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Chapitre 59 Déjà, à huit ans, je n’étais pas digne d’être pompier

Vers l’âge de huit ans, je voulais être pompier. À cette époque, d’un incendie, je ne connaissais ni les flammes surgies d’une fenêtre, comme un rideau qui bat au vent ; ni les cris des blessés, et ceux des chefs, parmi les boyaux frémissants, et leur jet d’eau sale ; ni les craquements de l’érable pétillants, bois des murs et des planchers ; ni les fumées qui montaient d’un quartier comme autant d’ovations à la gloire des pompiers.

À cette époque de huit ans, je ne connaissais des pompiers et des incendies que les casques blancs des chefs, et les casques rouges des « demi-chefs ». Combien de fois inutiles ai-je pris mon envol à la suite des pompiers, et sans jamais les suivre jusqu’au « feu ». En fait, jamais on n’a « brûlé » dans mon quartier, et, par les dédales des rues, toujours je perdais les pompiers de vue. Je vois encore la « pompe à steam », tournant sans retour un coin de rue ; les « échelles », toujours horizontales et sur roues, le fourgon des boyaux, le « reel », dépasser une borne-fontaine sans s’y attarder.

Mais les casques des pompiers et leurs sonneries, parlez-moi des impressions que j’en éprouvais. Au détour d’une rue, sur le marchepied arrière d’un fourgon, un pompier, en plein vent, qui endosse un manteau de caoutchouc, et le front penché de peur que la bourrasque n’emporte son beau casque noir et garni d’un chiffre de cuivre. Et les chefs, qui passaient devant chez moi en « buggy », une main sur la poignée de la cloche, et l’autre posée à plat sur le casque blanc. Ne fallait-il pas, nécessairement, que le casque blanc suivît le chef dans sa randonnée ? Voyez-vous ça d’ici un chef arrivant au feu sans son casque ? C’est à croire que tout le quartier eût brûlé.

Une hache passée à la ceinture, ça complète le décor, sans doute, mais jamais comme un casque blanc ou rouge sur la tête grise ou blanche d’un homme d’expérience en matière d’incendie.

À huit ans, je voulais être pompier. À cette idée, aux souvenirs des pompiers, j’éprouve encore toute une trépidation égale à la vibration de mon lit, en pleine nuit, lorsque la « pompe à steam » passait devant chez ma mère. Oui, mes chers amis les pompiers, lorsque vos échelles rouges, emportées devant la fenêtre de ma chambre à coucher, on eût dit de grandes flammes horizontales se rendant au « feu » pour l’augmenter, ou prolonger mon plaisir, de petit pompier-né.

Un jour que les pompiers passèrent dans mon rayon, c’est-à-dire devant le gazon où je prenais mes ébats, sous la fenêtre de ma mère, je n’y tins plus et enjambai la clôture du parterre.

C’est alors que ma main ténue, pas celle qui retenait mon petit chapeau de paille sur ma tête, mais l’autre, oui, messieurs, l’autre main, la main libre et tendue, se trouva prise dans la main d’un passant, ou d’une passante. Il ne pouvait y avoir d’erreur. Quelqu’un se rendait au feu et, comprenant mon désir fou de l’accompagner, ou de m’y faire accompagner, s’était emparé de ma main. Mais oui, c’était incroyable, j’allais au feu.

Oh ! mais pas si simplement que cela, vous allez voir…

D’abord, les oreilles remplies de sonneries des pompiers, une main sur mon petit chapeau, comme un vrai chef qui se rend au feu, et l’autre main bien prise dans la poignée solide d’un passant quelconque, mes petits pieds suivaient avec peine la course affolée de mon camarade improvisé.

Dans les courbes des rues, ou les détours, pour dépasser quelques lambins, sur le trottoir, plus d’une fois j’accomplis, plusieurs verges de distance sans toucher terre. En d’autres termes, je suivais ma petite main bien empoignée par une main secourable. Il n’est pas donné à tout le monde d’aller au « feu » à huit ans.

