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Chapitre 61 Où il est démontré qu’une pipée de tabac peut valoir le prix d’un bac de passeur

De Saint-Ours à Saint-Roch, sur le Richelieu, les Saintoursois et les Saintoursoises ne disposent pas d’un pont à franchir pour se visiter. Le bac d’un passeur, comme substitut, est à la disposition de ceux qui n’utilisent pas de chaloupe. Et Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, se trouve parmi ceux-là.

Disons que le bac n’est rien d’autre qu’un petit morceau de la route qui flotte sur la rivière. Le passeur d’autrefois tirait à bras sur le fil transversal et c’est ainsi que piétons et voitures se détachaient de la rive pour atteindre Saint-Roch ou Saint-Ours, alternativement. Aujourd’hui, le bac, encore tenu par le fil, est mis en mouvement par le moteur d’un yacht amarré à l’un de ses flancs.

Or, à l’époque où le passeur traversait le bac à force de bras et de reins, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, haïssait déjà la province de n’avoir pas érigé un pont entre son cher Saint-Ours et le village de Saint-Roch. Comme il devait se rendre souvent à Saint-Roch, dans la concession duquel se trouvait la seule station de chemin de fer desservant ces deux municipalités, il s’était résolu à n’offrir, de son côté, que des substituts en matière de paiement à ceux qui l’engageaient sur la rivière.

— Puisqu’on nous offre, disait-il, un simple bac, au lieu d’un pont de monsieur, entre Saint-Ours et Saint-Roch, qui m’empêche, moi, contribuable, d’offrir à la province, en droits de passage, une pipée de tabac, plutôt que les cinq sous traditionnels, et trois pipées pour une voiture, au lieu de vingt-cinq sous ?

Et Joë Folcu, au milieu de la rivière, sur le bout du bac, au moment de la perception, tirait de grosses touches avant de dire son fait au passeur récalcitrant :

— Puisqu’un bac, sur la rivière, vaut bien un pont, qui me démontrera, monsieur du gouvernement, qu’une pipée de tabac de Joë Folcu ne vaille pas aussi bien un prix de passage sur votre bac ?

Ce genre de raisonnement, et une pipée de tabac, ou une chique, avaient eu raison du passeur qui manquait cette fois-là de tabac. Toutefois, la semaine suivante, Joë Folcu dut payer en matière sonnante. Et c’est ici que le marchand de tabac en feuilles s’était juré de venir à bout du gouvernement.

Un matin de rivière houleuse, journée de repos, sans doute, pour le passeur, car le bac était vieux, et les villageois craignaient les « moutons blancs » sur la rivière ; un matin de grand vent, et de pluie probable, où la campagne chômait, avec ses routes garnies de poteaux semblables à des râteaux debout sur leur manche, Joë Folcu, appuyé sur une béquille, s’était présenté chez le passeur. Sa jambe gauche était clissée et recouverte de pansements.

— Tu vois, mon vieux, que je me suis « cassé » une patte, et que je n’ai pas choisi mon matin. Le « ramancheur » de Saint-Ours est à Sorel depuis hier et seul un vrai médecin de Saint-Roch peut me « ramancher ». N’aie pas peur des courants et de la houle, mon vieux. Tu fais une bonne œuvre.

Et le bac avait quitté la rive par mauvais temps. Fixé au fil transversal, le bac avait embarqué de l’eau, car la vague ne pouvait lui imprimer ni tangage, ni roulis. La traversée avait été dure.

En accostant à Saint-Roch, le passeur n’avait osé percevoir le prix de ce passage, bien qu’il eût affaire à Joë Folcu. Il savait que son contrat de passeur, avec le gouvernement, contenait une clause quant aux blessés et aux vagabonds. Ceux-ci, sur refus de payer, devaient tout de même être embarqués. Le passeur se devait, à l’exemple de tout représentant officiel du gouvernement, de se montrer humain à l’égard des malades, et charitable pour les pauvres. Non pas qu’il dût y aller de sa poche, mais le gouvernement exigeait de lui un peu de discernement.

— Vous êtes chanceux, Joë Folcu, d’être blessé, car aujourd’hui j’ai du tabac et du meilleur que le vôtre puisque je l’ai acheté à Saint-Roch même.

