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Chapitre 49 Ne demandez jamais à une vieille fille de tricoter un chandail

Le toucher de la laine m’est aussi exécrable que celui d’une ardoise, avec les ongles. Aux uns, le tricot apporte la chaleur ; à moi, des frissons et une trépidation qui se rapprochent de l’épilepsie. Que ses mailles soient douces, ou duveteuses, leur contact, sur ma peau, est plus douloureux qu’un cilice et je préfère le crin aux ouates les plus tendres.

N’allez pas croire que la faute en est attribuable au mouton, et que l’un de ceux-ci m’ait déjà mangé la laine sur le dos. J’ai passé des hivers sans vêtement de dessous et frissonné à seule fin d’éviter leur contact. Vous comprendrez alors que le lainage constitue pour moi un malaise physique.

Il n’en fut pas toujours ainsi. J’aimais autrefois les chandails, sans être pour cela coureur, ni cycliste. Leur col droit, haut et étroit, comme des cous de tortue, m’était bienséant. Même en été, mes chemises étaient de préférence de laine. On disait qu’elles « buvaient la transpiration ». Pourtant, aujourd’hui, si je rencontre une tricoteuse, je m’éloigne de sa chaise. J’ai bien l’impression qu’une tricoteuse frotte l’un contre l’autre le bout de ses aiguilles, comme si elle aiguisait de longs couteaux à mon intention. Oui, ces aiguilles me transpercent le dos. Oui, la laine la plus douce me pique partout comme des poux.

Lorsque des femmes causent de tricot, je les fuis et je me défends de leur société. Comme autrefois, lorsque j’étais enfant, je croise deux doigts de ma main gauche : j’ai mes « cross ».

Et dire que cette horreur de la laine me vient d’une simple impression.

Lorsque je songe aux méfaits de la laine, la maison de mademoiselle Charlotte s’interpose entre ma pensée et l’époque où j’avais des prédilections pour le lainage. Il faut dire que cette maison est bien celle qu’occupait la vieille demoiselle Charlotte, pendant qu’elle me tricotait un chandail, ce chandail qui me valut, par la suite, toute la répugnance que j’éprouve encore au sujet de la laine.

Comme toutes les maisons que j’évoque à Saint-Ours, celle-là portait deux fenêtres sur la façade, deux yeux, et une porte qui jouait le rôle d’un nez. Je revois encore cette face pâle qui occupait mon horizon, tous les soirs, par la fenêtre, lorsque je luttais contre le sommeil.

Dans la fenêtre de gauche, c’est là que la tête de la vieille Charlotte se tenait immanquablement comme la prunelle d’un œil. Et la maison devait être borgne, puisque l’autre fenêtre portait un rideau gris, sous la lune, comme un œil de vieillard, sa cataracte. Toujours, la tête immobile, et de profil, de mademoiselle Charlotte, est présente à la fenêtre, chaque fois que je parle de lainage. C’est une obsession.

Lorsque la vieille fille me proposa de me tricoter un chandail, savais-je, au début, que j’allais pendre toute ma vie à ses premiers crochets, à sa broche ou à ses aiguilles ? Dès que les premières mailles furent nouées, je fus malheureusement pris dans leurs entremêlements ordonnés.

Il ne faut pas prétendre que le sort me fut jeté du simple fait que je dus tenir les écheveaux. Mes bras accomplissaient, à ce moment, le geste d’un oremussuffisant pour chasser loin de moi les maléfices. Lorsque la balle fut dans un vase, je dus tirer le fil qui raidissait. Ainsi, mademoiselle Charlotte ne perdait aucun temps à accomplir des gestes auxiliaires. N’étais-je pas, au contraire, heureux de lui être utile ?

Près de la tricoteuse, plutôt que d’aller me coucher, de bonne heure, dans la maison d’en face, à l’heure du Bonhomme Sept Heures, j’apprenais la façon d’obtenir les mailles de jersey, de riz, de blé-d’Inde, de câble, les côtes, etc. Les cils de mademoiselle ne se levaient pas, comme des fils, à l’heure du tressage. Elle parlait beaucoup et je ne dormais pas.

Non, à cette époque, je n’avais pas mes « cross ».

Mais l’heure des encolures, des échancrures, des manches, des aisselles, des tours de bras, des embouchures, des poignets allait hélas venir. Et je dois le début de mes haines du lainage aux innombrables essayages. Je dus prendre toutes les poses et, de plus, la vieille fille, debout contre moi, avait mauvaise haleine.

