Chapitre 51 Comment certains tabacs ne trouvent leur saveur qu’à une partie de dames
Au jeu de dames, à Saint-Ours, les règles « polonaises » n’admettent pas de compromis. Un pion, ou case, ne doit nullement prendre, ou « manger » une dame à reculons, ou par derrière. On sait d’ailleurs qu’une dame, au jeu (en d’autres termes, « aller à la dame »), est synonyme de « cochon » : deux pions l’un sur l’autre.
Le damier de cent cases porte aussi le nom de tablier, et pour cause, depuis que les champions n’acceptent cette planche que posée sur les genoux. Originaire de l’Orient, et importé à l’époque des croisades, le damier n’en évoque pas moins le port de la jupe. Et c’est pourquoi les joueurs de Saint-Ours ont toujours refusé de se damer le pion sur le plateau d’une table.
D’habitude, une bonne partie de dames attire des spectateurs. Sur une galerie, l’été, ou dans la cuisine, près du poêle, en hiver, le damier sert de prétexte à une réunion quelquefois compacte. En fait, avec un certain recul, les deux joueurs se trouvent enfermés dans un cercle de participants et de partisans. Les dames ne se poussent qu’à quatre mains, et l’assistance, qui observe le silence, ne s’en tient pas moins groupée autour de la planche. Dès que la partie est « chaude », la respiration du groupe unanime s’interrompt. C’est une abstention dangereuse pour les poumons.
Si le « coup » est réussi, on s’abstient de hurler, comme dans l’arène, mais les respirations reprennent leur cours et toutes les pipes se garnissent d’une fumée. On fume d’appréciation, et du groupe s’élève un nuage qui se peut confondre avec une ovation.
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Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, s’est rendu célèbre en faisant coïncider l’usage du tabac avec celui des dames. Si vous acceptez une partie de dames chez lui, dans sa boutique, il vous donne « en prime » une bonne pipée de son tabac. De même que vous prenez goût au jeu de dames, et à sa façon toute personnelle de s’y mettre, l’habitude de son tabac vient en jouant.
Et c’est ainsi de nos jours que les meilleures parties de dames ont lieu dans la boutique de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
Selon Joë, on ne s’habitue à un bon tabac qu’avec distraction. Lorsque le joueur est retenu par le damier, et ses manœuvres, le tabac, toujours puant, devient ensuite moins répugnant. C’est un peu comme le fromage. Il faut se distraire de son odeur si l’on veut en apprécier le goût par le palais.
Il en est de même pour ceux qui assistent à une partie de dames en goûtant au tabac. L’assistance doit fumer, participer au goût d’un tabac, plutôt que de se soumettre à son arôme. Un bon tabac, du moins celui que Joë Folcu met en vente, ne peut avoir bon goût et bon arôme tout à la fois. Le fromage est de même. Il ne goûte pas ce qu’il sent.
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Le projet d’associer une préférence de tabac au jeu de dames est une idée originale et spontanée.
Voici comment elle s’est présentée à l’esprit de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles. Mener un pion à la dame signifie « aller à la dame », conduire une case, ou un pion, vers la ligne de fond de chacun des joueurs.
En France, le pion ainsi arrivé à la ligne de fond porte le nom de « dame ». À Saint-Ours, comme sur toutes les galeries, et dans les cuisines du pays où le jeu se pratique, ce pion victorieux s’est appelé, en définitive, un « cochon ». Est-ce à cause de sa gourmandise, puisque tous les pions, qui se trouvent en diagonale, sur son passage, peuvent être à sa merci, dès qu’un ou plusieurs espaces les séparent ?
Joë Folcu, marchand de tabac, n’ignorait pas que le bon tabac est toujours « engraissé » au fumier de cochon. Vous découvrez d’ici la liaison. Joë Folcu ne devait pas manquer d’en être impressionné. Et c’est ainsi que le marchand s’initia au jeu de dames afin que sa boutique fût attrayante.
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On sait aujourd’hui que l’unanimisme se produit au sujet d’un même enthousiasme, ou d’une même idée. Dans la boutique de Joë Folcu, ne fallait-il pas qu’un même arôme pût maintenir une même atmosphère autour d’un même jeu ? Et d’ailleurs, nous dirons à ceux qui n’aiment pas le tabac de Joë Folcu, que le nez « se fait » plus facilement à une même odeur, même si elle est repoussante, qu’à une confusion d’odeurs. Combien de femmes, à la maison, exigeront de l’époux qu’il partage sa « blague de tabac » avec ses visiteurs et ce, afin que les rideaux de la pièce puissent se conserver plus longtemps ? Il n’est pas rare que les tissus des fenêtres doivent leur courte durée au seul mélange de tabacs.
Joë Folcu savait aussi que les souvenirs s’attachent plus facilement grâce à la reconstitution d’une scène aperçue simultanément avec l’idée que l’on désire évoquer.
Dans le même ordre d’idées, que de reporteurs écoutent un discours en dessinant les traits de l’orateur sur le calepin destiné à conserver les déclarations d’une assemblée. Ainsi, ce même journaliste retrouvera, mot à mot, le discours de l’orateur, en repassant de nouveau son crayon sur les lignes de son dessin. Comme il reconstituera, par exemple, une oreille ou un nez, la déclaration entendue pendant l’exécution du dessin original lui reviendra à la mémoire.
Joë Folcu s’était imaginé que le souvenir d’un bon « coup », aux dames, pût induire le joueur ou le spectateur à éprouver, subitement, un goût irrésistible de fumer le même tabac déjà apprécié au cours de la partie de dames.
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De nos jours, à même enseigne on joue les dames et l’on fume le tabac vendu en feuilles par Joë Folcu. Il a suffi au marchand d’improviser un jeu personnel et de bourrer les pipes de ses habitués au jeu pour s’en faire des clients.
Est-il nécessaire d’insister que le jeu de dames, chez Joë Folcu, se pratiquera désormais dans une boutique sans aération ? Pourquoi confier au hasard ce dont chacun se doit d’être imprégné ? À tout empoisonnement l’antidote se recommande par l’usage d’un même poison. Tout fumeur, comme tout buveur, qui se réveille embrumé par des abus de mauvais tabac consumé la veille, ne trouvera la guérison que par l’usage immédiat d’une pipée d’un mauvais tabac. Chez Joë Folcu, les parties de dames se prolongeaient dans la soirée. Aussi, à ses nouveaux clients, recommandait-il l’achat d’une livre de son tabac à tous ceux qui repassaient le seuil de sa porte.
Dans un autre conte de la Patrie,j’expliquerai certains « coups » de dames qui rendirent Joë Folcu champion du comté et comment, grâce à l’opaque fumée, dans sa boutique, certains adversaires durent leur défaite à l’usage immodéré du tabac que notre marchand offre en vente aux Saintoursois.
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