Chapitre 54 Une punaise écrasée exhale une odeur de fraises en conserve
L’éclosion des œufs de punaise, dans un ciel de lit, dans le sommier, ou le matelas, expose-t-elle des époux, qui partagent cette couche, à ester en justice pour obtenir une séparation de corps ?
L’introduction des punaises par un locataire dans un immeuble peut, lorsqu’elle est prouvée, exposer celui-ci à payer des dommages-intérêts. Nous savons tous cela.
Or, si, en l’absence de l’époux, madame couve des œufs de punaise dans son lit conjugal, celui-ci, à son retour, peut-il exercer, envers sa femme, du droit d’un propriétaire envers son locataire ? L’injure doit-elle justifier une demande en instance de séparation de corps, à défaut de biens, et de dommages-intérêts ?
Avant que les époux Grenier en appelassent en justice, le problème avait été posé à Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
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Nous comprendrons ici que Joë Folcu songea d’abord à sa boutique de marchand. Nous savons, aussi bien que lui, comment nous y prendre pour détruire la punaise. L’emploi de « la poudre de pyrèthre, ainsi que les fumigations de soufre, dans les chambres infestées », sont de premier ordre. Il faut également boucher hermétiquement toutes les issues de l’immeuble, ou de la pièce empestée.
Joë Folcu, qui songe à des bénéfices, avant de se prononcer en matière conjugale, ne devait pas indiquer l’usage du pétrole, ni celui des poudres enregistrées au ministère fédéral. Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, fit mine de se décider en faveur du tabac en poudre, ou liquéfié.
En expert, non pas en punaise, mais en tabac, il s’était prononcé pour le tabac en poudre, le tabac à priser, n’est-ce pas ; celui que l’on distribue, non pas en éternuant, mais qui incite à l’éternuement.
Il faudra donc « souffler » la poudre, disait-il, dans les crevasses des murs, sous les tentures, dans les joints des meubles, et dans le lit en particulier, les tissus des ciels de lit, les montants et les descentes de lit, dans le sommier, et surtout dans le matelas, sans oublier les couvertures et les taies d’oreillers, les coussins de la chambre, si l’on veut être consciencieux.
À défaut de succès, explique encore Joë Folcu, le jus de tabac doit être recommandé. Le marchand n’exprime ici aucune préférence pour le jus de pipe soufflé avec violence par le tuyau de la pipe, ou pour le jus de chique expectoré avec délicatesse et adresse. À quoi bon utiliser les fumigateurs coûteux, et les soufflets de forge ?
— Crachez, mesdames ! Crachez comme des hommes !
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Il n’est pas toujours facile de « faire une vente ». Joë Folcu avait bien tout prévu. Ses futurs clients « buvaient » ses mots, et nulle contradiction ne s’était élevée. Mais les époux Grenier, sans être étonnés d’un tel procédé, semblaient plutôt enclins à la nausée.
Notre marchand, habitué au tabac fort, au tabac cultivé dans un terrain engraissé au fumier de cochon, s’était en définitive imaginé que les Grenier répugnaient à cracher. Et ceux-ci avant qu’ils se fussent objectés à cracher dans le lit, ou à se cracher au visage, Joë Folcu leur avait enseigné, avec force démonstrations, comment l’on peut expectorer sans baver sur sa cravate.
Du bout des lèvres, avait-il précisé, votre salive peut être mise au point. On crache « fin », en éventail, en pointillé, lourdement, de près, plus mince et en courbe, pour les trajectoires allongées.
— Il n’est pas nécessaire que vous soyez en face l’un de l’autre, de chaque côté du lit, ou que vous portiez des bavettes, comme des mangeurs d’huîtres.
À bout d’arguments, et en présence des époux Grenier qui ne soufflaient mot, Joë avait terminé son bavardage par la péroraison classique de tout bon vendeur :
— Monsieur Grenier, combien de livres de tabac, dois-je vous servir ?
Et c’est ainsi que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, constata qu’Aurèle Grenier n’avait jamais appris à fumer, ni à chiquer, de même que madame Aurèle Grenier, bien qu’ils fussent sur le point d’aller en instance de séparation de corps.
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Sans consulter de nouveau Joë Folcu, sur les questions conjugales, il n’est pas vain que le lecteur soit mis au courant de cette dispute familiale survenue entre deux époux qui devaient célébrer, l’an prochain, leur cinquantième anniversaire de mariage.
Comme nous le savons, Aurèle Grenier accusait sa femme d’avoir, pendant son absence d’une semaine, couvé des œufs de punaise. La première nuit de son retour, après deux heures d’obscurité, une démangeaison avait réveillé les époux.
— Ça y est…, avaient-ils proclamé, en allumant la lampe. On est mangé tout rond…
C’est habituellement à une femme de s’occuper des questions ménagères, dans une maison. Et pendant que madame Aurèle Grenier, d’un doigt leste, écrasait des punaises, avant que celles-ci retraitassent vers les plis du matelas, et les crevasses du meuble, monsieur Aurèle Grenier, afin de passer le temps, s’était également mis à l’œuvre pour aider sa femme dans sa chasse aux parasites.
Les adonnés aux punaises vous diront que « cet insecte exhale une odeur persistante », infecte et nocturne.
Pour moi, à quarante-quatre ans, je soutiendrai que la punaise écrasée exhale plutôt une odeur de fraises en conserve.
Comme monsieur Aurèle Grenier s’occupait de ses pieds, accroupi sur une chaise, avec la dextérité d’un mécanicien qui nettoie les dents d’une roue d’engrenage, il appert que l’odeur des fraises fut submergée.
— Tu pues. Aurèle ! avait déclaré madame Grenier, tout en agitant, à deux mains, le bas de sa robe de nuit.
— Pis toué ? avait répliqué avec insistance monsieur Aurèle Grenier, et sans interrompre son travail nocturne.
Le lendemain, avant d’ester en justice, monsieur et madame Aurèle Grenier avaient comparu dans la boutique de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
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