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Chapitre 53 De la comète Halley, à la comète Cunningham, il n’y a que du fumier de cochon

Lorsque la comète Halley, il y a plus de trente ans, fit son apparition dans le ciel de Saint-Ours, Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles, avait eu la peur de sa vie. Tout jeune fermier, car son père venait à peine de mourir, et de lui laisser sa terre, il avait même vendu tout son bien, de crainte que la comète ne touchât notre globe, y compris, bien entendu, la terre de Joë Folcu.

— Mais alors, vieux fou, lui fis-je remarquer, à quoi bon vendre, puisque vous deviez mourir aussi bien que le nouvel acquéreur de votre terre ?

Joë Folcu m’expliqua sur-le-champ qu’il n’avait pas répondu à un désir de richesse et de « comptant ». Son père, en mourant, avait laissé des dettes. Comme tout héritage, par testament, n’est pas saisissable, le créancier n’avait pu « se payer » avec la terre du petit Joë. Avant de mourir, comment vouliez-vous qu’il rachetât l’honneur de son défunt père, lui, le fils, qui se trouvait sans le sou ?

— Je désirais, de continuer Joë Folcu, libérer la conscience « défunte » de mon père, et la mienne, avant de mourir. Comme le premier créancier de mon père se trouvait être notre voisin, j’avais consenti à « racheter » cette dette en cédant ma terre au père Midas Chouillard, notre voisin. Comme le malicieux Chouillard, à cette époque n’avait pas porté foi aux prédictions d’une catastrophe astronomique, il avait tout simplement consenti à la transaction. Et c’est pourquoi, aujourd’hui, vous me voyez adonné au commerce du tabac en feuilles, moi qui aurais pu devenir le plus gros fermier de Saint-Ours.

Vers 1910, Joë Folcu n’était pas le seul dans Saint-Ours à croire au cataclysme. Nombre de tireurs de bonne aventure, par les cartes à jouer, et les fonds de tasses de thé, s’étaient donné la main, ou se l’étaient passée, afin de prédire la fin prochaine du monde.

C’était facile, à l’annonce d’une comète se faufilant près de la terre. Des tireurs de cartes, et des liseuses dans les paumes, n’avaient pas eu à recourir à l’esprit du diable, ou à celui des hiboux. Leurs dires s’appuyaient sur les calculs de certains savants astrologues qui parlaient, ou que l’on faisait parler, sur les possibilités d’un rapprochement subit entre la comète Halley et sa consœur la terre. Certains journaux du temps publiaient des prédictions dessinées et en couleurs.

J’ai encore présentes à la mémoire des illustrations édifiantes de Londres et de Paris se pulvérisant sous l’attraction de la comète Halley. Londres ressemblait, dans l’imagination des artistes « mauvais voyants » à certains quartiers de la capitale anglaise d’aujourd’hui après un raid nazi. Tout s’envolait, tout brûlait, et il n’existait pas, en 1910, d’abris souterrains contre les comètes et leur queue étincelante.

Avec dessins à l’appui, comment vouliez-vous que les Saintoursois et les Saintoursoises de cette époque pussent croire à l’infaillibilité de Saint-Ours ? Avant que la comète parût, dans son ciel ; une comète aussi grosse qu’une petite lune, et sa queue en balai des dimanches matins, les Saintoursois les plus « sensibles » entrevoyaient la rivière Richelieu sortant de son lit et refroidissant tous les foyers avant qu’ils fussent mis en miettes. Le soir de la première venue de la comète, plusieurs citoyennes évitaient d’ouvrir leurs fenêtres de peur des « courants d’air ». De même qu’il faut éviter, au cours d’un orage, d’attirer la foudre chez soi au moyen d’un courant d’air, il fallait agir en conséquence avec la comète ou le bout de sa queue.

