Chapitre 57 Brûle ce que tu adores ; adore ce que tu as brûlé
Ce dimanche de novembre, le tocsin avait amené presque toute la paroisse au pied du coteau, « près les concessions de l’arrière ».
— C’est pas surprenant que toute la population s’y trouvait, de rétorquer Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, puisque l’incendie fut découvert à l’heure même où tout le monde se disposait « à suivre les vêpres ».
Joë Folcu n’aime pas qu’on évoque les circonstances de l’incendie survenu à l’hôtel Charbonneau. Afin de détourner l’attention sur le rôle qu’on lui attribua, il se dit fort désintéressé de cet établissement.
Tout d’abord, vous dira-t-il, l’hôtel était mondain, et il n’y mettait pas les pieds. Cette société en villégiature portait les cheveux courts, et les jupes de même. Joë n’aime pas que l’on détériore ainsi l’harmonie des lignes de la femme. Ensuite, on y parlait trop anglais et Joë Folcu n’était pas revenu des États pour condescendre encore à parler la langue des nègres. On est patriote, ou on ne l’est pas.
— Et quel cas vouliez-vous que j’en fisse, achèvera-t-il, en surveillant de près l’éducation qu’il a reçue au séminaire ? Pensez-vous que le comptoir de l’hôtel ruinait mon commerce ? Quel est l’homme, d’un village honnête, qui s’adonnerait au tabac turc des mondains ? Ces gens sont trop paresseux, et manquent de goût, pour hacher leur tabac. On y mâche plutôt de la gomme, sans cracher.
Sur le coteau, lorsque l’incendie s’y était allumé, l’hôtel Charbonneau, désaffecté pour l’hiver, se trouvait à la merci des paroissiens et des flammes.
— Pour le feu, explique Joë Folcu, comment vouliez-vous qu’on le contrôlât ? Avec une seule pompe et quatre boyaux, tout le monde ne pouvait être pompier. Il restait à sauver les meubles, et chacun n’a-t-il pas accompli son devoir ?
Ici Joë Folcu disait vrai.
Les flammes n’avaient pas encore consumé le toit de l’hôtel que chaque homme valide, et les enfants bien musclés de la paroisse, s’acheminaient déjà par les rues du village, et les routes des rangs, qui avec un fauteuil basculé sur la tête ; l’autre avec un tapis roulé sous le bras ; qui avec une lampe sur pied jetée sur l’épaule comme un fusil ; qui avec une statue grandeur nature, ou un buste, la tête en bas ; qui avec une boîte de coutellerie ; qui avec une essoreuse mécanique ; l’autre avec un sommier, ou les montants d’un lit ; l’autre, la tête couverte d’un matelas ; qui avec des coussins ou des oreillers de duvet.
En effet, tout le monde avait accompli, au dire de Joë Folcu, son devoir. Les routes, en quelques instants, s’étaient transformées en premier mai, jour de déménagement. Disons plutôt, jour d’aménagement, puisque chacun rentrait chez lui avec l’intention de compléter son mobilier, grâce aux débris de l’hôtel.
Quant à Joë Folcu, nous n’avons pas à mentionner son courage. À lui seul, n’avait-il pas « rentré » dans sa boutique, deux beaux comptoirs vitrés et remplis d’un énorme « stock » de tabac en paquets, lui le marchand de tabac en feuilles ?
Deux jours après l’incendie, les cendres de l’hôtel étaient encore chaudes que les compagnies d’assurance entreprenaient « l’ajustage ». C’est ici que le scandale commença.
Chacun des paroissiens, encouragé par Joë Folcu, exprimait les raisons qu’il avait de s’approprier ce qu’on surnommait les débris de l’hôtel.
— Ce que vous avez sauvé des flammes, expliqua Joë Folcu au village, n’était-il pas appelé à y périr ? Les propriétaires de l’hôtel n’ont-ils pas « rencontré » toutes leurs primes ? L’assurance fera encan de tout ce « ménage », et c’est d’autant qu’elle se remboursera.
Forts d’une telle argumentation, les paroissiens avaient refusé de retourner dans la grange de l’hôtel tous les « effets » sauvés de l’incendie.
Devant les menaces de frais de cour, les nouveaux acquéreurs du mobilier de l’hôtel avaient nommé Joë Folcu pour les représenter auprès des assurances.
Chargé de mission, et envoyé spécial de toute une population, Joë Folcu avait eu recours à la vieille loi française, chapitre des naufrages.
— Dans les cas d’un naufrage, avait-il expliqué aux agents de l’assurance, lorsque les flots d’une mer démontée rejettent les débris d’un vaisseau en perdition sur la rive d’un village de pêcheurs, ces braves citoyens ont-ils des comptes à rendre aux armateurs du vaisseau, ou au pays de sa nationalité ?
— Monsieur, avaient répliqué les envoyés de l’assurance, voulez-vous demander à vos concitoyens de ne pas confondre naufrage et incendie ?
— Non, messieurs, l’eau et le feu sont incompatibles, et c’est là que je puise mes arguments. Voulez-vous que nous replacions les meubles de l’hôtel dans les cendres ? Pourquoi les rapporterions-nous dans la grange de l’hôtel, puisque ces « effets » n’ont pas été pris dans la grange ?
Le dimanche suivant, sur le parvis de l’église, à la sortie de la messe, Joë Folcu perdait sa cause devant le maire de la municipalité, et, dans l’après-midi, les rues et les routes donnaient encore l’aspect d’un pays encombré de réfugiés.
Avant la tombée du jour, les « débris » de l’incendie se trouvaient accumulés dans la salle du conseil à l’hôtel de ville, moins trois boyaux du service des incendies.
En mai suivant, l’hôtel Charbonneau, garni de ses anciens meubles, recevait encore ses vieux clients, sur le coteau, et la même jeunesse, au grand désespoir de Joë Folcu, montrait ses cheveux courts sur les nouvelles galeries.
Toutefois, le novembre subséquent, lorsque l’hôtel prit feu de nouveau, le tocsin n’attira cette fois que les pompiers du village au pied du coteau, « près les concessions de l’arrière ».
La population assista bien au spectacle grandiose, et déjà vu, de l’incendie… mais chacun derrière ses fenêtres.
Pleuvait-il, vraiment, ce jour-là ?
On raconte que Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se trouvait cette fois-là dans la fenêtre de sa boutique bien avant que l’incendie fût découvert à l’hôtel.
Drôle de coïncidence…
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