‹ Contes Tome IChapitre 70 sur 82 · Chapitre 55 Les guêpes ont un penchant pour les servantes rousses

Chapitre 55 Les guêpes ont un penchant pour les servantes rousses

Ma servante Eugénie était rousse et rousselée. Ses taches de son, plus nombreuses que les étoiles, donnaient à croire que la pauvre fille n’avait connu le soleil que derrière les treillis d’une fenêtre, ou d’une moustiquaire, tant les taches de rousseur se trouvaient multipliées sur cette peau.

De près, le teint d’Eugénie me faisait loucher. C’est dire que le carrelage se dédoublait, tandis que la personne, en soi, de ma servante, s’amincissait.

Mon Dieu, qu’elle était laide ! Qu’elle était donc laide !

Et dire qu’Eugénie est morte pour moi !…

Ce n’est pourtant pas ma faute, qu’elle ait été si laide… Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, vous dira qu’on ne choisit pas ses sauveteurs, ni ceux qui vous doivent la vie.

En fait, si elle est morte, c’est peut-être à cause de ses taches de rousseur qui ressemblaient trop à des taches de miel. Revisons nos souvenirs.

Le chalet que nous habitions, à Saint-Ours, se trouvait dans un bosquet, à plusieurs arpents de la rue principale. Un seul trottoir de planches nous reliait au village. Ce trottoir ne suivait, ou n’indiquait aucune rue, ni piste parmi les herbes folles. Le trottoir, c’était la piste elle-même. Large de trois planches et soulevé par des pieux, le trottoir nous menait à la maison en passant à travers champs.

Un midi que je revenais du bain, en maillot, mais chaussé, car les planches du trottoir étaient rudes et garnies d’échardes, je portais le soleil sur ma tête et il me brûlait comme si j’eusse été chauve.

Sur le fameux trottoir, malgré mon maillot, j’avais l’impression que ma petite personne de dix ans s’était changée en enfant de chœur. Mon ombre me suivait, couchée en rond à mes pieds. On eût dit le bord d’une petite soutane.

Mon Dieu qu’il faisait beau ! Et c’était peut-être beau parce qu’il n’y avait rien à voir, à cause de l’éblouissement du grand été, à midi.

J’avais accompli la moitié de ma course, et sans me hâter, bien que l’heure du déjeuner dût être sonnée, lorsque l’atmosphère se mit à bourdonner. On eût dit que l’air chantait comme une eau qui bout sous le soleil.

Je marchais donc la tête basse, dans cet éblouissement, les paupières mi-fermées et l’œil, quoique rétréci, rivé sur le trottoir, mon seul guide à travers champs.

D’où venait ce bourdonnement ? Était-ce la rumeur de ma pression artérielle ? Allais-je être frappé d’insolation, sous un tel soleil ?

L’air trépidait, tant la vibration de l’atmosphère s’élevait. Des milliers de clochers, me semblait-il, célébraient un armistice universel. À ce moment, je n’avais pas connu la grande joie d’une fin de guerre, celle de 1918, par exemple, mais la comparaison s’est imposée rétroactivement lorsque mon premier armistice fit alors vibrer l’air pluvieux du 11 novembre 1918.

La chaleur aidant, je me crus véritablement atteint d’insolation et j’interrompis ma marche sur le trottoir.

Immobile, comme le saint Antoine de Flaubert, celui qui résiste à un vertige, mon menton était toujours appuyé à ma poitrine. Comment vouliez-vous que je levasse la tête ? Je craignais de perdre l’équilibre. Le seul bourdonnement de l’air, semblait-il, me tenait en équilibre sur le trottoir.

Je ne saurais dire combien de temps dura cette espèce d’extase, ce figement, cette peur instinctive, morale et physique, mais lorsque le jour s’obscurcit subitement, je pus enfin comprendre que j’étais en danger de mort.

Une ombre venait de couvrir mon petit monde ; un essaim d’abeilles, chassé de sa ruche, probablement renversée par un chien, volait, affolé, et tournait, innombrable, autour de sa reine.

J’étais enveloppé d’abeilles bourdonnantes, et c’est grâce à mon immobilité que je dus, en définitive, de n’être point piqué à mort.

J’ai encore sur mes bras, mes jambes, mes épaules et ma nuque cet invraisemblable frisson d’un contact avec les tumultueuses petites pattes d’abeilles. Dois-je dire que j’avais la chair de poule ? J’étais plutôt en papier, comme un nid de guêpes. Sur mes bras pendants, ces bêtes rousses étaient posées et s’épaississaient en nombre l’une sur l’autre. En somme, je portais une fourrure en été, et c’est depuis ce moment que j’ai pris en horreur tout contact avec la laine, la moins rugueuse soit-elle.

Cet essai d’habillage, sur le mannequin figé que j’étais devenu, j’en fus subitement libéré par le grand cri d’effroi poussé, à l’autre bout du trottoir, par la servante Eugénie. La pauvre fille rousse et rousselée venait à mon secours, sans comprendre que ses cris et sa course avaient augmenté la panique des abeilles.

En peu de temps, il fit clair sur le trottoir de bois. J’étais enfin déshabillé. L’essaim d’abeilles s’était jeté sur elle, et j’entends encore, surmontant la rumeur de ruche, les cris d’effroi, poussés d’abord par la pauvre fille, se transformer ensuite en hurlements de douleurs.

Pauvre Eugénie… Avant que l’apiculteur se montrât sous son voile, et portant à travers champs sa boîte aux nombreux tiroirs, la servante se roulait afin de se dégager, de même qu’il faut éteindre le feu de ses vêtements en se roulant sur soi-même. La moitié de l’essaim fut sans doute écrasée, mais ses morsures avaient eu raison de la malheureuse fille.

La servante Eugénie, trois jours plus tard, ne put surmonter sa fièvre, et lorsqu’elle mourut, entourée de toute la famille, sa peau ne portait plus de taches de rousseur. L’inflammation de son visage, de ses épaules et de ses bras, avait retrouvé son empire sur toutes les taches de son. Une poussée de rougeur, comme un soleil, sur les derniers jours d’une mourante, avait effacé le système stellaire de la pauvre servante rousse.

Le nom d’Eugénie est aujourd’hui gravé sur la pierre tombale de ma famille. Non loin, un ruisseau y coule. Chaque printemps, ou après la pluie, il ne pourra jamais se gonfler autant que mon chagrin, et ses eaux tumultueuses rendent, au pied d’un coteau, la sinistre rumeur d’une ruche en panique.

q