La comète Halley ne fut pas adorée dans le ciel de Saint-Ours, mais une grande partie de la population s’était agenouillée sur les galeries dès la venue de l’ombre. Bien qu’elle dût pulvériser le village, il n’était pas interdit d’assister à son spectacle. Et la curiosité l’avait emporté sur les craintes. Personne n’était demeuré dans son lit. Et d’ailleurs, si le bout extrême de la queue devait seul toucher la paroisse, les maisons eussent pu être les seules victimes. Au cours d’un tremblement de terre où tout s’écroule, n’est-il pas recommandable de prendre la clef des champs à la moindre secousse ? J’ai vu des Saintoursois garnir leur maison et leurs granges d’un paratonnerre, d’autres prendre leur course à travers champs.

Quant à Joë Folcu, jeune héritier de son père, il avait cru être plus pratique. Sa terre concédée pour dettes à son voisin, et la conscience claire, il ne s’était que bouché les oreilles, assis sur une pierre, au milieu d’un champ, le premier soir de la comète Halley.

Et c’est pourquoi l’ancien fermier, et peut-être le futur seigneur de Saint-Ours, n’est aujourd’hui qu’un simple marchand de tabac en feuilles, à deux portes du barbier, dans la rue principale du village.

Cette triste mésaventure, je viens de l’apprendre de l’aveu même de Joë Folcu, au moment où l’on parle déjà de la visite de la comète Cunningham, et de sa venue entre les constellations de la Lyre et du Cygne. Il ya bien une trentaine d’années que pareil spectacle ne nous a point été offert.

Aujourd’hui, Joë Folcu est moins craintif. Il a même l’expérience des comètes lumineuses dans le ciel de Saint-Ours. Le souvenir de sa terre et des illustrations imaginatives du temps n’est pas absent de sa mémoire. Mais aujourd’hui Joë Folcu bénéficie également des photographies de guerre et des désordres de Berlin et de Londres entrevus dans les journaux. Plus âgé et moins naïf, il se sent brave en matière astronomique.

Joë Folcu sait, de nos jours, et sans se boucher les oreilles, assis sur une pierre, au milieu d’un champ, que la comète Cunningham ressemblera bientôt, à l’est des étoiles Êta et Thêta et de la Lyre, à une pâle et minuscule bouffée de fumée se déplaçant en éventail dans le ciel de Saint-Ours. Il sait de même que la comète est actuellement à 125 millions de milles de la Terre et qu’elle ne peut se rapprocher de nous que jusqu’à 60 millions de milles. C’est moins dangereux qu’un bombardier.

Le marchand de tabac en feuilles est au courant, n’est-ce pas ? Même qu’il sait plus qu’il n’en dit. Il a lu les encyclopédies et des traités de science.

— Mais pourquoi, lui dis-je encore, toute cette science, mon cher Joë ? Il vaut mieux s’instruire des choses de la guerre ? Si vous receviez, par exemple, un contrat de tabac de la Défense nationale, peut-être la procédure fédérale vous embêterait-elle ?

Je venais de toucher le point vulnérable de Joë Folcu. Et c’est alors que j’appris la raison de ses études astronomiques. Elles étaient en fonction de ses ventes prochaines de tabac, et voici par quel stratagème.

Joë Folcu voulait rentrer en possession de la terre de son père, la belle ferme depuis trente ans administrée par le voisin Midas Chouillard. La peur que la comète Halley lui avait inspirée, il voulait la transmettre aujourd’hui à Midas Chouillard, par le truchement de la comète Cunningham. Ses entretiens avec Midas, aujourd’hui, ne ressemblaient nullement aux prédictions des tireuses de cartes d’autrefois, et des liseuses de lignes dans la main gauche. Il invoquait les traités sérieux des astrologues avec l’espoir que Midas, un de ces matins, fût pris de vertiges.

— À quatre-vingts ans, m’assure Joë Folcu, Midas pris de peur et de remords, en présence d’une fin naturelle, ou occasionnée par la comète, se décidera peut-être à me remettre la terre de mon père.

Et c’est ainsi que Joë Folcu se propose, en vue des contrats de guerre, de remplacer sur cette terre la culture de l’avoine par celle du tabac en feuilles.

— Vous ne savez pas, monsieur, comme le tabac pousse bien avec du bon fumier de cochon…

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