Chapitre 56 Trois histoires de Noël pour adultes
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, ne croit plus en Santa Claus, depuis qu’à Saint-Ours trois de ses plus illustres substitutions de personne lui ont apporté autant de désillusions.
— Et d’ailleurs, dira-t-il, voyez-vous un Père Noël dont la barbe « neigeuse » porterait une tache de jus de chique ? Ça fait trop « grande personne ».
À ses meilleurs amis, qui accrochent leurs chaussettes au pied de leur couchette, Joë Folcu, aujourd’hui, serait mal venu d’y introduire du tabac en feuilles. D’abord, ceux qui apprécieraient la bonne farce n’ont pas l’habitude de coucher nu-pieds. Et l’humidité d’un « chausson » pourrait allier à la suavité du tabac un arôme hétéroclite. Pour la pipe, ça peut aller, mais on ne chique pas du tabac ayant séjourné dans une mélasse intime. Le tabac ne saurait être confondu avec le gibier à plumes. Pourquoi voudrait-on le faisander ?
Pour une première fois qu’il personnifia saint Nicolas, le Saintoursois fit du tort à son commerce. De plus, vouliez-vous qu’il s’adonnât au négoce peu usité des crachoirs ? Son tabac, engraissé au fumier de cochon, n’avait nullement besoin d’être renforci.
— Pour assouplir votre tabac, dira-t-il, en définitive, des tranches de pomme, ou d’orange, ou une parcelle d’éponge humidifiée sont recommandées. À court de « stock », enfermez à volonté dans votre pot une découpure de « chausson ». Quant à moi, foi de gentilhomme, jamais ne me viendra l’idée d’enfermer du tabac dans une chaussette, même pour la durée d’une nuit de Noël.
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La seconde aventure, survenue à Joë Folcu, se passe de morale. Du moins, selon le marchand de tabac en feuilles, elle est sans conclusion.
Le gouvernement venait à peine d’organiser le rachat des rentes seigneuriales, dans les campagnes de la province, que Joë Folcu décidait, par esprit de contradiction, et parce que son parti n’était pas au pouvoir, de réveiller une vieille coutume seigneuriale dans Saint-Ours.
Autrefois, avait-il appris, la tradition voulait qu’un seigneur dans la nuit de la Noël distribuât, lui-même, des cadeaux à tous les enfants de ses censitaires.
Avant que la province rachetât ces droits qu’avaient les seigneurs sur leurs fermiers, il était temps, d’après Joë Folcu, que chacun regrettât les beautés de l’ancien régime.
Cette veille de la Noël, sur une neige ancestrale, et sous une lune qui découpait, en ombre chinoise, tout passant sur le coteau, un beau Santa Claus pliait sous une besace remplie de cadeaux appropriés.
On devine qu’il s’agissait bien de Joë Folcu jouant le rôle imprévu d’un grand seigneur en tournée. La barbe était peut-être tachée de jus de chique, et le Santa Oaus, chaussé de « pardessus » à « zipper », mais le masque tenait en place, la besace était pleine, et l’intention de l’interprète, excellente.
Sur le coteau, le bâton de Joë Folcu-Santa Claus crissait comme une canne de pionnier. Que c’était beau, la générosité ! la générosité d’un geste sans intérêt pécuniaire. La nuit, Joë Folcu aurait pu être grand seigneur de nuit. Il le reconnaissait à son ombre sur la neige. Sa barbe donnait aussi bien l’impression d’un glaçon que celle d’une barbe patriarcale.
« Enfin, songeait Joë Folcu, la nature a voulu me venir en aide. Pour la première fois que je processionne, la neige est blanche, même entre les ornières du chemin. »
Comme la première maison, dans laquelle sa générosité allait s’exercer, se trouvait à un bon mille du dernier rang moderne, à Saint-Ours, le Père Noël improvisé songeait aux belles routes hivernales de son enfance. Il en était même venu à regretter qu’elles ne fussent pas garnies du pointillé traditionnel du crottin de cheval, lorsqu’un aboiement furieux le fit sursauter.
Un chien de garde énorme, en vertu de son ombre, sur la neige, naturellement, avait suivi le Père Noël, sans tenir compte de la fausse représentation de personne.
— Pauvre chien ! disait plus tard Joë Folcu. En ignare qu’il était de nos fêtes chrétiennes, il m’a pris, avec ma besace, pour un mendiant, moi qui m’adonnais au métier de grand distributeur de bienfaits devant l’Éternel.
Et c’est ainsi que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, fut mangé tout rond, sur une route de Saint-Ours. Santa Claus avait bien changé de voix et arraché sa barbe, les propres chiens de son village ne voulurent pas le reconnaître…
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La troisième aventure fut moins violente, sans doute, mais aussi déprimante.
Cette fois, un voisin, qui désirait impressionner sa petite fille, avait suggéré au marchand de tabac en feuilles de personnifier Santa Claus en plein jour.
Pendant le repas de Noël, à midi, Joë Folcu devait intervenir en travesti auprès de la petite et vider à ses pieds « une pleine poche de jouets ».
La famille était au courant et cette fête allait être le plus beau jour de la petite fille. Songez-y, la venue au grand midi d’un Santa Claus exclusif pour la petite. Tous les éléments de cette substitution devaient concourir à ce que l’enfant crut en Santa Claus et pendant toute sa vie.
— Comment vouliez-vous que je refusasse ? de s’écrier Joë Folcu. Aucun chien, cette fois, pour m’embarder…
Le marchand de tabac en feuilles avait été ému de cette proposition. Et même lorsqu’il en parlait, aujourd’hui, le sens du subjonctif lui en revenait à la bouche comme un rot d’avant festin.
Mais Joë Folcu avait oublié qu’une barbe postiche n’a jamais embelli un laideron, comme un chapeau de femme, celle qui le porte.
Lorsque la porte de la salle à dîner eut encadré le travesti de Joë Folcu, l’enfant éprouva une première crise cardiaque et faillit ne pas en revenir.
— Dans tous les actes d’une vie, conclura le conteur, il vaut mieux être soi-même. Le plus singulier, dans toutes ces aventures, c’est que le chien incrédule de l’histoire précédente n’ait pas eu l’honnêteté de souffrir du cœur. Reste à savoir si, de nos jours, je n’y croirais pas encore… au Santa Claus.
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