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Chapitre 58 Tel bon fumeur, à sa blague se reconnaît

Quel tintamarre de freins, de sonneries et de bielles pour un si pauvre accueil !… Et, de fait, lorsque du rapide de Montréal descendit, en plein hiver, à la station de Saint-Ours, ce voyageur de commerce, il n’y avait personne sur le quai pour l’accueillir, non plus que l’agent lui-même du chemin de fer, un doigt sur le télégraphe, derrière sa baie vitrée. Qui, d’ailleurs, aurait pu deviner que l’Expresspût s’arrêter, un jour de semaine, à une station éloignée d’une couple de milles du premier village ?

Ce qu’une gare peut être solitaire, après le départ du train. Pauvre voyageur de commerce… Lorsque le train s’enveloppa de vapeur et de « poudrerie », dans le premier détour de la voie ferrée, il ne lui restait plus, d’un confortable séjour dans le wagon de luxe, que le chant de la brise dans les fils du télégraphe.

Allait-il descendre à pied au village ? Heureux voyageur, tout de même. Avant qu’il eût déterminé à quelle ornière de la route confier ses pas, un traîneau venait vers son commencement de détresse.

— Combien de milles, pour le village ? demanda-t-il, lorsque le cheval fut à sa hauteur.

— Ousque vous allez ? s’enquit le sauveteur.

— Chez Joë Folcu. Le connaissez-vous ?

— Oui, monsieur ! vous voulez dire le marchand de tabac en feuilles ? Montez, j’le cherche moi-même.

†  †

La maison de tabac qu’il représentait, avant de fermer ses livres pour le mois, s’était aperçue de la présence inopinée d’une « balance de compte » laissée, ou oubliée volontairement par Joë Folcu. La note du marchand de tabac en feuilles devait être perçue aujourd’hui même. Demain, elle allait être périmée, « passée due, depuis cinq ans ». Et c’est pourquoi, d’expliquer le voyageur de commerce, la compagnie avait dû faire des instances afin que le rapide du chemin de fer pût laisser son percepteur sur le quai de la station, à Saint-Ours.

— Ça peut pas mieux tomber, s’était exclamé l’homme de la voiture. Joë Folcu me doit de l’argent et nous allons en profiter, tous deux, pour le collecter. Moi, monsieur, j’viens de Contrecœur, par un temps pareil de grand vent, et je ne me propose pas de le manquer. Marche, la grise, marche.

Entre deux rafales, comme le cheval se remettait au trot, sur une route neuve de neige, qui ne gardait pas ses crottins pour indiquer ses courbes à l’avance, le charretier, s’étant de nouveau penché vers son voyageur, lui demanda :

— Couchez-vous au village ?

Cette question devait avoir son importance, puisque l’homme de la carriole la répéta bien une couple de fois afin d’en être, semblait-il, bien assuré.

— Mais oui, mais oui, monsieur, répétait le voyageur, quelque peu ennuyé d’être soumis à un interrogatoire. L’argent doit être rapporté avant la fermeture des livres, demain matin. L’express a reçu instruction d’arrêter au retour à la station, et j’y serai comme un seul homme. Je partirai comme je suis venu.

À la première bifurcation de la route, à quelques arpents du village, de l’autre côté de la rivière, le cheval et la carriole ayant hésité, l’homme du traîneau en profita pour mettre sa monture au repos. Et c’est ici que le voyageur de commerce apprit que Joë Folcu n’ignorait pas la venue, aujourd’hui même, de son créancier de Contrecœur.

— Joë Folcu, dit-il, se pense fin, mais il ne sait pas à qui il va avoir affaire. À deux, monsieur, il ne pourra pas nous échapper. Puisqu’il connaît mon voyage de Contrecœur, j’ai su, de mon côté, qu’il en a profité pour rendre visite à son vieil ami Potvin, dans le cinquième rang. C’est ainsi qu’il entendait m’échapper, le vieux « saudit ». Mais on va le surprendre chez son ami. Pendant qu’il vous fera son chèque, je lui demanderai le mien, et il paiera, je vous l’assure.

Il pouvait être vers le milieu de l’après-midi lorsque la carriole des deux créanciers fit grincer la route, devant la dernière maison du cinquième rang.

— C’est icitte, mon monsieur… Si vous êtes trop gelé, donnez-moi votre bras, vous tiendrez votre « snathchel » de l’autre main.

À douze milles du village, la surprise fut grande pour les hommes de la tempête d’apprendre que Joë Folcu n’était pas venu chez son vieil ami, et que, de plus, le vieil ami n’était même pas chez lui. Une note indiquait, dans la porte, qu’il était absent de chez lui depuis une semaine.

De retour sous les couvertures de la carriole, les créanciers, après s’être quelque peu attendris, malgré le froid, sur leur malheur, n’avaient plus qu’une alternative, le retour, le voyageur de commerce vers son train, le charretier, vers Contrecœur, en passant par la station du chemin de fer, son chemin de retour.

— On aurait bien le temps de passer au village, conclut le créancier de Contrecœur, mais si Joë Folcu connaît mon arrivée aujourd’hui, vous pensez bien qu’on ne le trouvera pas au chaud dans sa boutique de tabac.

Le voyageur de commerce s’essaya bien à convaincre son camarade de passer quand même par le village, mais l’autre prétendait s’y connaître en fait de routes.

— Avec une « poudrerie » de même, renchérit-il, nous atteindrons bien Saint-Ours, mais avec ce détour, la nuit tombera et des bancs de neige auront bloqué la route qui mène au « dépôt des chars ». Si nous « bridons » tout de suite vers la station, avec le temps qu’il fait, vous arriverez juste à temps pour prendre le train.

Sur le retour, avant qu’on en vînt encore à discuter des possibilités de se diriger sur le village, le charretier, en bifurquant vers la station, s’était définitivement prononcé.

— Quant à moué, monsieur, je vous aurais bien conduit au village puisque vous pouvez y passer la nuit, mais j’ai promis d’être chez nous « à soir ».

C’était péremptoire. Et le voyageur de commerce n’eut qu’à suivre jusqu’au chemin de fer.

Au chaud, près du poêle de la station, les deux créanciers observaient le silence, afin que la sirène du train pût être bien entendue et qu’on ne manquât point de signaler au fanal le mécanicien de la locomotive, dans le premier détour de la voie, lorsque l’homme de la carriole exprima soudainement le désir de continuer sa route vers Contrecœur.

— Les routes s’emplissent, commença-t-il, et vous n’avez plus besoin de moi. Au premier cri du train, dans la courbe, sortez votre fanal, et il arrêtera, comme c’était entendu, m’avez-vous dit.

Comme les deux hommes allaient se séparer, après maints remerciements d’usage, le créancier de Contrecœur, fouet en main, sur le seuil de la porte, et le casque enfoncé jusqu’au yeux, se tourna pour une dernière fois vers son camarade et lui tendit sa blague à tabac.

— En attendant le train, mon ami, dit-il avec emphase, vous pourrez tirer une bonne « touche », mais gardez-vous bien, monsieur, de montrer cette blague à votre patron, car il la reconnaîtra comme étant la mienne, celle de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles… Bon voyage, monsieur le voyageur, j’entends votre train, dans la courbe.

Puis Joë Folcu fit claquer la porte de la station, comme il eût fait de son fouet, tant la minute lui semblait indifférente.

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