Plus près de moi, mademoiselle Charlotte était devenue plus intime et se livrait à toutes ses récriminations. Tous mes écarts d’enfants, accomplis le jour, dans le voisinage de sa maison, m’étaient reprochés.

— Petit malheureux, me disait-elle, pourquoi fais-tu le cheval, sur ma galerie, de trois à quatre, à l’heure où je fais mon somme ? Pendant trois étés, tu as joué de la balle contre le mur de ma chambre, au second étage, près de ma fenêtre.

J’ignorais que la vieille pût m’en vouloir à ce point de toutes mes étourderies d’enfant. Pourquoi ne s’était-elle pas expliquée avec ma mère ? Aux moindres de ses avertissements, je me fusse abstenu de l’importuner. Au fond, j’étais un enfant docile. Je n’avais pas adopté son voisinage pour lui déplaire.

Il était trop tard. Je venais de comprendre que mademoiselle Charlotte avait été trop timide pour m’adresser des reproches ou d’en avertir ma mère. La tricoteuse n’était elle-même qu’un tricot à la main. Et maintenant elle me tenait à sa portée.

Et comment m’avait-elle ? Par le cou, au moment de l’essayage des échancrures et des encolures ; par la taille, à celui de la mesure des aisselles ; par les mains, à celui des poignets et du tour des bras.

Comme je fus secoué !…

Toujours je reprocherai à la vieille Charlotte de m’avoir offert ce chandail afin de me tenir à la merci de ses récriminations. Ce que je les ai regrettées mes traces de pas boueux sur sa galerie ; ma cueillette, dans ses boites fleuries, sur les allèges de ses fenêtres ; les branches cassées de ses cerisiers et mes siestes dans ses plates-bandes.

Comment pouvais-je me libérer de ses violences ? Le chandail commencé, il fallait en voir la fin, et plus le tricot grandissait en importance, plus les essayages étaient nombreux.

Expliquer à ma mère ma position d’enfant par trop coupable, c’eût été m’attirer ses reproches et une certaine satisfaction de me voir ainsi corrigé sans qu’elle eût à y participer. De plus, j’avais promis d’être sage, pendant ses absences, et je m’exposais à être privé d’une bicyclette neuve à la rentrée des classes, dès la fin des vacances passées à Saint-Ours.

Jamais je n’aurais cru que mademoiselle Charlotte eût pu se servir du truchement des tricots pour m’infliger une telle correction.

On comprendra maintenant les raisons que j’invoque pour expliquer mes ressentiments de tous les tricots. La laine me pue au nez comme l’haleine de la vieille Charlotte. Au souvenir de tout picotement, je revois les deux aiguilles qu’on aiguise, l’une contre l’autre, dans le tricotage. Par l’encolure de tous les chandails, la vieille sorcière me fait encore apercevoir ses rides aussi nombreuses que des rangées de mailles, et son nez crochu, aussi malin que le crochet d’un tricot. Ne tirez jamais sur le bas d’un chandail : la gorge me serre et j’étouffe sous la poigne d’une main de tricoteuse. Je ne peux même plus endurer de laine sur ma peau. Quel embrassement rugueux ! Chaque maille d’un chandail, ou d’un vêtement de dessous, en hiver, représente pour moi un reproche humiliant. La laine m’irrite comme un chagrin d’enfant qui n’en finit pas de sortir de son enfance malheureuse.

Plus tard, on m’a dit qu’un nommé Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s’est déjà vengé d’un mauvais client par l’adjonction, dans son tabac, d’une poignée de crottes sèches de chat, ou de poivre rouge dans une tablette de chique. Tout cela doit être adorable en comparaison des supplices endurés aux mains d’une tricoteuse en mal d’éduquer un enfant à coups d’aiguilles et d’essayages.

Je me dois d’ajouter que le chandail de Charlotte, tricoté avec l’intention de m’apprendre à faire mieux, et de me tenir au chaud, dès les premières gelées blanches d’automne, me valut une pneumonie le jour où, le lendemain de Noël, je grimpai sur le toit de sa maison, avec l’intention de vider un sac de sel dans sa cheminée, et d’éteindre ainsi ses feux à jamais. Le chandail, cette fois, et pour la première fois, j’avais négligé d’en couvrir mon petit torse et j’étais en chemise de toile.

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