‹ Contes Tome IChapitre 63 sur 82 · Chapitre 48 Ce chapeau était un tribut floral

Chapitre 48 Ce chapeau était un tribut floral

Dans sa définition du chapeau, le dictionnaire nous met en garde contre « sa forme extrêmement variable ». Pour éviter tout « enfoncement » dans les siècles, on se contente de mentionner les chapeaux légers, de paille, à plumes, à fleurs, de soie, à claque, chapeau gibus, de fer, etc. Mais depuis la période romaine, il nous manquait le chapeau des morts.

Cette constatation est attribuée à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Le port du chapeau des morts n’est pas encore « enregistré », ni en usage, mais il s’en faut de peu qu’il coiffe tous les morts. Car le chapeau des morts n’est pas inventé d’hier. Il a suffi que Joë Folcu en fasse aujourd’hui la constatation pour s’en rendre compte.

En attendant que ce récit le démontre, on se demande pourquoi tous les entrepreneurs de pompes funèbres ne l’ont pas recommandé à tous leurs clients. Toutefois dès que la découverte, ou la mise au point, sera connue et appréciée, il deviendra sans doute impossible à nos morts d’entrer nu-tête dans l’éternité.

Voici en résumé, le détail qui accompagne la constatation du chapeau des morts et les circonstances qui ont permis le perfectionnement du problème.

Nous étions à l’époque où l’on se servait encore des chevaux. Lorsque le premier cheval, garni d’un chapeau de paille, fit son apparition dans le village de Saint-Ours, Joë Folcu s’était convaincu, en peu de réflexion, que son épouse, pas celle du cheval, mais la sienne en propre, dût renouveler sa garde-robe.

Avant de se rendre chez un chapelier, disons plutôt au magasin général, le marchand de tabac en feuilles avait apprécié que les oreilles du cheval dépassassent le chapeau par des ouvertures à leur usage. S’il faut protéger la tête d’un cheval des ardeurs du soleil, s’était-il avoué, il était convenable que ses oreilles n’eussent pas à subir les mêmes précautions. Car les oreilles d’un cheval n’offrent pas au soleil une surface facile à endommager. Jamais le soleil ne s’attarde sur des pointes.

Voilà, pour le moins, une constatation quelque peu obscure. Somme toute, Joë Folcu a sûrement omis quelques admissions. Il faut croire que le chapeau chevalin venait de le séduire en raison de ses trous à oreilles. Le chapeau, ainsi présenté, avec ses manques de surface, à cause des trous, devait certainement être moins coûteux.

Aux prises avec ce genre de soustraction en prix coûtant, Joë Folcu en serait venu à désirer que sa femme fût garnie de longues oreilles, si une autre conclusion ne s’était présentée. Que les oreilles d’un cheval n’eussent pas à être protégées du soleil, et que le chapeau, conséquemment, coûtât moins cher, toute la tête de madame Folcu devait-elle, pour cette raison, se couvrir du soleil dans son entité ? Si le cheval a des oreilles qui dépassent, et que son chapeau en bénéficie comme dimensions, madame Joë Folcu n’était-elle pas avantagée d’une tresse mise en toque, au milieu de sa coiffure, qui se pût dispenser d’un abri contre le soleil ? En d’autres termes, pour que le faîte de madame Joë Folcu fût garni d’une toque épaisse, devait-on lui couvrir entièrement la tête, comme on eût fait d’une tête ornée d’une tonsure ?

Et c’est à ce stage du raisonnement que Joë Folcu en était venu à décider de garnir la tête de sa femme d’un chapeau genre couronne, qui ne protégerait du soleil, ou de la pluie, que la circonférence. Pas plus que les oreilles d’un cheval, on ne devait s’occuper d’une toque de femme.

Ainsi avait dû conclure Joë Folcu lorsqu’il sortit du magasin avec une boîte à chapeau aussi légère que vaste.

Afin d’éclaircir le récit, précisons que le marchand de tabac en feuilles destinait à sa femme un chapeau troué au centre, et dont la circonférence était ornée de fleurs, lorsqu’il s’engagea ainsi accoutré dans le portique de son pauvre camarade Arthur Allaire, décédé depuis la veille.

Il faut comprendre qu’avant de présenter son cadeau à madame Joë Folcu, le cher époux s’était présenté chez les Allaire afin d’offrir ses sympathies aux endeuillés. Le port d’un paquet est-il interdit au malheureux qui se rend auprès d’un mort ? Jusqu’ici, rien ne prêtait au ridicule dans la conduite de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et ami éprouvé par la mort de l’un de ses amis.

C’est ici que le récit devient quelque peu incohérent.

À peine Joë Folcu, et son paquet, étaient-ils dans l’antichambre du salon mortuaire, chez les Allaire, qu’un maître de cérémonie s’approchait du visiteur et le libérait obligeamment de sa boîte à chapeau.

Joë Folcu n’en était pas à sa première visite officielle d’un mort. Il savait qu’à un service de première qualité s’ajoutent incontinent des soins délicats. Le maître de cérémonie et Joë Folcu venaient de s’induire en erreur. Si le marchand de tabac en feuilles ne s’était pas opposé à ce qu’on s’emparât de son paquet, c’est qu’il croyait l’autre en droit de le soulager de sa boîte encombrante à l’heure des épanchements sentimentaux.

Quant au maître de cérémonie, il avait tout simplement confondu la boîte à chapeau de Joë Folcu avec une boîte de fleuriste. Non seulement la confusion embrassait la boîte à fleurs, mais son contenu de même.

Et c’est ainsi que Joë Folcu, agenouillé près du cercueil, pendant qu’il priait pour l’âme de son ami défunt, venait subitement de reconnaître le chapeau de sa femme parmi les couronnes et les gerbes de fleurs ornant la chambre mortuaire.

Comment vouliez-vous que le malheureux mari pût tendre une main vers le cadeau de sa femme, sans encourir le risque de passer pour un voleur de couronnes mortuaires ? Joë Folcu doit-il être blâmé du simple fait que certains chapeaux ressemblent en tout point à des ornements funèbres, même si ceux-ci remplissent un rôle divertissant ? Condamnerez-vous, également, le maître de cérémonie de n’avoir pu distinguer une boîte à fleurs d’une boîte à chapeaux ?

Malgré l’aventure de Joë Folcu, et la mésaventure de madame Joë Folcu, jamais le marchand de tabac en feuilles n’aurait désigné le chapeau de sa femme du nom de chapeau de mort, si le tribut floral, alias chapeau fleuri, n’eût été choisi, par son originalité, comme couronne digne d’être placée bien en vue sur le cercueil, pendant son transport de la maison à l’église, et de l’église au caveau familial du cimetière.

De son côté, madame Joë Folcu aurait certainement pu s’introduire dans le caveau, au lendemain de la cérémonie, afin de réclamer son dû au cercueil. Les fleurs de cire pouvaient aussi bien s’acclimater à l’humidité d’un caveau qu’à la sécheresse d’une toque postiche. Comment une couronne, exposée à l’admiration d’une paroisse, pouvait-elle profiter de la même faveur paroissiale sur la tête d’une paroissienne ?

Et c’est ainsi que le mort demeura coiffé d’un chapeau dont la circonférence peut jouer indifféremment, comme tous les chapeaux d’ailleurs, tous les rôles ornementaux, tant la forme, suivant le dictionnaire, en est extrêmement variable.

q