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Chapitre 52 Une bataille de coqs et la leçon qui s’en dégage en présence d’un crétin

Plus d’une fois, en matière de logique, ou d’usage oral, Joë Folcu a trouvé chaussure à son pied.
Dans le cinquième rang de Saint-Ours, usage oral signifie : « manière de parler », pendant une discussion ; chaussure à son pied : ne pas avoir le dernier mot, ou sortir d’une discussion avec des chaussures craquantes. C’est ici une façon de faire claquer les portes, mais au dehors la honte s’empare de vous et, sur le retour, vous marchez silencieusement sur du bois mort.

En d’autres termes, cela veut dire : « se faire boucher » par un plus fin que soi.

Or, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et par surcroit « grande gueule », s’est trouvé en présence d’un crétin capable de lui tenir tête. Pour une fois, il a dû marcher dans la vallée de l’humiliation, et sans se retourner pendant qu’il rentrait « chez eux ».

Avant de prêter de l’esprit, ou de l’originalité, au crétin de Joë Folcu, et d’entrer de plain-pied dans la discussion entreprise un jour de pluie dans la boutique de Joë Folcu, il est urgent de présenter au lecteur de ce propos le dit crétin.

Midas Lusignan, qui eut raison de Joë Folcu, grasseyait. C’est dire qu’il n’était pas originaire de Saint-Ours, de ce côté icitte de Québec. Disons, pour fixer à jamais la géographie de notre langue provinciale, que le grasseyage, sur le fleuve, commence aux Trois-Rivières et augmente avec le courant jusqu’à Québec. Là, on grasseye à plein, comme en province de France. En matière de grasseyage, Québec ne peut être dépassé. Sur le cap, et autour, tous les r sont garnis d’engrenages qui s’engrènent sur des dents. Afin de se dégager de ses r en aspérités et de ces râteliers de la conversation, on parle comme si l’on crachait du plus profond de la gorge.

Il suffit donc de passer outre, à Québec, et de suivre le courant du fleuve. Plus vous descendez vers la mer, moins le grasseyage est astucieux. À chaque port, sur la rive sud, les r perdent une dent d’engrenage, ou c’est un peu comme si les dents se distançaient quelque peu sur le râtelier oral. Arrivé au bord de la mer, on parle anglais, tout simplement. C’est peut-être à cause du voisinage des provinces maritimes, ou de Terre-Neuve, mais peu importent les caprices géographiques.

Toujours dans le but unique de fixer la question du grasseyage, nous expliquerons qu’en haut des Trois-Rivières les r retrouvent leur valeur de prononciation jusqu’à Montréal. Sans aller plus avant, précisons que dans Ville-Marie, aucun mot de la langue n’est complet, tant les sonorités sont inférieures numériquement à la variété de notre pensée. Pour mieux être compris, il faut dire qu’ici, à Montréal, on « mange » tous les mots.

Or, notre crétin, ledit Midas Lusignan, venait des Trois-Rivières et tenait, en matière de langue, le juste milieu. Dans ses mots, tous les r étaient comme usés afin d’établir le contrepoids des qet des kpar trop en relief.

Lorsque Midas entreprit de tenir tête à Joë Folcu, pendant une discussion sur le manque d’humanité des « batailles de coqs », et sur l’illégalité de ces combats en temps de guerre, il était intéressant d’examiner les réflexes faciaux de l’individu assez effronté pour contredire le marchand de tabac en feuilles, et dans sa propre boutique, sans plus de ménagement.

Détail singulier, de même que Midas Lusignan s’exprimait sans prononcer les r de ses mots, ses traits, même dans la chaleur de la discussion, n’exprimaient aucun intérêt dans le processus de l’argumentation. Le grand visage de Midas Lusignan était neutre comme la carte d’une région inexploitée.

Nous ne dirons pas que la physionomie de l’interlocuteur était absolument inhabitée. Mais le nez, la bouche et les yeux n’occupaient qu’un seul point civilisé. Seul le centre de son visage se trouvait « exploité », civilisé, trop « groupé ». On aurait dit que la partie expressive de ce visage était serrée solidement dans un poing contracté par une hostilité étrangère.

Le visage de Midas Lusignan était centrifuge jusqu’à être pointu comme le bout d’un manche de râteau. Vu de face, les oreilles adhéraient à la tête jusqu’à l’invisibilité. Le front dégarni et fuyant perdait ses limites à contre-jour. Disons qu’en dehors du point « cultivé » de cette physionomie, la « balance » de ce visage se confondait avec des « lots » vacants et sans cadastre municipal. Le sol en était inculte et même les « graquias » n’y poussaient pas.