Le marchand de tabac en feuilles, pour une fois, dut faire passer son mal avant ses répliques. Vraiment, le pauvre homme semblait souffrir lorsqu’il s’était engagé, clopin-clopant, dans la côte de Saint-Roch.

Et il s’était mis à pleuvoir sur les labours.

Vers midi, le temps avait tourné au beau. En une demi-heure, les voitures s’alignaient dans la côte de Saint-Roch et la file était lente à circuler puisque le bac du passeur ne pouvait recevoir que trois attelages par traversée.

Les charretiers, tant la pente était raide, devaient bloquer leurs roues au moyen de briques. Le passeur mettait au moins une demi-heure à se rendre à Saint-Ours puis à revenir. À chaque traversée la file n’avançait que de trois voitures. Il fallait bloquer et débloquer les roues. Et le travail ne s’accomplissait pas sans quelques jurons.

C’est ici, à la tête de la côte que Joë Folcu avait un jour eu l’idée d’installer une taverne de bière. Ce bar devait s’intituler En attendant le bac.Le sous-titre de l’enseigne devait également faire les éloges du gouvernement : « En attendant aussi que le pont soit construit ».

L’idée eût sans doute plu aux charretiers de la région, habitués qu’ils étaient d’attendre, leurs montures en pente, dans la côte de Saint-Roch, mais Joë Folcu avait eu trop d’esprit. Les « fournisseurs » à la caisse électorale du parti étaient intervenus et l’octroi d’un permis de tavernier avait été, comme disait Joë Folcu, lui aussi, bloqué, comme une roue par une brique.

Or, au cours de cet après-midi de beau temps revenu, et de circulation suspendue sur les rives de Saint-Roch et de Saint-Ours, le passeur avait oublié l’incident Joë Folcu et de sa jambe en clisse, lorsqu’en accostant à Saint-Roch la côte lui avait semblé soumise à un grand désordre.

De partout, on suppliait :

— Laissez-le passer, c’est un estropié, et il souffre… Place aux malades…

Après quelques échanges de jurons, la file des voitures qui occupait le centre de la route s’était débloquée et, sur un côté de la pente, le passeur avait aperçu quelques jeunes gens appliqués à la manutention d’une petite voiture à bras. Entre les deux roues de bascule, sur le plateau de la charrette, Joë Folcu, étendu sur une paillasse, donnait ses instructions.

— Pas trop vite, mes vieux, ma jambe me fait mal. Hé, là ! range ta jument ! Tu vois pas que j’arrive de chez le docteur ? Si t’étais « ramanché » comme moué, tu débloquerais plus vite, lambin…

Comme le passeur put le comprendre, Joë Folcu retournait à Saint-Ours comme un moribond.

À l’arrivée du bac, aucune des voitures, dont c’était le tour de traverser, n’avait osé partager le bac avec un si grand malade. Plusieurs des charretiers avaient même prêté leurs bras pour soulever la voiturette et la paillasse de Joë Folcu afin d’éviter au blessé le cahot de l’embarquement.

Le bac avait à peine touché la rive de Saint-Ours que le marchand de tabac en feuilles, debout « comme un seul homme », procédait lui-même, en un tour de main, au débarquement de sa paillasse roulante. Sur la grève, comme s’il eût été dément, il avait, d’un coup de son canif, éventré sa paillasse, et c’est à ce moment que le truc fut éventé.

La paillasse ne renfermait pas de la paille, mais bien d’innombrables feuilles de tabac, la valeur exacte d’un ballot que le « grand blessé » avait lui-même, dans Saint-Roch, transporté de la station de chemin de fer. Le matin même, en clissant sa jambe, Joë Folcu savait qu’une livraison de tabac, pour la saison, l’attendait à la station.

— Si t’as du tabac, aujourd’hui, hurla le marchand au premier tournant de la route, j’en ai plus que toué.

Et comme Joë Folcu achevait, derrière sa charrette, la montée de la côte, à Saint-Ours, de grosses bouffées de son meilleur tabac flottaient le long de la pente qui conduit au bac du passeur.

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