Après des années de cette expérience, je crois me souvenir que l’âme-sœur, celle qui m’amenait au feu, était une jeune fille, une grande sœur, quoi ! Le bas d’une jupe courte me battait quelquefois une joue. Si la prise de mon âme-sœur ne s’était pas subitement relâchée, si je ne m’étais « ramassé », au troisième degré d’un escalier, dans une courbe, j’aurais pu vous dire à qui je devais d’être allé au feu à l’âge de huit ans, mais lorsque je me remis debout sur le trottoir, mon visage était « poqué », mon nez saignait, et le silence avait retrouvé son empire dans mon petit monde, au pied de cet escalier.

Lorsque j’éclatai en sanglots, non pas d’avoir donné contre un escalier, mais d’avoir été abandonné en pleine course vers un incendie, aucune des sonneries des « reels », des « échelles » et des « pompes à steam » n’occupait mes oreilles « tombées », me semblait-il, comme des oreilles de chien battu.

Où en étais-je, dans tout cela ? Sûrement très éloigné de chez moi, et surtout de l’incendie, et encore davantage de l’âme-sœur qui m’avait amené au feu.

Étais-je demeuré longtemps assommé contre un pilastre d’escalier ? À peine sur pied, je me trouvai seul dans une rue inconnue. Si, au moins, une fumée quelconque s’était élevée dans le lointain, je lui aurais peut-être tourné le dos afin de rentrer « chez nous », comme une grande personne. Oui, en présence de ma déconvenue, j’aurais sans doute renoncé à me rendre au « feu ». Il faut dire que je commençai à me trouver quelque peu jeune encore pour aller au « feu » sans demander de permission à ma mère. Réflexion faite, je regrettai quelque peu mon embardée.

Combien de temps, le nez morveux, marchai-je devant moi, au hasard d’un grand chagrin silencieux, et les yeux arrondis d’un enfant perdu ? Il reste que l’âge que j’avais du petit gars de huit ans dut prendre rapidement le dessus, puisque j’entends encore un grand cri de détresse. Mais oui, c’est moi qui avais poussé cette grande clameur d’enfant perdu « qui cherche sa mère ».

À tous les passants qui me demandaient mon âge, mon nom ou mon adresse, le nom de ma rue d’enfant perdu, je ne savais que répondre :

— Les pompiers, monsieur, les pompiers, madame…

Et les pleurs m’inondaient comme un visage qui se fait passer au jet d’un boyau d’incendie.

En définitive, j’oublie quelque peu si le sergent de ville qui se dressa devant moi portait un casque blanc, lui aussi, comme les pompiers, mais je sais très bien qu’il n’était pas pompier. C’est un bâton qu’il portait dans sa ceinture, et non une hache de pompier. De plus ses gants qu’il enleva pour inscrire « mon cas » dans son calepin étaient blancs. À ce moment, j’ignorais si les pompiers portaient des gants de peau blanche. De toute façon, les pompiers de mon enfance s’accompagnent toujours de sonnerie d’alarme. Ce « policeman » ne pouvait rien avoir des attributs d’un pompier. Dans le cas contraire, vous savez bien que jamais je n’aurais osé pleurer devant un pompier. À huit ans, on peut encore avoir du discernement et reconnaître un constable d’un pompier. Au vrai je ne sais plus s’il était pompier.

C’est au moment où le sergent de ville allait m’enlever dans ses bras pour me conduire à quelque poste de police, pour simples fins d’identification, qu’une voix quelque peu nerveuse demanda :

— Vous ne voyez donc pas que ce petit jeune homme est devant chez lui, tout simplement ? Au lieu de l’entourer comme un malfaiteur, donnez-lui donc de l’air et il reconnaîtra la porte de sa maison.

Ma mère avait mis du temps à me reconnaître parmi ce petit groupe surmonté par un casque blanc de sergent de ville, mais, lorsqu’en définitive elle vint vers moi, je ne perdis pas de temps à me reconnaître tout simplement devant chez moi.

— Rentre à la maison, petit braillard, avant que je te donne la fessée.

Je ne répliquai pas, mais avouez que c’était humiliant de se perdre en route pour un si beau feu, et de revenir devant chez soi sans reconnaître son propre perron de maison, et de se demander si le sergent de ville, qui menaçait de « vous amener », n’eût pu se faire passer pour un simple pompier, admettant que je n’aurais pas aperçu son bâton dans sa ceinture.

C’est à partir de ce moment, à mes huit ans, que je renonçai à embrasser la carrière de pompier. Comment m’en auriez-vous cru digne, par la suite ?

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