me rendre compte enfin des raisons qui justifiaient cette pratique de la chaise berceuse ? Ne fallait-il pas, toutefois, que la chaise comportât un vice, ou une manie, puisqu’elle pouvait, ainsi, démolir un honnête parquet ?… et surtout qu’on en fît à ce point usage ? Si autrefois les balancements rythmiques de mon enfance me donnaient la nausée, peut-être avais-je changé de tempérament. Pourquoi me serait-il refusé de me rendre compte ? N’apprend-on pas à tout âge de nouvelles voluptés ?

Et c’est alors que moi aussi, le nouveau locataire, fis craquer le plancher de cette chambre, à l’aide de mon pauvre derrière bien casé dans une chaise, et de mes pieds joints qui, prosaïquement, s’évertuaient à des envols, pour retomber, incessamment, à leur point de départ, au pied de la chaise, entre l’extrémité avant des bascules.

Trève de descriptions vulgaires.

Savez-vous que la troisième nuit j’avais contracté le vice de la chaise berceuse ? Mais oui, je n’éprouvais plus de nausée. La chambre ne donnait plus de la bande comme une cabine en haute mer. Moi, qui cherchais autrefois mes inspirations en accomplissant les cent pas, ma chaise, maintenant, m’en procurait.

Pour un rêveur adonné aux pratiques de la chaise droite, quelles singulières impressions encourues sur les bascules.

Avec une jambe repliée sous le postérieur (à la demi-indienne) un seul de mes pieds touchait le plancher. J’avais l’impression que ce pied reposait sur la pédale d’un rouet. Le craquement rythmique de la chaise et du plancher faisait ici office de roulement syncopal et criard d’un même rouet. Au cours de la troisième nuit, ce que j’en ai enroulé de sensations nouvelles dans la bobine.

Une autre fois, les craquements se confiaient à l’écho du corridor et des pièces. Toute la maison semblait geindre, comme l’armature d’un navire aux prises avec une tempête. Je percevais les vents, puis des voiles se déchiraient du bas jusqu’en haut, comme dans le Temple de la Passion.

Une autre nuit, les grincements de la chaise et du plancher m’avaient transporté sur la selle métallique d’une faucheuse mécanique. Des milliers d’épis tombaient avec un bruissement sec et les dents de la faux mâchaient au ras du sol tout un territoire agraire. Souvent, les bruits de la berceuse pouvaient se confondre avec ceux d’une vache mastiquant du céleri, ou d’un jupon se froissant sur les feuilles mortes d’un trottoir automnal.

Quelles nuits endiablées ! En fin de compte, adonné au vice de la chaise berceuse, je ne dormais que le jour. L’enchantement des rythmes grincheux se comparait quelquefois à un matelas de paille sur lequel un malade se tourne. On eût dit, n’est-ce pas, la fièvre et le délire.

J’avais attrapé, aux dires de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, la fièvre des berceuses, de même que d’autres prennent la fièvre des foins.

Après trois nuits d’un tel régime, l’enchantement, d’un seul coup, prit fin. Qu’est-ce à dire ?

Quelqu’un venait de sonner chez moi, à la porte d’avant. Ce quelqu’un venait de l’étage inférieur. Les yeux agrandis par l’horreur ou le manque de sommeil, mon locataire d’en dessous désirait obtenir un entretien.

— Si je comprends bien, monsieur, dit-il, en matière d’entrée, c’est bien vous qui vous êtes emparé de la chaise berceuse abandonnée dans la cour ?

À ma réponse affirmative, le locataire d’en dessous éclata en sanglots.

— C’est bien ce que j’avais pensé, m’expliqua-t-il, comme il se reprenait à respirer moins lourdement.

Et voici de quel crime je me suis rendu coupable.

L’an dernier, pendant des mois, quelqu’un s’est bercé dans ma chambre, toutes les nuits, de la brune à l’aube, incessamment. Jamais le locataire d’en dessous, importuné d’abord par la chaise abusive, et les grincements de plus en plus grincheux de son plafond, n’avait pu savoir à qui incombait une telle persévérance.

Ce locataire d’en dessous s’était, à la longue, habitué à dormir au rythme de cette chaise bruyante. Détail, pour le moins assez naturel, dès que la berceuse d’en haut interrompit ses pratiques, le locataire d’en dessous en était réveillé.

Or, selon le récit du locataire d’en bas, mon individu avait compté sur cette chaise pour dormir. Comme il souffrait autrefois d’insomnie, il se devait d’être reconnaissant à la berceuse d’en haut. Hypersensible, comme tous les gens qui ont manqué de sommeil, le nouveau délivré du mal s’était imaginé que seule une femme pût ainsi veiller sur son sommeil. En définitive, il avait aimé oui aimé d’amour, par le truchement de cette chaise bruyante, la belle berceuse de ses nuits.

Le printemps dernier, comme elle déménageait de jour, et à l’improviste pour son amoureux inconnu, la belle berceuse avait jeté sa chaise aux rebuts. Le locataire du bas l’avait reconnue à l’usure de ses bascules. Il n’avait osé s’en servir, ni l’abandonner aux boueurs. Pour lui, cette chaise représentait un culte.

— Mais alors, lui fis-je remarquer, de quel sacrilège m’accusez-vous ? Si je me sers aujourd’hui de cette chaise, ne retrouverez-vous pas le sommeil dont le départ de la belle berceuse vous avait privé ? Je vois à vos yeux bouffis que mes bercements ne vous suffisent pas. De quoi vous plaignez-vous ? Pourquoi ne vous bercez-vous pas vous-même ?

— Non, monsieur, répondit le locataire d’en bas, vous ne comprenez pas mes souffrances. Je m’étais, à la longue, habitué au silence, et aux craquements de la belle berceuse. Monsieur, vous avez rouvert une plaie. Si vos grincements de chaise, depuis trois nuits, m’induisent au sommeil, ces sommeils sont devenus des cauchemars. Je rêve d’elle, et ces rêveries m’épuisent, maintenant.

— Mais désirez-vous que j’abandonne cette pratique ? Somme toute, je ne demande pas mieux. Cette chaise, à mon tour, m’épuise. Elle finira sûrement par m’endiabler.

Les yeux du locataire d’en bas s’ouvrirent davantage. Il était horrible à voir.

— Mais non, hurla-t-il, si vous arrêtez de vous bercer, le silence à mon plafond serait le pire des maux. Vous m’épuisez, soit, mais l’absence de mes rêves, de cette berceuse, maintenant que vous avez rouvert la plaie, me tuerait… Monsieur, ayez pitié de moi.

Le lendemain, les boueurs emportaient cette chaise diabolique. Une semaine plus tard, le fourgon de la morgue emportait, à son tour, le cadavre du locataire d’en bas.

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