‹ Contes Tome IChapitre 75 sur 82 · Chapitre 60 Recette de civet de lièvre qui convient à un ragoût de chat

Chapitre 60 Recette de civet de lièvre qui convient à un ragoût de chat

La passion, que portait autrefois Joë Folcu à la race féline, mettait ses clients en mauvaise posture contre eux-mêmes et contre le succès de son tabac parmi les Saintoursois.
Joë Folcu aimait à ce point les chats que sa boutique de marchand de tabac en feuilles en abritait au moins une vingtaine. À la brunante, avant que le fanal s’allumât au-dessus de la caisse, le client prenait le risque de mettre le pied sur une queue ou une patte.

Chaque fois, de deux choses l’une. Ou le client recevait un coup de griffe sur une jambe de pantalon, ou un miaulement désespéré mettait son cœur en émoi.

Quant au succès dont jouissait le tabac de Joë Folcu dans Saint-Ours, on comprend qu’il pouvait être compromis.

— Avec un si grand nombre de chats dans sa boutique et son « back-store », déclaraient quelques bons fumeurs, on finira par croire que Joë nous offre de la crotte de chat en guise de quesnel.

Vraisemblablement, la passion de Joë Folcu pour les chats n’était en somme qu’une passion pure et simple de vieille fille. L’accueil accordé à tous les chats errants de la paroisse n’était sûrement pas justifié par un désir bien arrêté de combattre une quelconque invasion chez lui par la race des rongeurs.

— Jamais, dira encore quelque bon fumeur, un rat ne s’est introduit dans un ballot de tabac, comme il eût fait dans une meule de fromage. Le rat n’aime pas le tabac, comme il préfère le fromage. Jamais, avec du jus de chique, vous n’attirerez un rat vers une trappe. Si le rat n’est pas fumeur, comme certains chiens savants de cirque, il n’est pas non plus chiqueur, n’en déplaise à la qualité dont se prévaut Joë Folcu pour son tabac en « barre ».

Bien que le chat exprime un sentiment de solitude, le grand bavard qu’est Joë Folcu devait aimer quelquefois passer certaines heures en compagnie des chats. Il a toujours soutenu que le nombre des chats, dans son entourage, ne détruisait nullement son impression d’une vie quelque peu tour d’ivoire.

Une vieille fille, disait-il, pour justifier le nombre de ses chats, adore généralement l’isolement, ce qui ne la retient jamais de passer des heures derrière des persiennes, l’œil rivé sur la foule des places publiques.

— Un chat, c’est pareil, n’est-ce pas ! Quel qu’en soit le nombre, cet animal n’en vit pas moins seul et se cachera toujours « pour faire ses crottes ».

Pauvre Joë Folcu… Ce qu’il aimait « solitairement » ses chats… Je le revois encore, le soir, dans son arrière-boutique, en méditation parmi ses chats. Qu’ils fissent la sieste sur ses épaules, et sur ses genoux… qu’ils lui aidassent à remplir son fauteuil… ou qu’ils se juchassent énigmatiquement sur le globe des fleurs de cire, ou sur les abat-jour des lampes au rancart, toujours le silence était diabolique dans l’entourage de cet homme quelquefois si bavard.

On a quand même pensé, dans Saint-Ours, que Joë Folcu avait garni sa boutique de chats afin d’éviter aux chiens l’envie de lever la patte sur ses ballots de feuilles, et sur ses étalages, près du trottoir, devant les vitrines.

†  †

Il reste qu’un jour cette passion pour les chats s’est modifiée chez Joë Folcu d’une façon « assez singulière » et dans les circonstances que voici.

Dégoûté que le tabac du marchand pût un jour s’assimiler, comme goût, ou comme saveur, à celui des chats, et, n’est-ce pas, à celui de leurs « petits déchets », un ami de Joë Folcu l’avait invité à partager avec lui, un dimanche midi, un nouveau genre de civet de lièvre.

Après que son hôte s’en fût pourléché les lèvres, l’ami en question lui avait appris, sans précaution oratoire, que la portion de civet qu’il venait ainsi de manger n’était rien autre qu’un ragoût de chat, cuisiné avec un art achevé.

Joë Folcu s’amusa fort que la famille de son ami, désireuse de le dégoûter lui-même d’un civet de chat, en eût toutefois mangé en sa compagnie.

— Puisque vous désiriez, dit-il, me dégoûter de l’amour que je porte à mes chats, comment en serai-je écœuré plus que vous-même, vous qui venez d’en manger aussi bien que moi, et surtout, vous, mes amis, qui n’avez pas l’excuse d’avoir, comme moi, ignoré la qualité de ce que vous mangiez ?

Heureux d’avoir été le plus fort, Joë Folcu s’en curait les dents avec satisfaction lorsqu’on lui apprit que seule sa portion avait été préparée au chat, tandis que ses amis s’étaient « bourrés » de bon lièvre.

Et l’explication suivante lui fut donnée :

Dans un chaudron destiné à sa portion, des morceaux de chats bien roulés dans la farine, avaient d’abord été brunis au fond d’une poêle spéciale. À quatre tasses de bouillon, on avait ajouté deux tasses de légumes tranchés, un oignon, une cuillère à table de beurre, du sel et du poivre et un peu de lard salé. Le tout, pendant la cuisson avait été arrosé de vin rouge et sec. Pour donner un goût piquant à ces morceaux de chat, le chaudron avait été largement pourvu de petites brindilles de sapin.

Pendant l’énumération de la recette, Joë Folcu ne s’était pas dépourvu de son cure-dents et n’avait nullement éprouvé la moindre nausée. Était-ce par simple vantardise ? Peut-être bien, pensait le maitre de céans. Mais Joë Folcu, fort de ses études en chimie, pendant ses années de séminaire, n’avait pas eu recours à un calepin, ni à un crayon pour prendre des notes. Cette recette, on la retrouve encore aujourd’hui dans sa mémoire. Et pour cause, car il s’en est beaucup servi, par la suite.

À peine de retour chez lui, le marchand de tabac en feuilles avait abattu le plus jeune de ses chats et l’avait mangé en civet, le lendemain.

Deux mois plus tard, sa provision de chats étant épuisée, chacun au village s’empressait de mettre en sac son propre chat, et de le jeter à la rivière, de peur que Joë Folcu s’en emparât pour le manger.

· · ·

· · ·

La passion de Joë Folcu pour les chats avait même été culinaire.

q