Chapitre 50 De beaux poissons que le courant emporte au diable
A deux cents verges, en aval de la digue, sur le Richelieu, près de Saint-Ours, la rivière présente, au printemps, toutes les variétés d’une tempête.
C’est ici, en plein courant, parmi les remous, derrière les hauts-fonds, les refoulements et les déferlements, que le père Tit’Charles Allaire vient de jeter l’ancre.
Son chapeau de travers, la barbe enfournée dans l’échancrure de sa chemise, et les talons joints, militairement, au fond de sa barque, le père Tit’Charles Allaire tenait bon dans la houle.
— Tu vas te « neyer », lui avait crié son camarade, le père Tit’Noir.
Disons que l’autre pêcheur, à son tour, prenait aussi des risques, debout sur le dos d’une roche, mais trop éloigné de la rive pour y trouver refuge en cas d’un manque subit d’équilibre. C’est là que le père Tit’Charles l’avait déposé avant de mettre le cap sur le milieu de la rivière.
— Chacun sa place, lui avait répondu l’intrépide. C’est icite, la place des maskinongés.
Avant de s’engager ainsi dans une pêche périlleuse, les deux pères Tit’Charles et Tit’Noir avaient discuté longuement de leurs chances respectives.
Le plus prudent des deux, le père Tit’Noir, celui que nous retrouvons en équilibre sur une roche, à 25 pieds de la côte, avait soutenu que les maskinongés, de leur nature, étaient craintifs et longeaient les rives avant de prendre leur élan pour sauter les barrages d’une rivière. Les poissons ne pouvaient ignorer un beau ver gras fortillant entre deux eaux.
De son côté, le père Tit’Charles Allaire avait pris des renseignements auprès de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et qui pêchait, dans son jeune âge, en compagnie des Indiens, dans les rapides mêmes de Lachine.
Tit’Charles Allaire, en bon écouteur, se souvenait, pour les avoir apprises de Joë Folcu, de toutes les manœuvres qui font des Indiens ce qu’ils sont aujourd’hui : de grands pêcheurs. Le poisson des grandes eaux des rapides se tenait au fond des remous, avant de s’élancer par-dessus les digues. C’est dans ces trous profonds qu’il se repose.
— C’est ben beau, la science des Indiens, avait rétorqué le père Tit’Noir ; cette science que les Enfants des Bois se transmettent de père en fils depuis trois siècles ; mais il faut savoir naviguer dans les rapides.
L’objection du père Tit’Noir n’était pas insurmontable pour le père Tit’Charles Allaire. Joë Folcu en avait surmonté bien d’autres, et le père Tit’Charles pouvait s’en prévaloir.
— Vois-tu, un pêcheur d’eau morte, n’est qu’un pêcheur spécialisé, avait-il expliqué en faisant effort de mémoire. Les mots de Joë Folcu étaient encore présents.
« Les remous, ça se reconnaît à la noirceur de l’eau, entre les vagues blanchies d’écume. Si tu plantes le devant de ta chaloupe dans un remous, le refoulement de ces eaux noires te retient en place. T’as pas d’affaire à ramer. Tu te contentes de gouverner, de tenir ta chaloupe en ligne droite. Entre deux vagues, le canoë d’un Indien est aussi solide que dans un hangar pendant l’hiver. Quand le devant de ta chaloupe s’est familiarisé (s’est accoutumé) à l’eau sombre d’un remous, le refoulement (le courant qui remonte) te suce lentement en remontant et là, c’est à toi de lever la tête et de surveiller l’emplacement (la place) d’un autre remous. Donc, mon Tit’Noir, tu remontes de même un rapide, de remous en remous, si tu sais bien gouverner une chaloupe. Les Indiens appellent ça savoir « padigouiller » jusqu’au remous le plus près d’un barrage. C’est là, la place des maskinongés ! »
Et c’est ainsi que Tit’Charles Allaire avait eu le dernier mot, en utilisant les données de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Et c’est ainsi que le père Tit’Charles Allaire se trouvait en plein remous, au pied de la digue de Saint-Ours, tandis que le père Tit’Noir conservait son équilibre sur une grosse pierre, à vingt-cinq pieds de la rive.
