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Chapitre 47 Secret bien aromatisé par deux lavandières

Lorsque les deux sœurs Loisel pliaient les draps, le lundi et mardi des grands jours de blanchissage, on eût dit qu’elles accomplissaient un culte ou des maléfices.
Louise, afin d’empêcher le drap de toucher le plancher, levait les mains. Jeanne, au même instant, s’inclinait à ses pieds et relevait ainsi l’autre extrémité du drap. Ensuite, d’un commun accord, les deux lavandières, les bras exhaussés, s’approchaient face à face et se touchaient de la ceinture. D’autres saluts venaient compléter les rites. Quelquefois, le croupion haut, les Loisel, les quatre mains en extase, dans une inclination symbolique, se joignaient de nouveau.

Les deux sœurs Loisel exploitaient à Saint-Ours une blanchisserie. Depuis des années, tous les secrets hygiéniques du village passaient dans les cuves de cette lavanderie. Sur les cordes à linge, même les acides, avant la rinçure, ne savaient dissimuler les plis de certains vêtements. Ici, entre les robinets, les cuves et les planches du repassage, on pouvait écrire la psychologie de toutes les familles, mais sans indiscrétions coupables.

Les Loisel, et personne n’en doutait, se prévalaient d’une discrétion à toute épreuve. Et pour cause.

Si le secret des lavandières ne devait pas être connu, celui des clients pouvait en être de même. C’était un échange.

Sur le lit de mort de madame Loisel, la mère, survenue dix ans auparavant, Louise, l’aînée, avait promis de surveiller l’éducation des « jeunes » et de ne jamais se marier avant que la puînée, Jeanne, eût convolé elle-même.

Louise, en présence du prêtre, s’était donc engagée à marier toute la famille. Heureusement, les deux jeunes garçons étaient en définitive entrés dans les ordres. La responsabilité des garçons, aujourd’hui, reposait sur les révérends frères du collège. Jeanne, qui portait bien de nos jours ses vingt ans, se trouvait la première à prendre époux avant que la pauvre Louise pût songer à se caser.

Une singulière coïncidence voulait, chez les Loisel, qu’un seul prétendant eût jeté son dévolu sur les deux Loisel. En d’autres termes, l’homme engagé, Arthur, faisait sa cour alternativement à Louise et à Jeanne. Détail encore plus singulier, les deux lavandières s’en portaient bien. Non pas que l’une et l’autre n’ignorassent les bienséances. Mais il fallait quand même que Jeanne ou Louise, un de ces jours, dût renoncer au projet du cher Arthur.

La promesse de Louise à sa mère avantagerait sans doute la petite Jeanne. L’aînée devait passer, matrimonialement, en second. Louise était bien consentante, mais le futur marié, de l’une ou de l’autre, avait tout avantage à prolonger la décision de la puînée. Arthur n’ignorait pas que son mariage avec Jeanne le privât de son poste d’« homme engagé » dans la blanchisserie. L’aînée, Louise, en avait assez de faire vivre sa sœur à l’aide de la lavanderie ; disons plutôt en procédant toutes les semaines au blanchissage de la paroisse.

Jeanne, une fois devenue épouse d’Arthur, libérait donc Louise de toutes ses responsabilités. À son tour, l’aînée allait se mettre à la recherche d’un époux afin de se caser elle-même, et la lavanderie des Loisel se trouvait destinée à fermer ses portes et ses cuves.

Comment Arthur, homme marié, pourrait-il s’occuper de son mariage, et de sa famille, s’il perdait incontinent ses droits d’existence à l’aide de la blanchisserie ?

Le problème en était là. On comprend que Louise, fort amoureuse d’Arthur, faisait en sorte que le mariage de sa sœur ne pût s’accomplir aisément. Chaque fois que Jeanne lui parlait de son prochain mariage, toujours Louise s’émerveillait de pouvoir, enfin, disait-elle, abandonner la blanchisserie Loisel.

C’est maintenant que la scène des draps mis en plis par les deux sœurs Loisel devient plus compréhensible. Ce même travail constituait leur gagne-pain quotidien, soit, mais sa pratique nuisait de même, par sa promesse de discontinuation, à l’idée de leurs épousailles.

Pauvre Louise ! Nous dirons de même, pauvre Jeanne ! Au fond, Arthur ne s’en plaignait pas trop. En prolongeant ainsi sa cour aux deux jeunes Loisel, n’assurait-il pas la continuation de la lavanderie Loisel ? C’était son gagne-pain d’être ainsi hésitant et également assidu auprès des deux promises.

Louise, l’aînée, ne disposait pas de tous les charmes. Pendant des années, ses mains s’étaient abîmées au contact des lessives. Trois jours par semaine, elle s’appuyait sur le bord des cuves. Toujours ses jupes en étaient humides. La pauvre Louise vieillissait et se ridait aussi vite que le sol autour de la maison des Loisel. C’est là que l’on jetait les eaux sales de toute la paroisse. Le territoire s’était transformé en véritable « ventre de bœuf ». Rien ne tenait !

De son côté, Jeanne s’était toujours refusée à participer à la lessive. Elle savait que ces cuves brûlaient ses mains. Sa sœur ne lui servait-elle pas d’exemple ?

Et c’est aujourd’hui que nous retrouvons les deux sœurs face à face, dans la pratique du pliage des draps. Jeanne, en somme, n’avait consenti à se livrer qu’au travail des draps et à leur mise en place, dans l’air chaud du soleil, sur les cordes à linge.

Afin d’empêcher les draps de toucher le sol, Louise, nécessairement, levait haut les mains. Et Jeanne, de son côté, s’inclinait à ses pieds. Ce culte du blanchissage, disions-nous, ressemblait aussi à la gesticulation des maléfices. Certains jours, Louise, les bras hauts, n’éprouvait-elle pas le désir de les rabattre, avec ostentation, sur la tête de sa propre sœur ? Et si Jeanne, de même s’inclinait, était-ce bien uniquement par soumission ? Les pieds de sa sœur, comme elle eût aimé les prendre avec violence et plonger ainsi la pauvre Louise, tête première, dans la lessive bouillante des cuves.

Mais les sœurs Loisel et l’homme engagé conservaient une discrétion absolue. Aucune cliente ne pouvait deviner la haine que l’on se portait dans cette blanchisserie. Il en était de même pour le secret professionnel des lavandières. Ne lavaient-elles pas le linge sale de toute la paroisse ? Le manque d’hygiène, d’une famille à l’autre, ne transpirait que dans les cuves, et les cordes à linge, véritables cordages de publicité, autour de la maison, gardaient le secret de toutes les destinations, comme au vaisseau en partance, par temps de guerre.

Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, est le seul à connaître le drame des Loisel, derrière les draps que la brise chaude agite sur les cordes bien tendues. Peut-être fournit-il du bon quesnel à l’homme engagé, le fiancé sur parole et en permanence des deux Loisel, mais il faut savoir à quel point ce même Joë Folcu se prélasse avec gratuité dans ses propres draps. Pour un homme couché sur le dos, et dont la discrétion est probe, toujours, aux quatre coins de sa couchette, ses pieds rencontreront une bonne fraîcheur.

— Oui, messieurs, dit-il, chez moi, ça sent la lavande.

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