Dans le village de Saint-Ours, on disait habituellement du visage de Midas Lusignan que sa partie construite n’était pas « finie » à l’intérieur. En matière de conversation, ou de discussion, Midas Lusignan n’était pas loué ni à louer et, par conséquent, inhabité, il devenait dangereux de le contrarier.

— On ne sait jamais, disait-on, avec une façade pareille, si le perron d’en avant ne cache pas un chien enragé qui fonce sur vous ventre à terre !

Par un après-midi de pluie, et de grande réunion dans la boutique du marchand de tabac en feuilles, Joë Folcu, écœuré des parties du jeu de dames, expliquait donc à son auditoire combien une bataille de coqs peut être inhumaine, et pour les volailles, et pour les spectateurs.

— D’abord, proclamait-il, les coqs se battent pour une poule qu’ils ne caresseront jamais. Le vainqueur, les ergots déchaussés de leurs éperons d’acier, redoute le retour au poulailler. Les poules, plus préoccupées de leur couvée, que de ceux qui s’en disent le maître, dédaignent la paternité des coqs, ou profitent de leur fatigue pour se montrer exigeantes envers celui qu’on leur retourne tout écorché et vacillant.

Devant l’approbation de ses auditeurs, Joë Folcu soutenait encore que les périodes de guerre étaient trop généreuses en spectacles sanglants pour y ajouter celui d’une bataille de coqs.

— Ce manque d’humanité ne profite pas à la lecture de la propagande de guerre.

« Bien au contraire, soutenait-il toujours, la vue de trop de sang écœure de la guerre et notre courage s’en affaiblit. Une bataille de coqs n’incite pas le cœur tendre d’un jeune homme à le couvrir volontairement d’un uniforme militaire. Quel exemple le conscrit emporterait-il d’un combat de coqs ? Ce massacre n’est pas justifié en dehors des paris, et notre jeunesse finira par s’imaginer que la guerre se fait au profit de quelques parieurs et refusera peut-être qu’on la chausse un jour d’éperons d’acier en faveur de quelques poules dédaigneuses. »

Joë Folcu n’était pas au bout de ses arguments lorsque Midas Lusignan éleva la voix.

— Tu parles toujours de la souffrance des coqs, toué, Joë Folcu, comme si tu y mettais des manières pour leur couper le cou.

— Assis-toué ! Assis-toué ! cria-t-on de toute part.

En un autre temps, en temps de paix, par exemple, la remarque de Midas Lusignan eût sans doute mis quelques rires de son côté. Elle était pour le moins imprévue. Mais le marchand de tabac en feuilles, cette fois, n’avait-il pas fait allusion à la cause sacrée de la guerre, et le coq, tout en contribuant à la ponte et aux couveuses mécaniques, n’avait-il pas été présenté comme un symbole de fierté nationale ?

Quant à Joë Folcu, emporté qu’il était par son préambule de husting, il avait subitement trouvé un moyen de confondre à jamais ce crétin de Midas Lusignan. Il y avait d’ailleurs longtemps que ce visage pointu lui donnait sur les nerfs. Avec un tel crétinisme, ne sait-on pas où peut conduire sa façon tout imprévue de ne jamais comprendre la grandeur d’un sujet ? Midas, en somme, jouait-il à l’innocent ? La pompe d’un sujet, que de fois l’avait-il rabattue, chez un discoureur, par ses remarques inattendues et quelquefois sans réplique ?

Joë Folcu aurait pu continuer sa conférence, mais la bêtise de Midas l’avait piqué au vif et c’est vers le crétin qu’il dirigea ses foudres.

— Toué, Midas Lusignan, s’écria Joë Folcu, penses-tu que la souffrance d’un coq est plus grande sous le couteau de la cuisinière que sous les coups meurtriers des éperons et du bec de son adversaire ?

— Oui, murmura Midas, en fermant ses yeux avec modestie, sous ton couteau, un coq souffre bien davantage… Et la preuve, hurla-t-il subitement, c’est que le coq en meurt…

Le rire fut énorme, dans la boutique, malgré l’heure solennelle, et cette nuit-là, comme Joë Folcu « montait se coucher », ses bottines craquaient comme des chaussures neuves.

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