À vrai dire, le pêcheur en eau morte, près de la côte, était plus émerveillé par la manœuvre de son camarade que par la grosseur des poissons promise par les eaux calmes de la rive. De son poste, la houle de la rivière lui cachait la chaloupe du père Tit’Charles Allaire, et pourtant, malgré les courants, la tête et le chapeau de paille de l’autre pêcheur montaient graduellement vers la digue. Le vieux « maudit » avait eu raison d’une rivière en démence.
Joë Folcu, grand pêcheur devant l’éternel, et marchand de tabac en feuilles à Saint-Ours, pouvait avoir installé, dans l’esprit de ses écouteurs, la technique des Indiens, et croire lui-même à cette manœuvre parmi les remous des rapides, mais le père Tit’Charles Allaire, tout en respectant les méthodes des Enfants des Bois, s’était avant tout fié à d’autres théories apprises d’ancêtres plus sérieux.
La veille de cette partie de pêche sensationnelle, le vieux pêcheur de crapets et de carpes avait fixé une corde à la digue elle-même, afin que les courants en poussent l’autre extrémité jusqu’à une petite bouée facilement identifiable, à deux arpents, en bas de la digue.
Après avoir déposé le père Tit’Noir sur sa roche, le vieux pêcheur avait confié sa barque à la dérive, tout en manœuvrant quelque peu vers le centre de la rivière, jusqu’à sa bouée. Sous l’œil apeuré de son camarade, il n’avait eu qu’à remonter les courants, à force de bras, non pas de ses rames, ou de ses connaissances des remous, mais à l’aide primitive de son câble.
Si le père Tit’Charles avait eu recours à des méthodes de forces attractives, il n’en croyait pas moins à la générosité des remous.
« N’était-ce pas icite la place des gros maskinongés ? »
Le grand « remonteur » du courant, l’héritier présomptueux des techniques indiennes, et le seul auditeur de Joë Folcu, pendant les longues soirées d’hiver, venait à peine de jeter son ancre, dans un remous bombé comme le dos d’une soucoupe, qu’un poisson mordait à sa ligne.
— En voilà un, hurla-t-il, la tête tournée vers le père Tit’Noir, pis un beau !
Et le père Tit’Charles embarqua sa première anguille.
Après une demi-heure de grands cris triomphants, le pêcheur en eaux troubles avait embarqué sa vingtième anguille.
« C’est ben maudit, songea-t-il, mais c’est ben de la misère pour ces serpents-là… »
C’est à ce moment que le tangage de la barque dégénéra en nausée pour le pêcheur.
« C’est ben maudit, le mal de mer en pleine rivière… »
Le père Tit’Charles tenait toujours la ligne haute, et son banc de l’autre main, lorsqu’une des anguilles du fond de la barque s’enroula désespérément à sa jambe.
— T’es pas pour te mettre de la partie, hurla-t-il, sans porter attention à son camarade de l’autre rive.
Et comme s’il eût pédalé une bicyclette, toujours bien en place sur son banc, il se mit à frapper du talon les têtes de sa belle prise d’anguilles.
La barque, qui était vieille, n’eut qu’un seul gémissement hydraulique, et le pêcheur sentit l’eau lui monter jusqu’au genou. Une planche du fond venait de céder.
Comme la tête du père Tit’Charles Allaire disparaissait entre les vagues, celle du père Tit’Noir, seule tête témoin de ce naufrage, disparaissait à son tour, près de la roche, et en eau morte.
†
Mais les eaux, qu’elles soient en démence, ou de calme plat, peuvent quand même s’exercer à la clémence. Les deux pères Tit’Charles Allaire et Tit’Noir se retrouvèrent agrippés à une pointe, cinq arpents plus loin.
Ils n’avaient point perdu leur chapeau de paille.
Toutefois, pendant que le père Tit’Noir, plus jeune de quelques années, s’apprêtait à faire du feu sur la grève, le père Tit’Charles Allaire, assis à plat, les jambes niaisement écartées, n’en déplora pas moins la perte « d’une pleine poche de beaux maskinongés et que le courant devait emporter au diable, à c’t’heure ».
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